Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblée de l'agitation qui

régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue

dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait

s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger

aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes

ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité

révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre

l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs

têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur

profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse

sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés

que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale,

soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le

gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de

Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta

l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont

les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés

sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,

Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.

La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des

listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les

intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps,

s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se

servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi,

et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait

beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils

devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de

Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre

les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le

comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de

quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront

reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi

nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons

nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la

révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui

ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé

la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre;

il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des

thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens

voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines

qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,

on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs

membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les

ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les

seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il

reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun

succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une

nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais

juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le

compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des

hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils

seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux

voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que

de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses

douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non,

elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.»

Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus

bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales,

on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait

y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas

craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de

réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien

n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit

mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y

trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune

tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes

n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer

les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont

sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est

décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était

pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous

avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté,

vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait

incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et

faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la

demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète

aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de

l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la

précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la

salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend

aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.

Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces

d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous

proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier.

Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts

on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande

lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est

donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait

de faire à l'assemblée.

Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la

perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes,

que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été

frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les

royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,

en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les

plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne

succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps

après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction

de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée.

Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger

au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où

ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains

en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et

d'autorité.

Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la

convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement

provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix

générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le

voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à

une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de

s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de

fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils

opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la

révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes

est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des

précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité

de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire,

au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés

pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire

elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils

n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à

l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le

temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à

la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de

dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient

rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que

les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus

se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre

un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un

inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute

énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et

conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur

direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application,

une rare capacité, et des pouvoirs très étendus.

Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart

chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne

pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une

nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était

impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun

secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à

peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les

quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la

guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour

l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au

terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi,

rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure.

Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir

devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement

dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce

qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres

comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était

emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.

Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation

sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des

autres. Il en fut établi seize:

1 Comité de salut public;

2 Comité de sûreté générale;

3 Comité des finances;

4 Comité de législation;

5 Comité d'instruction publique;

6 Comité de l'agriculture et des arts;

7 Comité du commerce et d'approvisionnemens;

8 Comité des travaux publics;

9 Comité des transports en poste;

10 Comité militaire;

11 Comité de la marine et des colonies;

12 Comité des secours publics;

13 Comité de division;

14 Comité des procès-verbaux et archives;

15 Comité des pétitions, correspondances et dépêches;

16 Comité des inspecteurs du Palais-National.

Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la

direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la

levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de

campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté

générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances,

composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du

trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir

pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue

de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule

d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur

marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.

On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins

pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs,

et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus

abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur

action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un

seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de

huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le

nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être

composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature

de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient,

comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart

chaque mois.

A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins

importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus

lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens

présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la

démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les

assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour

y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris.

On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait

à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et

on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si

dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux.

La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration

des individus composant toutes les autorités locales, comités

révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme

nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus

dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à

Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des

autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en

suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de

toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans

les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,

c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les

aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux

représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la

France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la

direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux

factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu

récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous

nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions

sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du

22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont

on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les

justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les

institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés.

Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il

restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la

presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée

d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle

avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole

imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils

osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé

l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et

l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les

orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau

formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à

ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à

des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les

discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions

contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles

sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.»

Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa

mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis

leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit

sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la

presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte

pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément

leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir

énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle,

pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui

pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui

voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes

qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres

encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux

moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de

toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour

raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse;

que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un

droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on

commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et

Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira

contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent

renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire

une nouvelle déclaration.

Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la

paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de

clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.

Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales,

étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et

tout annonçait une marche nouvelle.

L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir.

Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans

le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la

convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations

municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était

couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du

gouvernement et former contre lui un parti hostile.

Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.

Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau

de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société

de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus

anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés,

pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant

cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se

rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant

l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres

provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été

difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs

réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence,

puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques

jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple

déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné

par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était

auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à

Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et

des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait

encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient

à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où

s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait

toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins

les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.

Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces

employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce

qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal

révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre

cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de

Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du

fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un

mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se

réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà

membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils

allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient

inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils

avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,

ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu

joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion

de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur

naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt

lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les

membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de

district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et

venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient

pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne

recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 14 / 22 段