Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette

opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les

Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très

près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vils

espions du comité, et leur dit d'aller rapporter à leurs maîtres ce qu'ils

ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et

Robespierre étaient indignés. Le lendemain ils se présentent à la

convention, décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils

essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix

demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a

qualifiés de _dépravateurs des moeurs_. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu

dire par ces mots: _la loi ne donne pour défenseurs aux patriotes calomniés

que la conscience des jurés patriotes_. Couthon monte alors à la tribune,

se plaint des amendemens proposés aujourd'hui. «On a calomnié, dit-il, le

comité de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la

faculté d'envoyer les membres de la convention à l'échafaud. Que les tyrans

calomnient le comité, c'est naturel; mais que la convention elle-même

semble écouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il

ne peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse

clameur_ qui prouvait que la liberté était impérissable, comme si la

liberté avait été menacée. On a choisi, pour porter cette attaque, le

moment où les membres du comité étaient absens. Une telle conduite est

déloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptés hier, et ceux

qu'on vient de proposer aujourd'hui.» Bourdon répond que demander des

explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une

clameur, c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la

convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il

serait impossible de discuter. «On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt

et Cobourg; si je répondais de même, où en serions-nous? J'estime Couthon,

j'estime les comités, j'estime la _Montagne_ qui a sauvé la liberté.» On

applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des

excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être

bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours

diffus, plein d'orgueil et d'amertume. «Montagnards, dit-il, vous serez

toujours le boulevart de la liberté publique, mais vous n'avez rien de

commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils

s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins étrangers à

vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus méprisables

que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraîner

une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti....» Bourdon

de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire

le chef d'un parti. Robespierre ne répond pas, et reprend: «Ce serait,

dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, égarant nos

collègues....» Bourdon l'interrompt de nouveau. «Je demande, s'écrie-t-il,

qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais

un scélérat.--Je n'ai pas nommé Bourdon, répond Robespierre; malheur à qui

se nomme lui-même! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les

intrigans ne sont pas de la Montagne.» Robespierre s'étend ensuite

longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la

convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y

a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer

les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et

les espions, qu'il appelle des _courriers du comité_. Ce récit amène des

explications très vives de la part de Tallien, et vaut à ce dernier

beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption

des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la

veille sont rapportés, ceux du jour sont repoussés, et l'affreuse

loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée.

Les meneurs du comité triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires

tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarmé, tous ceux qui

avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à

chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la

convention fût nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore

tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.

Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre

encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se répandit

que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à

dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante

membres de la convention ne couchaient plus chez eux.

Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi

aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés.

On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère, avaient froidement

répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les

membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais,

car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du 22, et il

paraît même que quelques-uns d'entre eux étaient menacés. Robespierre et

Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un

grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,

Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils

demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, et qui

avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs

coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcés, tels

que Duval, Audouin, Léonard Bourdon[6]. Les membres du comité de salut

public, Billaud, Collot, Barrère, et tous ceux du comité de sûreté

générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi

grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes.

[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mémoires.]

Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur

un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture

définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des

assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette

secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci

avait donné un certificat de civisme à dom Gerle. Aussitôt Vadier, Vouland,

Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte comme une

réunion de conspirateurs dangereux, en la dénonçant à la convention, et en

faisant partager ainsi à Robespierre le ridicule et l'odieux qui

s'attacheraient à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de

se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la

cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée,

et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot furent

arrêtés. On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom

Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle

écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand

Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,

et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On

a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très portés pour le

déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre

voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.

Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement

vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se

retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte, que pour éviter

d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du

comité résolurent de transporter le lieu de leurs séances à l'étage

supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la

convention. Barrère, pour se venger de Robespierre à sa manière, avait

rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y

était représentée comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantôt

révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta

d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal

révolutionnaire.

Robespierre, indigné et de la résistance qu'il rencontrait, et des propos

injurieux qu'il avait essuyés, renonça de paraître au comité, et résolut de

ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers

jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature

était son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les

obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un

rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni

flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût,

Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à

Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,

Barrère, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.

Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les

comités de salut public et de sûreté générale n'étaient pas d'accord; on

était enchanté de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de

nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient du

comité de sûreté générale, le flattaient, l'imploraient, et avaient même

reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie, Lacoste,

Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de

sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle

liste de proscription.

Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à

Robespierre; ils n'établissaient pas encore de distinction entre les divers

membres du comité, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un côté, et

Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Ils ne voyaient que le

gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de

la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi

du 22 prairial, venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire.

Robespierre, qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était

toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république:

tous les autres n'étaient que des intrigans qu'il fallait achever de

détruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de

correspondance, parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations dirigées

contre lui dans la séance du 24. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes,

sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins.

Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout

personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de

Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et

Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription

ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la

société les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et même

soixante membres de la convention. «Les ombres de Danton, d'Hébert, de

Chaumette, se promènent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent à

perpétuer le trouble et la division. Ce qui s'est passé dans la séance du

24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discréditer

ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Néron; on délibère en

secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription, on

effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorité publique. On

répandait, il y a peu de jours, le bruit que les comités devaient faire

arrêter dix-huit membres de la convention; déjà même on les nommait.

Défiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui répandent ces bruits

sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur

conduite criminelle; ils cherchent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir

que, cachés derrière eux, ils pourront aisément échapper à l'oeil de la

justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement très

petit; il n'est que de quatre, de six peut-être; et ils seront frappés, car

le temps est venu de délivrer la république des derniers ennemis qui

conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la

justice des comités.»

Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre

voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de

Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées, et ceux

qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de

leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande, non-seulement

dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.

Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le

président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial, et allaient

s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt, disait Fouquier, on mettra

sur leurs portes cet écriteau: _Maison à louer_. Le projet était de se

délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les

considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour

le salut de la république. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre

tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensant pas

autrement que leurs persécuteurs, semblait une chose toute naturelle, par

l'habitude qu'on avait prise de se détruire les uns les autres. La facilité

à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les

champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient

chaque jour, et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en

93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger.

Aujourd'hui les périls avaient cessé, la république était victorieuse, on

n'égorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait

contractée du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut obligé de

construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être

plus nécessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrêter.

Tout gouvernement doit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint

cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même

où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller

au-delà, il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs

par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi

d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de

mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort?

Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné,

lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les

sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une

singulière facilité. Chacun agit sans remords, sans répugnance; on

s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice, le

médecin à voir des êtres souffrans sous son instrument, le général à

ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage

suivant ses nouvelles oeuvres; on sait même le rendre gai, on trouve des

mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné,

étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient

doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort

et de destruction.

Le comité avait donné le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier

l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prétextes pour

immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la

plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient

jamais donné à l'état aucun signe de vie? On imagina que, plongés dans les

prisons, ils devaient songer à en sortir, que leur nombre devait leur

inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idée de s'en servir

pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette

idée, qu'on développa d'une manière atroce. On se servit de quelques

misérables qui étaient détenus, et qui consentirent à jouer le rôle infâme

de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,

disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura

quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons

d'arrêt, et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme

complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à

la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on

commença à envoyer des centaines de malheureux au tribunal révolutionnaire.

On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là

au tribunal et à l'échafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on

traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en

entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils

voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux

Fouquier, depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands

changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats, et du

banc des accusés qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait

construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante

accusés à la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son

ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever l'échafaud

dans la salle même du tribunal, et il se proposait de faire juger en une

même séance les cent soixante accusés du Luxembourg.

Le comité de salut public, en apprenant l'espèce de délire de son

accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever

l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire plus

de soixante individus à la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois

dans un transport de colère, _démoraliser le supplice?_ Il faut cependant

remarquer que Fouquier a prétendu le contraire, et soutenu que c'était lui

qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant

tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre,

et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à

Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.

Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en

trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse

que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2

et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient

dès le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accusés pouvaient

les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un

furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur

nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans

l'interrogatoire des cent soixante, le président dit à l'un d'eux, Dorival:

Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez

cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. Il s'adresse au nommé

Champigny: N'êtes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guédreville:

Êtes-vous prêtre?--Oui, mais j'ai prêté le serment.--Vous n'avez plus la

parole. A un autre. Au nommé Ménil: N'étiez-vous pas domestique de

l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nommé Vély: N'étiez-vous pas

architecte de Madame?--Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.--A un autre. A

Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg?--Oui.--A un

autre. A Durfort: N'étiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai été

licencié en 1789.--A un autre.

C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait

qu'on ne serait dispensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y

aurait des preuves matérielles ou morales; néanmoins on n'en faisait jamais

appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce.

Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du

conseil. Ils opinaient à l'audience même, et le jugement était aussitôt

prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer

leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste

des accusés, et qui dit au tribunal: «Je ne suis pas accusé, mon nom n'est

pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite.» Il

le donna, et fut envoyé à la mort comme les autres. La plus grande

négligence régnait dans cette espèce d'administration barbare. Souvent on

omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes

d'accusation, et on les donnait aux accusés à l'audience même. On

commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,

entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de

réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé

à son tour; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un

individu ayant tous ses noms avait été exécuté: c'était son père. Il n'en

périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été

exécutés depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation

tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus.

On faisait de même pour les jugemens[1]. L'imprimerie était à côté de la

salle même du tribunal; les planches étaient toutes prêtes, le titre, les

motifs étaient tout composés; il n'y avait que les noms à y ajouter; on les

transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers

d'exemplaires étaient tirés, et allaient répandre la douleur dans les

familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient

vendre le bulletin du tribunal sous les fenêtres des prisonniers, en

criant: _Voici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine!_

Les accusés étaient exécutés au sortir de l'audience, ou tout au plus le

lendemain, si la journée était trop avancée.

[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNÉS.]

Les têtes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou

soixante chaque jour. _Ça va bien_, disait Fouquier, _les têtes tombent

comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ça aille mieux encore la

décade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour

cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se

chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames étaient devenus la

terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste

quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes;

mais on s'en doutait à leur insolence, aux préférences qu'ils obtenaient

des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens

de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en

trafiquer. Ils étaient caressés, implorés par les prisonniers tremblans;

ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.

Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait

tenu un propos aristocrate; de celui-là, qu'il avait bu un jour où l'on

annonçait une défaite des armées; et leur seule désignation équivalait à un

arrêt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes

d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et

les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers

_le journal du soir_. Quand ces infortunés entendaient le roulement des

tombereaux qui venaient les chercher, ils étaient dans une anxiété aussi

cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les

grilles pour écouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la

bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs

compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait

les séparations les plus douloureuses: c'était un père qui se détachait de

ses enfans, un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi

malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville;

ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches.

Quand ce funeste appel était achevé, les prisons respiraient, mais jusqu'au

lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau, et le

funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.

[Note 7: Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier-Tinville.]

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 7 / 22 段