Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage; mais Vadier,

Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour répondre

aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimés par le danger, et

la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de

chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifie le comité de

sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour

objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton

significatif qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le danger.

Cambon justifie ses lois de finances, et sa probité, qui était

universellement connue et admirée dans un poste où les tentations étaient

si grandes. Il parle avec son impétuosité ordinaire; il prouve que les

agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant

enfin la mesure observée jusque-là: «Il est temps, s'écrie-t-il, de dire la

vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'être rendu maître

en quelque chose? l'homme qui s'était rendu maître de tout, l'homme qui

paralysait votre volonté, c'est celui qui vient de parler, c'est

Robespierre.» Cette véhémence déconcerte Robespierre: comme s'il avait été

accusé d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est

jamais mêlé de finances, qu'il n'a donc jamais pu gêner la convention en

cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a

pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de

fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de

mettre toutes les vérités en évidence; il parle de la retraite de

Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers, dont

on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir

vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime

mieux que son cadavre serve de marche-pied à un ambitieux que d'autoriser

ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne

l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,

qui a voulu le faire passer pour auteur des journées de septembre; il veut

que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six députés, dont

ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.

Aussitôt la même chose est réclamée de toutes parts. Robespierre répond

avec hésitation qu'il est venu dévoiler des abus, et qu'il ne s'est pas

chargé de justifier ou d'accuser tel ou tel. «Nommez, nommez les individus!

s'écrie-t-on.» Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le

courage de déposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait

utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:

«Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vérité.

Nommez, nommez les individus.» La confusion augmente. On revient à la

question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux

comités. Barrère, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le

renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le

contraire. Enfin la convention révoque sa décision, et déclare que le

discours de Robespierre, au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen

des deux comités.

Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Tous les députés,

habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait

jamais eu que de la morgue et point d'audace, était surpris, dépité,

abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidèles jacobins

pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y était déjà

instruit de l'événement, et on l'attendait avec impatience. A peine

paraît-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les

mêmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie

encore deux grandes heures à le leur répéter. A chaque instant il est

interrompu par des cris et des applaudissemens frénétiques. A peine a-t-il

achevé, qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. «Ce

discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.

Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des méchans est tellement forte que je ne

puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse

ma mémoire; elle vous sera chère, et vous la défendrez.» A ces paroles, on

s'écrie qu'il n'est pas temps de craindre et de désespérer, qu'au contraire

on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas,

Coffinhal, Payan, l'entourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot

dit qu'il connaît encore le chemin de la convention. «Séparez, leur dit

Robespierre, les méchans des hommes faibles; délivrez la convention des

scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,

comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberté! Si malgré

tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire

la ciguë avec calme.--Robespierre, s'écrie un député, je la boirai avec

toi!» Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et veut

qu'on expulse à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre;

il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition

est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot-d'Herbois essaie de

présenter quelques réflexions, on l'accable de huées; il parle de ses

services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,

on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les députés présens et

désignés par Couthon sont chassés; quelques-uns même sont battus. Collot se

sauve au milieu des couteaux dirigés contre lui. La société se trouvait

augmentée ce jour-là de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de

trouble, pénétraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils

joignaient aux paroles la violence; et ils étaient même tout prêts à y

ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui était homme d'exécution,

proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allât sur-le-champ enlever

tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils étaient en ce moment même

réunis ensemble dans les comités dont ils étaient membres. On aurait ainsi

terminé la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y

opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait

suivre tous les procédés du 31 mai. On avait déjà fait une pétition

solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de

l'armée, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de

nouveau, et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis

pendant ce temps à la commune, et appuyés par la force armée des sections,

déclareraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et

viendraient délivrer la convention des scélérats qui l'égaraient. Le plan

se trouvait ainsi tracé par les précédens. On se sépara en se promettant

pour le lendemain, Robespierre d'être à la convention, les jacobins dans

leur salle, les magistrats municipaux à la commune, et Henriot à la tête

des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars,

dont le commandant, Labretèche, était dévoué à la cause de la commune.

Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie

sanglante qui s'était appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,

l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siégea,

des victimes furent conduites à l'échafaud. Dans le nombre étaient deux

poètes célèbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune André Chénier,

qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que

tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains, généraux, dévorés par

l'échafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur

la fatale charrette, en répétant des vers de Racine. Le jeune André, en

montant à l'échafaud, poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière:

_Mourir si jeune!_ s'écria-t-il en se frappant le front; _il y avait

quelque chose là!_

Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à

recueillir ses forces. Les comités s'étaient réunis, et délibéraient sur

les grands événemens de la journée et sur ceux du lendemain. Ce qui venait

de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient

les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les

forces de la commune. Faire arrêter ces deux principaux chefs eût été le

plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne

voulaient pas; ils se sentaient comme une espèce de regret d'avoir commencé

la lutte. Ils voyaient que si la convention était assez forte pour vaincre

Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient

arrachés aux coups de leur rival, mais dépossédés de la dictature.

S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute; mais il n'était plus

temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après

la séance des jacobins. Saint-Just, arrivé de l'armée depuis quelques

heures, les observait. Il était silencieux. On lui demanda le rapport dont

on l'avait chargé dans la dernière entrevue, et on voulut en entendre la

lecture; il répondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donné à lire

à l'un de ses collègues. On lui demanda d'en faire au moins connaître la

conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrité

de la scène qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. «Que se passe-t-il aux

Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? réplique Collot avec colère;

n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combiné ensemble

tous vos projets? Je le vois, vous avez formé un infâme triumvirat, vous

voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas

long-temps du fruit de vos crimes.» Alors s'approchant de Saint-Just avec

véhémence: «Tu veux, lui dit-il, nous dénoncer demain matin; tu as ta poche

pleine de notes contre nous, montre-les....» Saint-Just vide ses poches, et

assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just

qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le

lire à l'assemblée. Les comités, avant de se séparer, conviennent de

demander à la convention la destitution d'Henriot, et l'appel à la barre du

maire et de l'agent national.

Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui n'était pas encore

rédigé, et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait

Robespierre, la conduite des comités envers leurs collègues,

l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et

les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporté l'armée de Pichegru

sur les côtes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes à

Jourdan. Ce rapport était aussi perfide, mais bien autrement habile que

celui de Robespierre. Saint-Just résolut de le lire à la convention sans le

montrer aux comités.

Tandis que les conjurés se concertaient entre eux, les montagnards, qui

jusqu'ici s'étaient bornés à se communiquer leurs craintes, mais qui

n'avaient pas formé de complot, couraient les uns chez les autres, et se

promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manière plus

formelle, et de le faire décréter s'il était possible. Il leur fallait pour

cela le concours des députés de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacés,

et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois

défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent

cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous

trois constituans, dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur

dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore

Robespierre, s'ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d'abord

ils revinrent à la charge jusqu'à trois fois, et obtinrent enfin la

promesse désirée. On courut encore toute la matinée du 9; Tallien promit de

livrer la première attaque, et demanda seulement qu'on osât le suivre.

Chacun courait à son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,

étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et

parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commencé une séance

permanente. Les députés, debout dès le matin, s'étaient rendus à la

convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en

tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les

décider en leur faveur. Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des

portes de la salle, parlait à quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit

entrer Saint-Just, qui monte à la tribune: «C'est le moment, s'écrie-t-il,

entrons!» On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence

l'ouverture de cette scène, l'une des plus grandes de notre orageuse

république.

Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est

pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre,

Lebas, Couthon, sont assis à côté les uns des autres. Collot-d'Herbois est

au fauteuil. Saint-Just se dit chargé par les comités de faire un rapport,

et obtient la parole. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et

qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être pour lui,

comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas

moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien

lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour

une motion d'ordre. Il l'obtient. «La république, dit-il, est dans l'état

le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empêcher de verser des

larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isolé, et a dénoncé

ses collègues, un autre vient en faire de même aujourd'hui. C'est assez

aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entièrement déchiré.»

A peine ces paroles sont-elles prononcées que les applaudissemens éclatent,

se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisième fois.

C'était le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.

Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tallien, dit que les

jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des

assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la convention. Une

indignation générale se manifeste. «Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je

vois dans les tribunes un des hommes qui menaçaient hier les députés

fidèles. Qu'on le saisisse!» On s'en empare aussitôt, et on le livre aux

gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de

parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son

rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle

périra si elle est faible. «Non, non, s'écrient les députés en agitant

leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas!» Lebas réclame

la parole, que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit

pour l'obtenir. Sur la demande de tous les députés, il est rappelé à

l'ordre. Il veut insister de nouveau. «A l'Abbaye le séditieux!» s'écrient

plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun

ménagement, dit que Robespierre a toujours cherché à dominer les comités;

qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à sa loi du 22 prairial, et à

l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble

Lavalette, conspirateur à Lille, dans la garde nationale; qu'il a empêché

l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature;

qu'il s'est opposé en outre à l'arrestation d'un secrétaire du comité, qui

avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de

son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a

toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu.

Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais

qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les

Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la convention nationale.

Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par

intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère,

avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière

Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il

saisit le moment où Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus

vivement. «A bas le tyran! à bas le tyran!» s'écrie-t-on dans toutes les

parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'élève, et annonce que

l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait. Tandis qu'il

insiste, Tallien, qui s'est élancé à la tribune, réclame la parole, et

l'obtient avant lui. «Tout à l'heure, dit-il, je demandais que le voile fût

entièrement déchiré; je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs

sont démasqués.

Je savais que ma tête était menacée, et jusqu'ici j'avais gardé le silence;

mais hier j'ai assisté à la séance des jacobins, j'ai vu se former l'armée

du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d'un

poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage

de le décréter d'accusation.» En achevant ces mots, Tallien montre son

poignard, et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alors

l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y

ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui, la veille, a

été l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On décrète

sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.

Barrère entre dans ce moment, pour faire à l'assemblée les propositions que

le comité a délibérées dans la nuit avant de se séparer. Robespierre, qui

n'avait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander

encore la parole. Ses adversaires étaient décidés à la lui refuser, de peur

qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés

tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,

tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers

l'assemblée: «A bas! à bas le tyran!» s'écrient-ils avec des voix de

tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que

cet homme, qui par vanité avait voulu jouer un rôle, et qui, par faiblesse,

tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa

poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la

proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de

commandant-général, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par

laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de

Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y

répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté

sur-le-champ, et un huissier va le communiquer à la commune au milieu des

plus grands périls.

Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté, on reprend

l'énumération des torts de Robespierre; chacun vient à son tour lui faire

un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration

importante en saisissant Catherine Théot, rapporte, ce qu'il n'avait pas

dit la veille, que dom Gerle possédait un certificat de civisme signé par

Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre

dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite

sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un

vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment.

Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en

disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on

avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un

tyran, mais on n'avait pris aucune résolution décisive. Tallien fait

observer que ce n'est pas à quelques détails de la vie de cet homme, appelé

un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.

Alors, il commence un tableau énergique de la conduite de ce rhéteur lâche,

orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqué de colère,

l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: «Il faut en finir;

l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce

dénonciateur!--L'accusation! l'accusation!» crient une foule de députés.

Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. «Oui,

oui, répondent cent voix.» Robespierre le jeune dit de sa place: «Je

partage les crimes de mon frère, unissez-moi à lui.» On fait à peine

attention à ce dévouement. «L'arrestation! l'arrestation!» crie-t-on

encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller de sa

place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du

président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaçait

Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant sa sonnette.

Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis

glacés ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.

«C'est à vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est à vous que je

m'adresse et non aux brigands.» On détourne la tête, ou on le menace.

Enfin, il se reporte encore vers le président, et s'écrie: «Pour la

dernière fois, président des assassins, je te demande la parole.» Il

prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. «Le sang

de Danton t'étouffe,» lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de

cette lutte, se lève et dit: «Président, est-ce que cet homme sera encore

long-temps le maître de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur à abattre!

ajoute Fréron.--Aux voix! aux voix!» s'écrie Loseau. L'arrestation tant

proposée est enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte

épouvantable. A peine le décret est-il rendu, que de tous les côtés de la

salle on se lève en criant: Vive la liberté! vive la république! les tyrans

ne sont plus!

Une foule de membres se lèvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour

l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitôt

on les ajoute au décret. Lebas demande à y être adjoint; on lui accorde sa

demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une

telle appréhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se

présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restés sur

leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des

accusés; le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter

l'ordre. Le cri: A la barre! à la barre! devient aussitôt général. Les cinq

accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant,

les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils

étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot,

Pétion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collègues,

pleins ou de vertu, ou de génie, ou de courage.

Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente; mais

en ce moment, accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de

suspendre la séance jusqu'à sept pour se donner un peu de repos. Les

députés se séparent alors, et laissent ainsi à la commune, si elle a

quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de

s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au

comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant

d'être traduits dans les prisons.

Pendant que ces événemens si importans[1] se passaient dans la convention,

la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui

signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire

et l'agent national à la barre. Il avait été fort mal accueilli. Ayant

demandé un reçu, le maire lui avait répondu: _Un jour comme aujourd'hui on

ne donne pas de reçu. Va à la convention, va lui dire que nous saurons le

maintenir et dis à Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.

Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la

plus mystérieuse sur le motif de la réunion; il ne parla que du décret qui

ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il rappela

les époques où cette commune avait déployé un grand courage, désignant

assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant après le maire,

avait proposé d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,

où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à

_se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rédigé

une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient

_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolateur de

l'Être suprême et de l'immortalité de l'ame; Saint-Just, cet apôtre de la

vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen

vertueux qui n'a que le coeur et la tête de vivans, mais qui les a brûlans

de patriotisme_. Aussitôt après, on avait arrêté que les sections seraient

convoquées, que les présidens et les commandans de la force armée seraient

mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été

envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et

qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et

un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans énoncer encore

l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait

ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et

c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 11 / 22 段