régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue
dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait
s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger
aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité
révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre
l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs
têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur
profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse
sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés
que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale,
soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de
Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta
l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont
les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés
sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des
listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps,
s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se
servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi,
et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait
beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils
devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre
les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le
comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de
quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la
révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé
la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre;
il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des
thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines
qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les
ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il
reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun
succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une
nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le
compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des
hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils
seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux
voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses
douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non,
elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.»
Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus
bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales,
on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait
y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien
n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune
tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes
n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont
sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est
décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était
pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous
avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté,
vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et
faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la
demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète
aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de
l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la
précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la
salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend
aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces
d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier.
Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts
on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande
lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est
donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
de faire à l'assemblée.
Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la
perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes,
que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été
frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les
royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne
succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction
de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée.
Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger
au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où
ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et
d'autorité.
Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la
convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement
provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix
générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le
voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à
une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de
s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de
fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils
opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la
révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des
précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité
de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire,
au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés
pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire
elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à
l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le
temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à
la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de
dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient
rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que
les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus
se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre
un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un
inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute
énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et
conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur
direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application,
une rare capacité, et des pouvoirs très étendus.
Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart
chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne
pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une
nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était
impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun
secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à
peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les
quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la
guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour
l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au
terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi,
rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure.
Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir
devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement
dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce
qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres
comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était
emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation
sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des
autres. Il en fut établi seize:
1 Comité de salut public;
2 Comité de sûreté générale;
3 Comité des finances;
4 Comité de législation;
5 Comité d'instruction publique;
6 Comité de l'agriculture et des arts;
7 Comité du commerce et d'approvisionnemens;
8 Comité des travaux publics;
9 Comité des transports en poste;
10 Comité militaire;
11 Comité de la marine et des colonies;
12 Comité des secours publics;
13 Comité de division;
14 Comité des procès-verbaux et archives;
15 Comité des pétitions, correspondances et dépêches;
16 Comité des inspecteurs du Palais-National.
Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la
direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la
levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de
campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté
générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances,
composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir
pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue
de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule
d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur
marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.
On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins
pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs,
et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus
abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur
action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un
seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être
composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient,
comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
chaque mois.
A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus
lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens
présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la
démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les
assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris.
On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait
à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et
on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si
dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux.
La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration
des individus composant toutes les autorités locales, comités
révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme
nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus
dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à
Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des
autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en
suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de
toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans
les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les
aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux
représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la
France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la
direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux
factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu
récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous
nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions
sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du
22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les
justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés.
Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il
restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la
presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée
d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle
avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole
imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils
osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé
l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les
orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau
formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à
ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à
des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions
contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.»
Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa
mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit
sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la
presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte
pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément
leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir
énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle,
pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui
pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui
voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes
qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux
moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de
toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour
raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse;
que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un
droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on
commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent
renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
une nouvelle déclaration.
Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la
paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de
clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales,
étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et
tout annonçait une marche nouvelle.
L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir.
Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans
le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la
convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était
couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
gouvernement et former contre lui un parti hostile.
Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau
de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société
de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus
anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés,
pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se
rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été
difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence,
puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques
jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple
déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné
par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était
auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à
Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et
des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait
encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où
s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait
toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce
qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal
révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre
cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de
Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du
fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un
mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se
réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà
membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils
allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient
inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu
joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion
de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur
naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt
lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les
membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de
district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et
venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section.