A propos d'une pétition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se

plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur

toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois-Crancé,

comme il l'avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir

laissé échapper Précy, et le fit rayer de la liste des jacobins.

Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit

le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait

appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les

menées de Fouché à Lyon, que ses menées à Paris, que Robespierre redoutait

et voulait punir. Fouché, qui sentait le péril, adressa une lettre évasive

aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'à ce que le

comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les

pièces à l'appui, eût prononcé une sentence. «Il est étonnant, s'écria

Robespierre, que Fouché implore aujourd'hui le secours de la convention

contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?

craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? craint-il que six mille

regards fixés sur lui ne découvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dépit

de la nature qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? La conduite de

Fouché est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps

dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme

venait de l'être Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus

fortement contre les montagnards menacés, et de tous côtés l'horizon se

chargeait de nuages.

Au milieu de cette tourmente, les membres des comités qui craignaient

Robespierre auraient mieux aimé s'expliquer, et concilier leur ambition,

que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mandé son jeune

collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On

proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit

beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et

les deux comités s'assemblèrent; on se plaignit réciproquement avec

beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil

accoutumé, dénonça des conciliabules secrets, parla de députés

conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement, et

trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya

Robespierre, en fit un éloge magnifique, et dit ensuite que le dernier

espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il raconta ce

qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,

suivant cet officier, qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement

révolutionnaire, et fît prévaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya

sur ce fait, pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de

marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis,

et ils consentirent à s'entendre pour rester maîtres de l'état; mais pour

s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de

pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de

sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs

fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon,

Saint-Just et Robespierre formaient un comité dans les comités, et osa même

prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques

concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de

police générale à la surveillance des agens du comité de salut public; et

en retour, ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un

rapport à la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce

rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions

qui avaient régné entre les comités, mais on devait parler des commotions

que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et

fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et

Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Être suprême,

car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.

Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre

qu'il n'avait jamais été son ennemi, et on se sépara sans s'être

véritablement réconciliés, mais en paraissant un peu moins divisés

qu'auparavant. Une pareille réconciliation ne pouvait rien avoir de réel,

car les ambitions restaient les mêmes; elle ressemblait à ces essais de

transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle était

un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait à toutes les réconciliations

proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et

les jacobins, entre Danton et Robespierre.

Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités, elle

effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage

de la paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions

du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'empressèrent de

dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres

les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur dirent qu'aucun

sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des

raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière.

Néanmoins Barrère, qui tenait beaucoup à ce qu'on fût d'accord, ne manqua

pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du

gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils avaient été injustement

accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à

rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,

les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches

comme des calomnies coupables et dirigées également contre les deux

comités. «Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se

font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont

infusés dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des

mécontentemens factices se préparent, et le gouvernement est sans cesse

vexé, entravé dans ses opérations, tourmenté dans ses mouvemens, calomnié

dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il

fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des

services du gouvernement.

CHAPITRE XXII.

OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.

FORMATION DE L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE

BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES

TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITÉS. JOURNÉES DES 8 ET 9

THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE

LA RÉVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.

Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des

comités, Saint-Just, malgré le rapport qu'il avait à faire, était retourné

à l'armée, où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur

les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait poursuivi ses opérations

sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre.

Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournay, depuis

les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin, Pichegru projetait de battre

Clerfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il

résolut de commencer le siège d'Ypres, dans le double but d'attirer

Clerfayt à lui, et de prendre cette place, qui consoliderait

l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des

renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège

d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs

positions respectives pour aller au secours de la place menacée. Pichegru,

pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de

Lille, et exécuter une démonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut

retenu à Tournay; en même temps il se porta en avant, et courut à Clerfayt,

qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien

conçus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolément.

Par malheur, une division s'était trompée de route; Clerfayt eut le temps

de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois

jours après, le 25 prairial (13 juin), renforcé par le détachement qu'il

attendait, il se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente

mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division

de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la

division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald

commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les

attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps

exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier

le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt à se retirer avec

une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clerfayt, mal

secondé, était battu par notre armée du Nord. Cette action, si honorable

pour la division Macdonald, décida la reddition de la place assiégée.

Quatre jours après, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et

une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se

porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était

plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre l'obligèrent alors

à se diriger vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc

d'York sur l'Escaut, Clerfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes

autrichiennes vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les

puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal

d'accord, et dont les intérêts très différens éclataient ici d'une manière

très visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces

maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacées.

Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur

d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et

Mack, voyant ses plans renversés, avait de nouveau quitté l'état-major

autrichien.

Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les

Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en

désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes, dont les

unes étaient abattues de leurs défaites, et les autres de leur marche

rapide, on fit quelque changement à leur organisation. On composa des

divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la

Moselle, une seule armée, qui s'appela armée de Sambre-et-Meuse; elle

s'élevait à soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres

de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandée par Schérer, fut

laissée pour garder la Sambre, de Thuin à Maubeuge.

Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La

division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fut

disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est sur la Sambre.

Au-delà de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un

demi-cercle dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont

peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles décrivent est de dix

lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles, et qu'elles

ont une rivière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre

jusqu'à Orchies et Traségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton, qui

traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,

Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné;

Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau

s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la

Sambre. Jourdan, sentant le désavantage de ces positions, ne voulait pas y

rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de

l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne

s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournay, assistant à la

défaite de Clerfayt et à la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers

Charleroi, commandait l'armée des coalisés. Il résolut de son côté de

prévenir l'attaque dont il était menacé, et dès le 28 au matin, ses troupes

déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain

qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre

centre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire, où était Marceau,

avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, Hépignies à Championnet, et allaient

replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,

accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième

colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs

positions, et rétablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait

fait les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber, par les dispositions

les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies; puis,

saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà

du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était

soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour

les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières

colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des

Français à la Sambre, menaça leurs communications. Alors la droite et le

centre durent se retirer. Kléber, renonçant à sa marche victorieuse,

protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut

la première affaire du 28 (16 juin). C'était la quatrième fois que les

Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était

d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se

découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit

ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le

bombardement avec une extrême vigueur.

Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin de

la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi avant que les

renforts attendus par l'armée autrichienne fussent arrivés. L'ingénieur

Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la

place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor

(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour

parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa

d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un

chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de

la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes

françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis. La

possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins

dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La

division Hatry, devenue libre, fut portée à Ransart pour renforcer le

centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8

messidor (27 juin).

Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial (16 juin). Kléber

commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot,

Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et

s'étendaient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient

été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer

sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur

l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever

tous les passages de la Sambre.

L'attaque commença le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le général

Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos

colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les

bords de la Sambre, à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était

placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitôt sur

le point menacé, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les

Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.

Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi était

aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation; Kléber en profite,

les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner de

Marchienne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités,

Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.

Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré

avec le général Kwasdanowich, et avait essayé plusieurs manoeuvres pour le

tourner; il finit par l'être lui-même. Il se replia sur Gosselies, après

les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec la même

vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz

s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis

annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet

avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redoute, lorsque Jourdan,

comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,

placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la

plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et

d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre

près de la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieu, remontant à la fois les

deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a

repoussé la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hâte à

travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière en

désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant

plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y

mourir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui

indispensable de notre extrême droite. Lefèvre, qui était placé à Wagné,

Hépignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagné, et

jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point

devient alors le point décisif de la bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y

dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste

de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un

acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les

coups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment, et bientôt on se bat

au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de

Lambusart.

Dans ce moment, les Français, d'abord repoussés, étaient parvenus à

rétablir le combat sur tous les points: Kléber avait couvert la Sambre à la

gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait

repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette

position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la

Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi

appartenait aux Français. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,

ordonna la retraite générale.

Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la

campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux

armées d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille

de Fleurus, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, parce que

le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses

résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à

une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et

amenait par là des résultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas

livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc

d'York ou à Clerfayt, et ces deux généraux étaient occupés au Nord par

Pichegru. D'ailleurs, menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux

de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Dès ce

moment, la retraite des coalisés devint générale, et ils résolurent de se

concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.

[Note 9: C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand

effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La

faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer

dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientôt. La

bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est là ce

qui fit alors sa réputation.]

La campagne était évidemment décidée; mais une faute du comité de salut

public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que

ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé un plan qui était la

meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut

à la hauteur de Tournay; Clerfayt, très loin de là, à Thielt, dans la

Flandre. Pichegru persistant dans son projet de détruire Clerfayt

isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du

duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite,

lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg, le battre

à son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrière, ou se réunir à

Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clerfayt et le

duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut

contrarié par une fort sotte idée du comité de salut public. On avait

persuadé à Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de

débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de

favoriser ce projet, Carnot prescrivit à l'armée de Pichegru de longer les

côtes de l'Océan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il

ordonna de plus à Jourdan de détacher seize mille hommes de son armée pour

les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus

et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à

Saint-Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins

obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,

tandis que Moreau occupait Nieuport.

Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,

avec une partie de l'armée, faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse, et

s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avança ensuite vers

Bruxelles. Jourdan y marchait de son côté. Nous n'eûmes plus à livrer que

des combats d'arrière-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos

avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours après,

les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien

n'était plus important que cet événement; cent cinquante mille Français,

réunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les

armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient à regagner,

les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitôt les places de

Condé, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalisés nous

avaient prises; et la convention, prétendant que la délivrance du

territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se

rendaient pas de suite, elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait

déjà rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers

anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats

n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les

amena à un officier. «Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce

que ce sont autant de coups de fusils de moins à recevoir, répondit le

sergent.--Oui, répliqua l'officier; mais les représentans vont nous obliger

de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les

fusillerons; envoyez-les aux représentans, et puis, s'ils sont des

barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît.»

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 9 / 22 段