Il n’y a pas de cela longues années, le jeune Gédéon Flambert jouissait
en paix de la réputation du plus détestable garnement de la ville de
Mortagne, une de ces agréables sous-préfectures de quinze mille âmes, où
chacun a le droit incontestable et sacré de vivre tranquille comme
Baptiste, heureux comme le poisson dans l’eau et libre comme l’air, à la
seule et bien simple condition d’accepter sans révoltes ni murmures la
surveillance et le contrôle de ses quatorze mille neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf concitoyens.
Les fredaines--à Mortagne, on disait les débordements--de Gédéon étaient
un des aliments les plus piquants et les plus vifs de toutes les
conversations de la ville, et certes on pouvait parler longtemps sans
tarir.
A dix-huit ans qu’il avait à peine, ce déplorable sujet--la désolation
de sa famille--avait déjà contracté des dettes au Café militaire, inséré
des vers dans _l’Écho Mortagnais_, et écorné, à dire d’experts, la vertu
et la réputation de trois ou quatre grisettes sentimentales et
romanesques.
Sans compter qu’il avait déjà tous les instincts du spadassin.
Une nuit, au bal travesti que donne tous les ans le théâtre, pour la
mi-carême, il s’était pris de querelle avec un jeune homme des environs,
l’avait conduit presque de force sur le pré et là, avait échangé avec
lui des explications qui s’étaient terminées par un dîner trop largement
arrosé.
C’en était trop. Aussi, tous les gens sensés n’avaient qu’une voix pour
flétrir une semblable conduite, et même un soir, au Cercle littéraire,
M. Narrault, juge de paix, homme sévère mais juste, n’avait pas hésité à
comparer Gédéon à Faublas pour les aventures scandaleuses, et à
Lacenaire à cause de son goût pour la poésie.
On trouva généralement la comparaison exagérée, mais les pères de
famille prudents n’en défendirent pas moins à leurs fils la
fréquentation d’un si précoce mauvais sujet.
Gédéon, presque fier de cet interdit, se souciait infiniment peu des
bavardages de Mortagne; malheureusement il en était pas de même de son
père.
L’excellent M. Flambert, qui du matin au soir avait les oreilles ahuries
de compliments de condoléance sur les frasques de l’héritier de son nom,
croyait voir sa considération sérieusement menacée par l’inconduite de
son fils. Déjà plusieurs fois il avait songé sérieusement à prendre le
parti de mourir de chagrin, lorsque M. Narrault, le juge de paix, homme
sévère mais juste, lui conseilla «de destiner son Gédéon à la carrière
des armes,» ou, en d’autres termes, de le faire soldat bon gré mal gré.