air impétueux et grave vers Andrée et Rosemonde, il faut que je vous
montre la lettre que Gisèle m'a écrite ce matin. Je suis folle, je
l'ai dans ma poche et dire que cela peut nous être si utile!» Gisèle
avait cru devoir adresser à son amie afin qu'elle la communiquât aux
autres, la composition qu'elle avait faite pour son certificat
d'études. Les craintes d'Albertine sur la difficulté des sujets
proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels
Gisèle avait eu à opter. L'un était: «Sophocle écrit des Enfers à
Racine pour le consoler de l'insuccès d'_Athalie_»; l'autre: «Vous
supposerez qu'après la première représentation d'_Esther_, Mme de
Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a
regretté son absence.» Or, Gisèle par un excès de zèle qui avait dû
toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile
de ces deux sujets, et l'avait traité si remarquablement qu'elle avait
eu quatorze et avait été félicitée par le jury. Elle aurait obtenu la
mention «très bien» si elle n'avait «séché» dans son examen
d'espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à
Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car, devant
elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l'avis
d'Andrée, beaucoup plus forte qu'elles toutes et qui pouvait lui
donner de bons tuyaux. «Elle en a eu une veine, dit Albertine. C'est
justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse de
français.» La lettre de Sophocle à Racine rédigée par Gisèle,
commençait ainsi: «Mon cher ami, excusez-moi de vous écrire sans avoir
l'honneur d'être personnellement connu de vous, mais votre nouvelle
tragédie d'_Athalie_ ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement
étudié mes modestes ouvrages? Vous n'avez pas mis de vers que dans la
bouche des protagonistes, ou personnages principaux du drame, mais
vous en avez écrit, et de charmants, permettez-moi de vous le dire
sans cajolerie, pour les chœurs qui ne faisaient pas trop mal à ce
qu'on dit dans la tragédie grecque, mais qui sont en France une
véritable nouveauté. De plus, votre talent, si délié, si fignolé, si
charmeur, si fin, si délicat a atteint à une énergie dont je vous
félicite. Athalie, Joad, voilà des personnages que votre rival,
Corneille, n'eût pas su mieux charpenter. Les caractères sont virils,
l'intrigue est simple et forte. Voilà une tragédie dont l'amour n'est
pas le ressort et je vous en fais mes compliments les plus sincères.
Les préceptes les plus fameux ne sont pas toujours les plus vrais. Je
vous citerai comme exemple: «De cette passion la sensible peinture est
pour aller au cœur la route la plus sûre.» Vous avez montré que le
sentiment religieux dont débordent vos chœurs n'est pas moins capable
d'attendrir. Le grand public a pu être dérouté, mais les vrais
connaisseurs vous rendent justice. J'ai tenu à vous envoyer toutes mes
congratulations auxquelles je joins, mon cher confrère, l'expression
de mes sentiments les plus distingués.» Les yeux d'Albertine n'avaient
cessé d'étinceler pendant qu'elle faisait cette lecture.
«C'est à croire qu'elle a copié cela, s'écria-t-elle quand elle eut
fini. Jamais je n'aurais cru Gisèle capable de pondre un devoir
pareil. Et ces vers qu'elle cite. Où a-t-elle pu aller chiper ça?»
L'admiration d'Albertine, changeant il est vrai d'objet, mais encore
accrue, ne cessa pas, ainsi que l'application la plus soutenue, de lui
faire «sortir les yeux de la tête» tout le temps qu'Andrée, consultée
comme la plus grande et comme plus calée, d'abord, parla du devoir de
Gisèle avec une certaine ironie, puis, avec un air de légèreté qui
dissimulait mal un sérieux véritable, refit à sa façon la même lettre.
«Ce n'est pas mal, dit-elle à Albertine, mais si j'étais toi et qu'on
me donne le même sujet, ce qui peut arriver, car on le donne très
souvent, je ne ferais pas comme cela. Voilà comment je m'y prendrais.
D'abord si j'avais été Gisèle je ne me serais pas laissée emballer et
j'aurais commencé par écrire sur une feuille à part mon plan. En
première ligne, la position de la question et l'exposition du sujet,
puis les idées générales à faire entrer dans le développement. Enfin
l'appréciation, le style, la conclusion. Comme cela, en s'inspirant
d'un sommaire, on sait où on va. Dès l'exposition du sujet ou si tu
aimes mieux, Titine, puisque c'est une lettre, dès l'entrée en
matière, Gisèle a gaffé. Écrivant à un homme du XVIIe siècle Sophocle
ne devait pas écrire «mon cher ami.--Elle aurait dû, en effet, lui
faire dire mon cher Racine, s'écria fougueusement Albertine. Ç'aurait
été bien mieux.--Non, répondit Andrée sur un ton un peu persifleur,
elle aurait dû mettre: «Monsieur». De même pour finir elle aurait dû
trouver quelque chose comme: «Souffrez, Monsieur (tout au plus, cher
Monsieur) que je vous dise ici les sentiments d'estime avec lesquels
j'ai l'honneur d'être votre serviteur.» D'autre part, Gisèle dit que
les chœurs sont dans _Athalie_ une nouveauté. Elle oublie _Esther_,
et deux tragédies peu connues, mais qui ont été précisément analysées cette
année par le Professeur, de sorte que rien qu'en les citant, comme
c'est son dada, on est sûre d'être reçue. Ce sont: _Les Juives_, de
Robert Garnier, et l'_Aman_, de Montchrestien.» Andrée cita ces deux
titres sans parvenir à cacher un sentiment de bienveillante
supériorité qui s'exprima dans un sourire, assez gracieux, d'ailleurs.
Albertine n'y tint plus: «Andrée, tu es renversante, s'écria-t-elle.
Tu vas m'écrire ces deux titres-là. Crois-tu? quelle chance si je
passais là-dessus, même à l'oral, je les citerais aussitôt et je
ferais un effet bœuf.» Mais dans la suite chaque fois qu'Albertine
demanda à Andrée de lui redire les noms des deux pièces pour qu'elle
les inscrivit, l'amie si savante prétendit les avoir oubliés et ne les
lui rappela jamais. «Ensuite, reprit Andrée sur un ton d'imperceptible
dédain à l'égard de camarades plus puériles, mais heureuse pourtant de
se faire admirer et attachant à la manière dont elle aurait fait sa
composition plus d'importance qu'elle ne voulait le laisser voir,
Sophocle aux Enfers doit être bien informé. Il doit donc savoir que ce
n'est pas devant le grand public, mais devant le Roi-Soleil et
quelques courtisans privilégiés que fut représentée _Athalie_. Ce que
Gisèle dit à ce propos de l'estime des connaisseurs n'est pas mal du
tout, mais pourrait être complété. Sophocle devenu immortel peut très
bien avoir le don de la prophétie et annoncer que selon Voltaire
_Athalie_ ne sera pas seulement «le chef-d'oeuvre de Racine, mais celui
de l'esprit humain». Albertine buvait toutes ces paroles. Ses prunelles
étaient en feu. Et c'est avec l'indignation la plus profonde qu'elle
repoussa la proposition de Rosemonde de se mettre à jouer. «Enfin, dit
Andrée du même ton détaché, désinvolte, un peu railleur et assez
ardemment convaincu, si Gisèle avait posément noté d'abord les idées
générales qu'elle avait à développer, elle aurait peut-être pensé à ce
que j'aurais fait, moi, montrer la différence qu'il y a dans
l'inspiration religieuse des chœurs de Sophocle et de ceux de Racine.
J'aurais fait faire par Sophocle la remarque que si les chœurs de
Racine sont empreints de sentiments religieux comme ceux de la
tragédie grecque, pourtant il ne s'agit pas des mêmes dieux. Celui de
Joad n'a rien à voir avec celui de Sophocle. Et cela amène tout
naturellement, après la fin du développement, la conclusion:
«Qu'importe que les croyances soient différentes.» Sophocle se ferait
un scrupule d'insister là-dessus. Il craindrait de blesser les
convictions de Racine et glissant à ce propos quelques mots sur ses
maîtres de Port-Royal, il préfère féliciter son émule de l'élévation
de son génie poétique.»
L'admiration et l'attention avaient donné si chaud à Albertine qu'elle
suait à grosses gouttes. Andrée gardait le flegme souriant d'un dandy
femelle. «Il ne serait pas mauvais non plus de citer quelques
jugements des critiques célèbres», dit-elle, avant qu'on se remît à
jouer. «Oui, répondit Albertine, on m'a dit cela. Les plus
recommandables en général, n'est-ce pas, sont les jugements de
Sainte-Beuve et de Merlet?--Tu ne te trompes pas absolument, répliqua
Andrée qui se refusa d'ailleurs à lui écrire les deux autres noms
malgré les supplications d'Albertine, Merlet et Sainte-Beuve ne font
pas mal. Mais il faut surtout citer Deltour et Gascq-Desfossés».
Pendant ce temps je songeais à la petite feuille de bloc-notes que
m'avait passée Albertine: «Je vous aime bien», et une heure plus tard,
tout en descendant les chemins qui ramenaient, un peu trop à pic à mon
gré, vers Balbec, je me disais que c'était avec elle que j'aurais mon
roman.
L'état caractérisé par l'ensemble des signes auxquels nous
reconnaissons d'habitude que nous sommes amoureux, tels les ordres que
je donnais à l'hôtel de ne m'éveiller pour aucune visite, sauf si
c'était celle d'une ou l'autre de ces jeunes filles, ces battements de
cœur en les attendant (quelle que fût celle qui dût venir), et ces
jours-là ma rage si je n'avais pu trouver un coiffeur pour me raser et
devais paraître enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andrée, sans
doute cet état, renaissant alternativement pour l'une ou l'autre,
était aussi différent de ce que nous appelons amour que diffère de la
vie humaine celle des zoophytes où l'existence, l'individualité si
l'on peut dire, est répartie entre différents organismes. Mais
l'histoire naturelle nous apprend qu'une telle organisation animale
est observable et que notre propre vie, pour peu qu'elle soit déjà un
peu avancée, n'est pas moins affirmative sur la réalité d'états
insoupçonnés de nous autrefois et par lesquels nous devons passer,
quitte à les abandonner ensuite. Tel pour moi cet état amoureux divisé
simultanément entre plusieurs jeunes filles. Divisé ou plutôt
indivisé, car le plus souvent ce qui m'était délicieux, différent du
reste du monde, ce qui commençait à me devenir cher au point que
l'espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma
vie, c'était plutôt tout le groupe de ces jeunes filles, pris dans
l'ensemble de ces après-midi sur la falaise, pendant ces heures
éventées, sur cette bande d'herbe où étaient posées ces figures, si
excitantes pour mon imagination, d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée;
et cela, sans que j'eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux si
précieux, laquelle j'avais le plus envie d'aimer. Au commencement d'un
amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à
l'objet de cet amour, mais plutôt le désir d'aimer dont il va procéder
(et plus tard le souvenir qu'il laisse) erre voluptueusement dans une
zone de charmes interchangeables--charmes parfois simplement de
nature, de gourmandise, d'habitation--assez harmoniques entre eux
pour qu'il ne se sente, auprès d'aucun, dépaysé. D'ailleurs comme,
devant elles, je n'étais pas encore blasé par l'habitude, j'avais la
faculté de les voir, autant dire d'éprouver un étonnement profond
chaque fois que je me retrouvais en leur présence. Sans doute pour une
part cet étonnement tient à ce que l'être nous présente alors une
nouvelle face de lui-même; mais tant est grande la multiplicité de
chacun, de la richesse des lignes de son visage et de son corps,
lignes desquelles si peu se retrouvent aussitôt que nous ne sommes
plus auprès de la personne, dans la simplicité arbitraire de notre
souvenir. Comme la mémoire a choisi telle particularité qui nous a
frappé, l'a isolée, l'a exagérée, faisant d'une femme qui nous a paru
grande une étude où la longueur de sa taille est démesurée, ou d'une
femme qui nous a semblé rose et blonde une pure «Harmonie en rose et
or», au moment où de nouveau cette femme est près de nous, toutes les
autres qualités oubliées qui font équilibre à celle-là nous
assaillent, dans leur complexité confuse, diminuant la hauteur, noyant
le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement
chercher d'autres particularités que nous nous rappelons avoir
remarquées la première fois et dont nous ne comprenons pas que nous
ayons pu si peu nous attendre à les revoir. Nous nous souvenons, nous
allons au devant d'un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet
étonnement inévitable n'est pas le seul; car à côté de celui-là il y
en a un autre né de la différence, non plus entre les stylisations du
souvenir et la réalité, mais entre l'être que nous avons vu la
dernière fois, et celui qui nous apparaît aujourd'hui sous un autre
angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment
comme celui du Dieu d'une théogonie orientale, toute une grappe de
visages juxtaposés dans des plans différents et qu'on ne voit pas à la
fois.
Mais pour une grande part, notre étonnement vient surtout de ce que
l'être nous présente aussi une même face. Il nous faudrait un si grand
effort pour recréer tout ce qui nous a été fourni par ce qui n'est pas
nous--fût-ce le goût d'un fruit--qu'à peine l'impression reçue,
nous descendons insensiblement la pente du souvenir et sans nous en
rendre compte en très peu de temps nous sommes très loin de ce que
nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une espèce de
redressement qui nous ramène à ce que nous avions bien vu. Nous ne
nous en souvenions plus déjà tant ce qu'on appelle se rappeler un être
c'est en réalité l'oublier. Mais aussi longtemps que nous savons
encore voir, au moment où le trait oublié nous apparaît, nous le
reconnaissons, nous sommes obligés de rectifier la ligne déviée et
ainsi la perpétuelle et féconde surprise qui rendait si salutaires et
assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles
jeunes filles du bord de la mer, était faite, tout autant que de
découvertes, de réminiscence. En ajoutant à cela l'agitation éveillée
par ce qu'elles étaient pour moi, qui n'était jamais tout à fait ce
que j'avais cru et qui faisait que l'espérance de la prochaine réunion
n'était plus semblable à la précédente espérance mais au souvenir
encore vibrant du dernier entretien, on comprendra que chaque
promenade donnait un violent coup de barre à mes pensées, et non pas du
tout dans le sens que dans la solitude de ma chambre j'avais pu tracer
à tête reposée. Cette direction-là était oubliée, abolie, quand je
rentrais vibrant comme une ruche des propos qui m'avaient troublé, et
qui retentissaient longtemps en moi. Chaque être est détruit quand
nous cessons de le voir; puis son apparition suivante est une création
nouvelle, différente de celle qui l'a immédiatement précédée, sinon de
toutes. Car le minimum de variété qui puisse régner dans ces créations
est de deux. Nous souvenant d'un coup d'œil énergique, d'un air hardi,
c'est inévitablement la fois suivante par un profil quasi-languide,
par une sorte de douceur rêveuse, choses négligées par nous dans le
précédent souvenir, que nous serons à la prochaine rencontre, étonnés,
c'est-à-dire presque uniquement frappés. Dans la confrontation de
notre souvenir à la réalité nouvelle, c'est cela qui marquera notre
déception ou notre surprise, nous apparaîtra comme la retouche de la
réalité en nous avertissant que nous nous étions mal rappelés. A son
tour l'aspect, la dernière fois négligé, du visage, et à cause de cela
même le plus saisissant cette fois-ci, le plus réel, le plus
rectificatif, deviendra matière à rêverie, à souvenirs. C'est un
profil langoureux et rond, une expression douce, rêveuse que nous
désirerons revoir. Et alors de nouveau la fois suivante, ce qu'il y a
de volontaire dans les yeux perçants, dans le nez pointu, dans les
lèvres serrées, viendra corriger l'écart entre notre désir et l'objet
auquel il a cru correspondre. Bien entendu, cette fidélité aux
impressions premières, et purement physiques, retrouvées à chaque fois
auprès de mes amies, ne concernait pas que les traits de leur visage
puisqu'on a vu que j'étais aussi sensible à leur voix, plus troublante
peut-être (car elle n'offre pas seulement les mêmes surfaces
singulières et sensuelles que lui, elle fait partie de l'abîme
inaccessible qui donne le vertige des baisers sans espoir), leur voix
pareille au son unique d'un petit instrument, où chacune se mettait
tout entière et qui n'était qu'à elle. Tracée par une inflexion, telle
ligne profonde d'une de ces voix m'étonnait quand je la reconnaissais
après l'avoir oubliée. Si bien que les rectifications qu'à chaque
rencontre nouvelle j'étais obligé de faire, pour le retour à la
parfaite justesse, étaient aussi bien d'un accordeur ou d'un maître de
chant que d'un dessinateur.
Quant à l'harmonieuse cohésion où se neutralisaient depuis quelque
temps, par la résistance que chacune apportait à l'expansion des
autres, les diverses ondes sentimentales propagées en moi par ces
jeunes filles, elle fut rompue en faveur d'Albertine, une après-midi
que nous jouions au furet. C'était dans un petit bois sur la falaise.
Placé entre deux jeunes filles étrangères à la petite bande et que
celle-ci avait emmenées parce que nous devions être ce jour-là fort
nombreux, je regardais avec envie le voisin d'Albertine, un jeune
homme, en me disant que si j'avais eu sa place j'aurais pu toucher les
mains de mon amie pendant ces minutes inespérées qui ne reviendraient
peut-être pas, et eussent pu me conduire très loin. Déjà à lui seul et
même sans les conséquences qu'il eût entraînées sans doute, le contact
des mains d'Albertine m'eût été délicieux. Non que je n'eusse jamais
vu de plus belles mains que les siennes. Même dans le groupe de ses
amies, celles d'Andrée, maigres et bien plus fines, avaient comme une
vie particulière, docile au commandement de la jeune fille, mais
indépendante, et elles s'allongeaient souvent devant elle comme de
nobles lévriers, avec des paresses, de longs rêves, de brusques
étirements d'une phalange, à cause desquels Elstir avait fait
plusieurs études de ces mains. Et dans l'une où on voyait Andrée les
chauffer devant le feu, elles avaient sous l'éclairage la diaphanéité
dorée de deux feuilles d'automne. Mais, plus grasses, les mains
d'Albertine cédaient un instant, puis résistaient à la pression de la
main qui les serrait, donnant une sensation toute particulière. La
pression de la main d'Albertine avait une douceur sensuelle qui était
comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve de sa
peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer dans la jeune fille,
dans la profondeur de ses sens, comme la sonorité de son rire,
indécent à la façon d'un roucoulement ou de certains cris. Elle était
de ces femmes à qui c'est un si grand plaisir de serrer la main qu'on
est reconnaissant à la civilisation d'avoir fait du shake-hand un acte
permis entre jeunes gens et jeunes filles qui s'abordent. Si les
habitudes arbitraires de la politesse avaient remplacé la poignée de
mains par un autre geste, j'eusse tous les jours regardé les mains
intangibles d'Albertine avec une curiosité de connaître leur contact
aussi ardente qu'était celle de savoir la saveur de ses joues. Mais
dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes, si
j'avais été son voisin au furet, je n'envisageais pas que ce plaisir
même; que d'aveux, de déclarations tus jusqu'ici par timidité,
j'aurais pu confier à certaines pressions de mains; de son côté comme
il lui eût été facile en répondant par d'autres pressions de me
montrer qu'elle acceptait; quelle complicité, quel commencement de
volupté! Mon amour pouvait faire plus de progrès en quelques minutes
passées ainsi à côté d'elle qu'il n'avait fait depuis que je la
connaissais. Sentant qu'elles dureraient peu, étaient bientôt à leur
fin, car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et
qu'une fois qu'il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais pas
en place. Je me laissai exprès prendre la bague et une fois au milieu,
quand elle passa je fis semblant de ne pas m'en apercevoir et la
suivais des yeux attendant le moment où elle arriverait dans les mains
du voisin d'Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et dans
l'animation et la joie du jeu, était toute rose. «Nous sommes
justement dans le bois joli», me dit Andrée en me désignant les arbres
qui nous entouraient avec un sourire du regard qui n'était que pour
moi et semblait passer par-dessus les joueurs, comme si nous deux
étions seuls assez intelligents pour nous dédoubler et faire à propos
du jeu une remarque d'un caractère poétique. Elle poussa même la
délicatesse d'esprit jusqu'à chanter sans en avoir envie: «Il a passé
par ici le furet du Bois, Mesdames, il a passé par ici le furet du
Bois joli», comme les personnes qui ne peuvent aller à Trianon sans y
donner une fête Louis XVI ou qui trouvent piquant de faire chanter un
air dans le cadre pour lequel il fut écrit. J'eusse sans doute été au
contraire attristé de ne pas trouver du charme à cette réalisation, si
j'avais eu le loisir d'y penser. Mais mon esprit était bien ailleurs.
Joueurs et joueuses commençaient à s'étonner de ma stupidité et que je
ne prisse pas la bague. Je regardais Albertine si belle, si
indifférente, si gaie, qui, sans le prévoir, allait devenir ma voisine
quand enfin j'arrêterais la bague dans les mains qu'il faudrait, grâce
à un manège qu'elle ne soupçonnait pas et dont sans cela elle se fût
irritée. Dans la fièvre du jeu, les longs cheveux d'Albertine
s'étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses
joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune
sécheresse, la rose carnation. «Vous avez les tresses de Laura Dianti,
d'Éléonore de Guyenne, et de sa descendante si aimée de Chateaubriand.
Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants», lui dis-je
à l'oreille pour me rapprocher d'elle. Tout d'un coup la bague passa
au voisin d'Albertine. Aussitôt je m'élançai, lui ouvris brutalement
les mains, saisis la bague, il fut obligé d'aller à ma place au milieu
du cercle et je pris la sienne à côté d'Albertine. Peu de minutes
auparavant, j'enviais ce jeune homme quand je voyais que ses mains en
glissant sur la ficelle rencontrer à tout moment celles d'Albertine.
Maintenant que mon tour était venu, trop timide pour rechercher, trop
ému pour goûter ce contact, je ne sentais plus rien que le battement
rapide et douloureux de mon cœur. A un moment, Albertine pencha vers
moi d'un air d'intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant
d'avoir la bague, afin de tromper le furet et de l'empêcher de
regarder du côté où celle-ci était en train de passer. Je compris tout
de suite que c'était à cette ruse que s'appliquaient les sous-entendus
du regard d'Albertine, mais je fus troublé en voyant ainsi passer dans
ses yeux l'image purement simulée pour les besoins du jeu, d'un
secret, d'une entente qui n'existaient pas entre elle et moi, mais qui
dès lors me semblèrent possibles et m'eussent été divinement doux.
Comme cette pensée m'exaltait, je sentis une légère pression de la
main d'Albertine contre la mienne, et son doigt caressant qui se
glissait sous mon doigt, et je vis qu'elle m'adressait en même temps
un clin d'œil qu'elle cherchait à rendre imperceptible. D'un seul coup,
une foule d'espoirs jusque-là invisibles à moi-même cristallisèrent:
«Elle profite du jeu pour me faire sentir qu'elle m'aime bien»,
pensai-je au comble d'une joie d'où je retombai aussitôt quand
j'entendis Albertine me dire avec rage: «Mais prenez-là donc, voilà
une heure que je vous la passe.» Étourdi de chagrin, je lâchai la
ficelle, le furet aperçut la bague, se jeta sur elle, je dus me
remettre au milieu, désespéré, regardant la ronde effrénée qui
continuait autour de moi, interpellé par les moqueries de toutes les
joueuses, obligé, pour y répondre, de rire quand j'en avais si peu
envie, tandis qu'Albertine ne cessait de dire: «On ne joue pas quand
on ne veut pas faire attention et pour faire perdre les autres. On ne
l'invitera plus les jours où on jouera, Andrée, ou bien moi je ne
viendrai pas.» Andrée, supérieure au jeu et qui chantait son «Bois
joli» que, par esprit d'imitation, reprenait sans conviction Rosemonde,
voulut faire diversion aux reproches d'Albertine en me disant: «Nous
sommes à deux pas de ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez,
je vais vous mener jusque-là par un joli petit chemin pendant que ces
folles font les enfants de huit ans.» Comme Andrée était extrêmement
gentille avec moi, en route je lui dis d'Albertine tout ce qui me
semblait propre à me faire aimer de celle-ci. Elle me répondit qu'elle
aussi l'aimait beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes
compliments à l'adresse de son amie n'avaient pas l'air de lui faire
plaisir. Tout d'un coup dans le petit chemin creux, je m'arrêtai
touché au cœur par un doux souvenir d'enfance: je venais de reconnaître
aux feuilles découpées et brillantes qui s'avançaient sur le seuil, un
buisson d'aubépines défleuries, hélas, depuis la fin du printemps.
Autour de moi flottait une atmosphère d'anciens mois de Marie,
d'après-midi du dimanche, de croyances, d'erreurs oubliées. J'aurais
voulu la saisir. Je m'arrêtai une seconde et Andrée, avec une
divination charmante, me laissa causer un instant avec les feuilles de
l'arbuste. Je leur demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de
l'aubépine pareilles à des gaies jeunes filles étourdies, coquettes et
pieuses. «Ces demoiselles sont parties depuis déjà longtemps», me
disaient les feuilles. Et peut-être pensaient-elles que pour le grand
ami d'elles que je prétendais être, je ne semblais guère renseigné sur
leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis
tant d'années malgré ses promesses. Et pourtant, comme Gilberte avait
été mon premier amour pour une jeune fille, elles avaient été mon
premier amour pour une fleur. «Oui, je sais, elles s'en vont vers la
mi-juin, répondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l'endroit
qu'elles habitaient ici. Elles sont venues me voir à Combray dans ma
chambre, amenées par ma mère quand j'étais malade. Et nous nous
retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles peuvent y aller
ici?--Oh! naturellement! Du reste on tient beaucoup à avoir ces
demoiselles à l'église de Saint-Denis du Désert, qui est la paroisse
la plus voisine.--Alors maintenant pour les voir?--Oh! pas avant le
mois de mai de l'année prochaine.--Mais je peux être sûr qu'elles
seront là?--Régulièrement tous les ans.--Seulement je ne sais pas si
je retrouverai bien la place.--Que si! ces demoiselles sont si gaies,
elles ne s'interrompent de rire que pour chanter des cantiques, de
sorte qu'il n'y a pas d'erreur possible et que du bout du sentier vous
reconnaîtrez leur parfum.»