ne connaissait pas. De même, pour Albertine, demain ses amies seraient
avec elle, sans savoir ce qu'il y avait de nouveau entre nous, et
quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait
que j'étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui
avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais
jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu'apparentée aux mêmes
personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les
mêmes visites de famille à faire; or, je me trouvais être pour
Albertine plus que n'était sa tante elle-même. Auprès de sa tante,
c'est à moi qu'elle penserait. Qu'allait-il se passer tout à l'heure,
je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me
semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift
pour monter à la chambre qu'Albertine avait prise, du côté de la
vallée. Les moindres mouvements comme m'asseoir sur la banquette de
l'ascenseur, m'étaient doux, parce qu'ils étaient en relation
immédiate avec mon cœur; je ne voyais dans les cordes à l'aide
desquelles l'appareil s'élevait, dans les quelques marches qui me
restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma
joie. Je n'avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir
avant d'arriver à cette chambre où était renfermée la substance
précieuse de ce corps rose--cette chambre qui, même s'il devait s'y
dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air
d'être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres,
qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux
confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas
du palier à la chambre d'Albertine, ces quelques pas que personne ne
pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme
plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j'avais lentement
déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de
toute puissance, et d'entrer enfin dans un héritage qui m'eût de tout
temps appartenu. Puis tout d'un coup je pensai que j'avais tort
d'avoir des doutes, elle m'avait dit de venir quand elle serait
couchée. C'était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi
Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants,
vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit.
Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son
visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner,
semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j'avais eues quelques
heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j'allais
enfin savoir le goût; sa joue était traversée du haut en bas par une
de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle
avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. A côté
d'elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de
lune. La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait
jeté dans une telle ivresse, c'est-à-dire avait mis pour moi la réalité du
monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que
j'avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l'équilibre entre
la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être et la vie de
l'univers, si chétive en comparaison. La mer, que j'apercevais à côté
de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises
de Maineville, le ciel où la lune n'était pas encore montée au zénith,
tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes
de mes prunelles qu'entre mes paupières je sentais dilatés,
résistants, prêts à soulever bien d'autres fardeaux, toutes les
montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se
trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l'horizon. Et
tout ce que la nature eût pu m'apporter de vie m'eût semblé bien
mince, les souffles de la mer m'eussent paru bien courts pour
l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me
frapper en ce moment que cela m'eût paru indifférent ou plutôt
impossible, car la vie n'était pas hors de moi, elle était en moi;
j'aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l'idée qu'un jour
même éloigné, j'aurais à mourir, que les forces éternelles de la
nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds
divins de qui je n'étais qu'un grain de poussière; qu'après moi il y
aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair
de lune, ce ciel! Comment cela eût-il été possible, comment le monde
eût-il pu durer plus que moi, puisque je n'étais pas perdu en lui,
puisque c'était lui qui était enclos en moi, en moi qu'il était bien
loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d'y entasser tant
d'autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises. «Finissez ou je sonne», s'écria Albertine voyant que je me
jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me disais que ce n'était pas
pour ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions;
dans l'état d'exaltation où j'étais, le visage rond d'Albertine,
éclairé d'un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi
un tel relief qu'imitant la rotation d'une sphère ardente, il me
semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le goût,
qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son précipité, prolongé
et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.
J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine n'était pas fondé
sur l'espoir de la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru
résulter de l'expérience de ce soir-là que cette possession était
impossible et qu'après n'avoir pas douté le premier jour, sur la
plage, qu'Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des
suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d'une manière
définitive qu'elle était absolument vertueuse; quand à son retour de
chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: «Je
vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne
recommencez jamais», au contraire de ce qui s'était produit quand
Bloch m'avait dit qu'on pouvait avoir toutes les femmes, et comme si au
lieu d'une jeune fille réelle, j'avais connu une poupée de cire, il
arriva, que peu à peu se détacha d'elle mon désir de pénétrer dans sa
vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance,
d'être initié par elle à une vie de sport; ma curiosité intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la
croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rêves l'abandonnèrent dès
qu'ils cessèrent d'être alimentés par l'espoir d'une possession dont
je les avais crus indépendants. Dès lors ils se retrouvèrent libres,
de se reporter--selon le charme que je lui avais trouvé un certain
jour, surtout selon la possibilité et les chances que j'entrevoyais
d'être aimé par elle--sur telle ou telle des amies d'Albertine et
d'abord sur Andrée. Pourtant si Albertine n'avait pas existé,
peut-être n'aurais-je pas eu le plaisir que je commençai à prendre de
plus en plus, les jours qui suivirent, à la gentillesse que me
témoignait Andrée. Albertine ne raconta à personne l'échec que j'avais
essuyé auprès d'elle. Elle était une de ces jolies filles qui, dès
leur extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout pour un
agrément, un charme qui restent assez mystérieux, et qui ont leur
source peut-être dans des réserves de vitalité où de moins favorisés
par la nature viennent se désaltérer, toujours, dans leur famille,
au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus
belles, de plus riches, elle était de ces êtres à qui, avant l'âge de
l'amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux
ne demandent, et même qu'ils ne peuvent donner. Dès son enfance
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq
petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée qui lui était
si supérieure et le savait (et peut-être cette attraction qu'Albertine
exerçait bien involontairement avait-elle été à l'origine, avait-elle
servi à la fondation de la petite bande). Cette attraction s'exerçait
même assez loin dans des milieux relativement plus brillants, où s'il
y avait une pavane à danser on demandait Albertine plutôt qu'une jeune
fille mieux née. La conséquence était que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant, assez mal d'ailleurs, à la charge de M. Bontemps qu'on disait
véreux et qui souhaitait se débarrasser d'elle, elle était pourtant
invitée non seulement à dîner, mais à demeure, chez des personnes qui
aux yeux de Saint-Loup n'eussent eu aucune élégance, mais qui pour la
mère de Rosemonde ou pour la mère d'Andrée, femmes très riches mais
qui ne connaissaient pas ces personnes, représentaient quelque chose
d'énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans
la famille d'un régent de la Banque de France, président du Conseil
d'administration d'une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de
ce financier recevait des personnages importants et n'avait jamais dit
son «jour» à la mère d'Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie,
mais n'en était pas moins prodigieusement intéressée par tout ce qui
se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andrée à
inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c'était
une bonne oeuvre d'offrir un séjour à la mer à une fille qui n'avait pas
elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne s'occupait guère;
la mère d'Andrée n'était probablement pas mue par l'espoir que le
régent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine était choyée
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion; à
plus forte raison n'espérait-elle pas qu'Albertine, pourtant si bonne
et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
Andrée aux garden-parties du financier. Mais chaque soir à dîner, tout
en prenant un air dédaigneux et indifférent, elle était enchantée
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'était passé au château
pendant qu'elle y était, les gens qui y avaient été reçus et qu'elle
connaissait presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu'elle ne
les connaissait que de cette façon, c'est-à-dire ne les connaissait
pas (elle appelait cela connaître les gens «de tout temps»), donnait à
la mère d'Andrée une pointe de mélancolie tandis qu'elle posait à
Albertine des questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout
des lèvres, et eût pu la laisser incertaine et inquiète sur
l'importance de sa propre situation si elle ne s'était rassurée
elle-même et replacée dans la «réalité de la vie» en disant au maître
d'hôtel: «Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
fondants.» Elle retrouvait alors sa sérénité. Et elle était bien
décidée à ce qu'Andrée n'épousât qu'un homme d'excellente famille
naturellement, mais assez riche pour qu'elle pût elle aussi avoir un
chef et deux cochers. C'était cela le positif, la vérité effective
d'une situation. Mais qu'Albertine eût dîné au château du régent de la
Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'eût même invitée
pour l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins à la jeune fille,
pour la mère d'Andrée une sorte de considération particulière qui
s'alliait très bien à la pitié et même au mépris excités par son
infortune, mépris augmenté par le fait que M. Bontemps eût trahi son
drapeau et se fût--même vaguement panamiste, disait-on--rallié au
gouvernement. Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, la mère d'Andrée,
par amour de la vérité, de foudroyer de son dédain les gens qui avaient
l'air de croire qu'Albertine était d'une basse extraction. «Comment,
c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul
_n_.» Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l'argent joue
un tel rôle, et où l'élégance vous fait inviter mais non épouser,
aucun mariage «potable» ne semblait pouvoir être pour Albertine la
conséquence utile de la considération si distinguée dont elle
jouissait et qu'on n'eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté.
Mais même à eux seuls, et n'apportant pas l'espoir d'une conséquence
matrimoniale, ces «succès» excitaient l'envie de certaines mères
méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l'enfant de
la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère
d'Andrée, qu'elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des
amis communs d'elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient
indignées si elles savaient la vérité, c'est-à-dire qu'Albertine
racontait chez l'une (et «vice versa») tout ce que l'intimité où on
l'admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l'autre,
mille petits secrets qu'il eût été infiniment désagréables à
l'intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour
que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices.
Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun succès.
On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que
faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l'initiative. La
mère d'Andrée était trop fixée sur le compte d'Albertine pour changer
d'opinion à son égard. Elle la considérait comme une «malheureuse»
mais d'une nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
plaisir.
Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne paraissait
devoir comporter aucun résultat pratique, elle avait imprimé à l'amie
d'Andrée le caractère distinctif des êtres qui toujours recherchés,
n'ont jamais besoin de s'offrir (caractère qui se retrouve aussi pour
des raisons analogues, à une autre extrémité de la société, chez des
femmes d'une grande élégance), et qui est de ne pas faire montre des
succès qu'ils ont, de les cacher plutôt. Elle ne disait jamais à
quelqu'un: «Il a envie de me voir», parlait de tous avec une grande
bienveillance; et comme si ce fût elle qui eût couru après, recherché
les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui quelques minutes
auparavant venait de lui faire en tête-à-tête les plus sanglants
reproches parce qu'elle lui avait refusé un rendez-vous, bien loin de
s'en vanter publiquement, ou de lui en vouloir à lui, elle faisait son
éloge: «C'est un si gentil garçon.» Elle était même tellement ennuyée
de plaire, parce que cela l'obligeait à faire de la peine, tandis que,
par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait même à faire
plaisir au point d'en être arrivée à pratiquer un mensonge spécial à
certaines personnes utilitaires, à certains hommes arrivés. Existant
d'ailleurs à l'état embryonnaire chez un nombre énorme de personnes,
ce genre d'insincérité consiste à ne pas savoir se contenter pour un
seul acte, de faire, grâce à lui, plaisir à une seule personne. Par
exemple, si la tante d'Albertine désirait que sa nièce l'accompagnât à
une matinée peu amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver
suffisant d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir à sa tante.
Mais accueillie gentiment par les maîtres de maison, elle aimait mieux
leur dire qu'elle désirait depuis si longtemps les voir qu'elle avait
choisi cette occasion et sollicité la permission de sa tante. Cela ne
suffisait pas encore: à cette matinée se trouvait une des amies
d'Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait: «Je n'ai
pas voulu te laisser seule, j'ai pensé que ça te ferait du bien de
m'avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions la matinée, que
nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je désire avant
tout te voir moins triste» (ce qui était vrai aussi du reste). Parfois
il arrivait pourtant que le but fictif détruisait le but réel. Ainsi
Albertine ayant un service à demander pour une de ses amies allait
pour cela voir une certaine dame. Mais arrivée chez cette dame bonne
et sympathique, la jeune fille obéissant à son insu au principe de
l'utilisation multiple d'une seule action, trouvait plus affectueux
d'avoir l'air d'être venue seulement à cause du plaisir qu'elle avait
senti, qu'elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était
infiniment touchée qu'Albertine eût accompli un long trajet par pure
amitié. En voyant la dame presque émue, Albertine l'aimait encore
davantage. Seulement il arrivait ceci: elle éprouvait si vivement le
plaisir d'amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement être
venue, qu'elle craignait de faire douter la dame de sentiments en
réalité sincères, si elle lui demandait le service pour l'amie. La
dame croirait qu'Albertine était venue pour cela, ce qui était vrai,
mais elle conclurait qu'Albertine n'avait pas de plaisir désintéressé
à la voir, ce qui était faux. De sorte qu'Albertine repartait sans
avoir demandé le service, comme les hommes qui ont été si bons avec
une femme dans l'espoir d'obtenir ses faveurs, qu'ils ne font pas leur
déclaration pour garder à cette bonté un caractère de noblesse. Dans
d'autres cas on ne peut pas dire que le véritable but fût sacrifié au
but accessoire et imaginé après coup, mais le premier était tellement
opposé au second, que si la personne qu'Albertine attendrissait en lui
déclarant l'un avait appris l'autre, son plaisir se serait aussitôt
changé en la peine la plus profonde. La suite du récit fera, beaucoup
plus loin, mieux comprendre ce genre de contradiction. Disons par un
exemple emprunté à un ordre de faits tout différents qu'elles sont
très fréquentes dans les situations les plus diverses que présente la
vie. Un mari a installé sa maîtresse dans la ville où il est en
garnison. Sa femme restée à Paris, et à demi au courant de la vérité
se désole, écrit à son mari des lettres de jalousie. Or, la maîtresse
est obligée de venir passer un jour à Paris. Le mari ne peut résister
à ses prières de l'accompagner et obtient une permission de
vingt-quatre heures. Mais comme il est bon et souffre de faire de la
peine à sa femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques
larmes sincères, qu'affolé par ses lettres il a trouvé le moyen de
s'échapper pour venir la consoler et l'embrasser. Il a trouvé ainsi le
moyen de donner par un seul voyage une preuve d'amour à la fois à sa
maîtresse et à sa femme. Mais si cette dernière apprenait pour quelle
raison il est venu à Paris, sa joie se changerait sans doute en
douleur, à moins que voir l'ingrat ne la rendit malgré tout plus
heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les hommes
qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le système des fins
multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois de
s'entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait qu'on
l'appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas
d'avoir l'air de rendre service à celui qui était venu le solliciter,
il présentait à l'autre la démarche qu'il faisait auprès de lui comme
entreprise non à la requête du premier, mais dans l'intérêt du second,
ce qu'il persuadait facilement à un interlocuteur suggestionné
d'avance par l'idée qu'il avait devant lui «le plus serviable des
hommes». De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce
qu'on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne
laissait jamais courir aucun risque à son influence, et les services
qu'il rendait ne constituaient pas une aliénation, mais une
fructification d'une partie de son crédit. D'autre part, chaque
service, semblant doublement rendu, augmentait d'autant plus sa
réputation d'ami serviable, et encore d'ami serviable avec efficacité,
qui ne donne pas des coups d'épée dans l'eau, dont toutes les
démarches portent, ce que démontrait la reconnaissance des deux
intéressés. Cette duplicité dans l'obligeance était, et avec des
démentis comme en toute créature humaine, une partie importante du
caractère de M. de Norpois. Et souvent au ministère, il se servit de
mon père, lequel était assez naïf, en lui faisant croire qu'il le
servait.
Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de claironner
ses succès, Albertine garda le silence sur la scène qu'elle avait eue
avec moi auprès de son lit, et qu'une laide aurait voulu faire
connaître à l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette scène, je ne
parvenais pas à me l'expliquer. Pour ce qui concerne l'hypothèse d'une
vertu absolue (hypothèse à laquelle j'avais d'abord attribué la
violence avec laquelle Albertine avait refusé de se laisser embrasser
et prendre par moi, et qui n'était du reste nullement indispensable à
ma conception de la bonté, de l'honnêteté foncière de mon amie) je ne
laissai pas de la remanier à plusieurs reprises. Cette hypothèse était
tellement le contraire de celle que j'avais bâtie le premier jour où
j'avais vu Albertine. Puis tant d'actes différents, tous de
gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois inquiète,
alarmée, jalouse de ma prédilection pour Andrée) baignaient de tous
côtés le geste de rudesse par lequel, pour m'échapper, elle avait tiré
sur la sonnette. Pourquoi donc m'avait-elle demandé de venir passer la
soirée près de son lit? Pourquoi parlait-elle tout le temps le langage
de la tendresse? Sur quoi repose le désir de voir un ami, de craindre
qu'il vous préfère votre amie, de chercher à lui faire plaisir, de lui
dire romanesquement que les autres ne sauront pas qu'il a passé la
soirée auprès de vous, si vous lui refusez un plaisir aussi simple et
si ce n'est pas un plaisir pour vous? Je ne pouvais croire tout de
même que la vertu d'Albertine allât jusque-là et j'en arrivais à me
demander s'il n'y avait pas eu à sa violence une raison de
coquetterie, par exemple une odeur désagréable qu'elle aurait cru
avoir sur elle et par laquelle elle eût craint de me déplaire, ou de
pusillanimité, si par exemple elle croyait dans son ignorance des
réalités de l'amour que mon état de faiblesse nerveuse pouvait avoir
quelque chose de contagieux par le baiser.
Elle fut certainement désolée de n'avoir pu me faire plaisir et me
donna un petit crayon d'or, par cette vertueuse perversité des gens
qui, attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous
accorder ce qu'elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur
autre chose: le critique dont l'article flatterait le romancier
l'invite à la place à dîner, la duchesse n'emmène pas le snob avec
elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne
l'occupera pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien
faire sont poussés par le scrupule à faire quelque chose. Je dis à
Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me faisait un grand
plaisir, moins grand pourtant que celui que j'aurais eu si le soir où
elle était venue coucher à l'hôtel elle m'avait permis de l'embrasser.
«Cela m'aurait rendu si heureux, qu'est-ce que cela pouvait vous
faire, je suis étonné que vous me l'ayez refusé.--Ce qui m'étonne, me
répondit-elle, c'est que vous trouviez cela étonnant. Je me demande
quelles jeunes filles vous avez pu connaître pour que ma conduite vous
ait surpris.--Je suis désolé de vous avoir fâchée, mais, même
maintenant je ne peux pas vous dire que je trouve que j'ai eu tort.
Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont aucune importance, et je
ne comprends pas qu'une jeune fille qui peut si facilement faire
plaisir, n'y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour donner une
demi-satisfaction à ses idées morales en me rappelant comment elle et
ses amies avaient flétri l'amie de l'actrice Léa, je ne veux pas dire
qu'une jeune fille puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral.
Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l'autre jour à propos
d'une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une
actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce
sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé cela et que ce
n'est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser
embrasser et même plus par un ami, puisque vous dites que je suis
votre ami...--Vous l'êtes, mais j'en ai eu d'autres avant vous, j'ai
connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout
autant d'amitié. Hé bien, il n'y en a pas un qui aurait osé une chose
pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient reçue.
D'ailleurs ils n'y songeaient même pas, on se serrait la main bien
franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n'aurait
parlé de s'embrasser, et on n'en était pas moins amis pour cela.
Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il
faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sûre
que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c'est Andrée qui vous
plaît. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que
moi, et elle, elle est ravissante! Ah! les hommes!» Malgré ma
déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une grande
estime pour Albertine, me causaient une impression très douce. Et
peut-être cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et
fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se former
ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours
subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut
être la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par
une femme, il faut avoir cru complètement en elle. Pour le moment, cet
embryon d'estime morale, d'amitié, restait au milieu de mon âme comme
une pierre d'attente. Il n'eût rien pu, à lui seul, contre mon bonheur
s'il fût demeuré ainsi sans s'accroître, dans une inertie qu'il devait
garder l'année suivante et à plus forte raison pendant ces dernières
semaines de mon premier séjour à Balbec. Il était en moi comme un de
ces hôtes qu'il serait malgré tout plus prudent qu'on expulsât, mais
qu'on laisse à leur place sans les inquiéter, tant les rendent
provisoirement inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu
d'une âme étrangère.