J'allais et venais, impatient qu'il eût fini de travailler; je

saisissais pour les regarder des études dont beaucoup tournées contre

le mur, étaient empilées les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi

mettre au jour une aquarelle qui devait être d'un temps bien plus

ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte particulière

d'enchantement que dispensent des œuvres, non seulement d'une exécution

délicieuse mais aussi d'un sujet si singulier et si séduisant, que

c'est à lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si,

ce charme, le peintre n'avait eu qu'à le découvrir, qu'à l'observer,

matériellement réalisé déjà dans la nature et à le reproduire. Que de

tels objets puissent exister, beaux en dehors même de l'interprétation

du peintre, cela contente en nous un matérialisme inné, combattu par

la raison, et sert de contre-poids aux abstractions de l'esthétique.

C'était--cette aquarelle--le portrait d'une jeune femme pas

jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un serre-tête assez

semblable à un chapeau melon bordé d'un ruban de soie cerise; une de

ses mains gantées de mitaines tenait une cigarette allumée, tandis que

l'autre élevait à la hauteur du genou une sorte de grand chapeau de

jardin, simple écran de paille contre le soleil. A côté d'elle, un

porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent, et c'était le cas

ici, la singularité de ces œuvres tient surtout à ce qu'elles ont été

exécutées dans des conditions particulières dont nous ne nous rendons

pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette étrange d'un

modèle féminin, est un déguisement de bal costumé, ou si au contraire

le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de l'avoir revêtu pour se

prêter à une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de

conseiller, ou son camail de cardinal. Le caractère ambigu de l'être

dont j'avais le portrait sous les yeux tenait sans que je le

comprisse à ce que c'était une jeune actrice d'autrefois en

demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux étaient

bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant sur

un plastron blanc me firent hésiter sur la date de la mode et le sexe

du modèle, de façon que je ne savais pas exactement ce que j'avais

sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de peinture. Et le

plaisir qu'il me donnait était troublé seulement par la peur qu'Elstir

en s'attardant encore me fît manquer les jeunes filles, car le soleil

était déjà oblique et bas dans la petite fenêtre. Aucune chose dans

cette aquarelle n'était simplement constatée en fait et peinte à cause

de son utilité dans la scène, le costume parce qu'il fallait que la

femme fût habillée, le porte-bouquet pour les fleurs. Le verre du

porte-bouquet, aimé pour lui-même, avait l'air d'enfermer l'eau où

trempaient les tiges des œillets dans quelque chose d'aussi limpide,

presque d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait

d'une manière qui avait un charme indépendant, fraternel, et si les

œuvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles

de la nature, aussi délicates, aussi savoureuses au toucher du regard,

aussi fraîchement peintes que la fourrure d'une chatte, les pétales

d'un œillet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une

finesse de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes

comme celles du muguet, s'étoilait des clairs reflets de la chambre,

aigus eux-mêmes et finement nuancés comme des bouquets de fleurs qui

auraient broché le linge. Et le velours du veston, brillant et nacré,

avait çà et là quelque chose de hérissé, de déchiqueté et de velu qui

faisait penser à l'ébouriffage des œillets dans le vase. Mais surtout

on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que pouvait présenter d'immoral

ce travesti d'une jeune actrice pour qui le talent avec lequel elle

jouerait son rôle avait sans doute moins d'importance que l'attrait

irritant qu'elle allait offrir aux sens blasés ou dépravés de certains

spectateurs, s'était au contraire attaché à ces traits d'ambiguïté

comme à un élément esthétique qui valait d'être mis en relief et qu'il

avait tout fait pour souligner. Le long des lignes du visage, le sexe

avait l'air d'être sur le point d'avouer qu'il était celui d'une fille

un peu garçonnière, s'évanouissait, et plus loin se retrouvait,

suggérant plutôt l'idée d'un jeune efféminé vicieux et songeur, puis

fuyait encore, restait insaisissable. Le caractère de tristesse

rêveuse du regard, par son contraste même avec les accessoires

appartenant au monde de la noce et du théâtre, n'était pas ce qui

était le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait être

factice et que le jeune être qui semblait s'offrir aux caresses dans

ce provocant costume avait probablement trouvé piquant d'y ajouter

l'expression romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavoué.

Au bas du portrait était écrit: _Miss Sacripant_, octobre 1872. Je ne

pus contenir mon admiration. «Oh! ce n'est rien, c'est une pochade de

jeunesse, c'était un costume pour une Revue des Variétés. Tout cela

est bien loin.--Et qu'est devenu le modèle?» Un étonnement provoqué

par mes paroles précéda sur la figure d'Elstir l'air indifférent et

distrait qu'au bout d'une seconde il y étendit. «Tenez, passez-moi

vite cette toile, me dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et

bien que la jeune personne au melon n'ait joué, je vous assure, aucun

rôle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette aquarelle sous

les yeux. Je n'ai gardé cela que comme un document amusant sur le

théâtre de cette époque.» Et avant de cacher l'aquarelle derrière lui,

Elstir qui peut-être ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha un

regard attentif. «Il faudra que je ne garde que la tête, murmura-t-il,

le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un commençant.»

J'étais désolé de l'arrivée de Mme Elstir qui allait encore nous

retarder. Le rebord de la fenêtre fut bientôt rose. Notre sortie

serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir les

jeunes filles, par conséquent plus aucune importance à ce que Mme

Elstir nous quittât plus ou moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas

très longtemps. Je la trouvai très ennuyeuse; elle aurait pu être

belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne

romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle était commune

sans être simple, parce qu'elle croyait que la solennité des manières

et la majesté de l'attitude étaient requises par sa beauté sculpturale

à laquelle, d'ailleurs, l'âge avait enlevé toutes ses séductions. Elle

était mise avec la plus grande simplicité. Et on était touché mais

surpris d'entendre Elstir dire à tout propos et avec une douceur

respectueuse, comme si rien que prononcer ces mots lui causait de

l'attendrissement et de la vénération: «Ma belle Gabrielle!» Plus

tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme Elstir

prit pour moi aussi de la beauté. Je compris qu'à certain type idéal

résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se

retrouvaient sans cesse dans son oeuvre, à un certain canon, il avait

attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son temps,

tout l'effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie,

il l'avait consacrée à la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les

reproduire plus fidèlement. Ce qu'un tel idéal inspirait à Elstir,

c'était vraiment un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui

permettait jamais d'être content, c'était la partie la plus intime de

lui-même: aussi n'avait-il pu le considérer avec détachement, en tirer

des émotions, jusqu'au jour où il le rencontra, réalisé au dehors, dans

le corps d'une femme, le corps de celle qui était par la suite devenue

Madame Elstir et chez qui il avait pu--comme cela ne nous est

possible que pour ce qui n'est pas nous-mêmes--le trouver méritoire,

attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lèvres sur

ce Beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire de soi,

et qui maintenant mystérieusement incarné, s'offrait à lui pour une

suite de communions efficaces! Elstir à cette époque n'était plus dans

la première jeunesse où l'on n'attend que de la puissance de la pensée,

la réalisation de son idéal. Il approchait de l'âge où l'on compte sur

les satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit, où la

fatigue de celui-ci, en nous inclinant au matérialisme, et la

diminution de l'activité à la possibilité d'influences passivement

reçues, commencent à nous faire admettre qu'il y a peut-être bien

certains corps, certains métiers, certains rythmes privilégiés,

réalisant si naturellement notre idéal, que même sans génie, rien

qu'en copiant le mouvement d'une épaule, la tension d'un cou, nous

ferions un chef-d'œuvre; c'est l'âge où nous aimons à caresser la

Beauté du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie,

dans une belle esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans

une maîtresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus

compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son

corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une idée, l'idée

qu'elle était une créature immatérielle, un portrait d'Elstir. Elle en

était un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les données de la vie

ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion

de mettre à nu son génie. On sent bien à voir les uns à côté des

autres dix portraits de personnes différentes peintes par Elstir, que

ce sont avant tout des Elstir. Seulement, après cette marée montante

du génie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue, peu à peu

l'équilibre se rompt et comme un fleuve qui reprend son cours après le

contreflux d'une grande marée, c'est la vie qui reprend le dessus. Or,

pendant que durait la première période, l'artiste a, peu à peu, dégagé

la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations

s'il est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent

la matière, indifférente en soi, mais nécessaire à ses recherches

comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses

chefs d'œuvre avec des effets de lumière atténuée, avec des remords

modifiant l'idée d'une faute, avec des femmes posées sous les arbres

ou à demi plongées dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra où

par l'usure de son cerveau, il n'aura plus, devant ces matériaux dont

se servait son génie, la force de faire l'effort intellectuel qui seul

peut produire son oeuvre, et continuera pourtant à les rechercher,

heureux de se trouver près d'eux à cause du plaisir spirituel, amorce

du travail, qu'ils éveillent en lui; et les entourant d'ailleurs d'une

sorte de superstition comme s'ils étaient supérieurs à autre chose, si

en eux résidait déjà une bonne part de l'œuvre d'art qu'ils porteraient

en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la

fréquentation, l'adoration des modèles. Il causera indéfiniment avec

des criminels repentis, dont les remords, la régénération a fait

l'objet de ses romans; il achètera une maison de campagne dans un pays

où la brume atténue la lumière; il passera de longues heures à

regarder des femmes se baigner; il collectionnera les belles étoffes.

Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de

signification, stade situé en deçà de l'art et auquel j'avais vu

s'arrêter Swann, était celui où par ralentissement du génie créateur,

idolâtrie des formes qui l'avaient favorisé, désir du moindre effort,

devait un jour rétrograder peu à peu un Elstir.

Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau à ses fleurs; je

perdis un instant à les regarder; je n'avais pas de mérite à le faire,

puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la

plage; mais j'aurais cru qu'elles y étaient encore et que ces minutes

perdues me les faisaient manquer que j'aurais regardé tout de même,

car je me serais dit qu'Elstir s'intéressait plus à ses fleurs qu'à ma

rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma grand-mère, nature

qui était juste l'opposé de mon total égoïsme, se reflétait pourtant

dans la mienne. Dans une circonstance où quelqu'un qui m'était

indifférent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du

respect, ne risquait qu'un désagrément tandis que je courais un

danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son

ennui comme d'une chose considérable et de traiter mon danger comme un

rien, parce qu'il me semblait que c'était avec ces proportions que les

choses devaient lui apparaître. Pour dire les choses telles qu'elles

sont, c'est même un peu plus que cela, et pas seulement ne pas

déplorer le danger que je courais moi-même, mais aller au devant de ce

danger-là, et pour celui qui concernait les autres, tâcher au

contraire, dussé-je avoir plus de chances d'être atteint moi-même, de

le leur éviter. Cela tient à plusieurs raisons qui ne sont point à mon

honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner, je

croyais surtout tenir à la vie, chaque fois qu'au cours de mon

existence, je me suis trouvé obsédé par des soucis moraux ou seulement

par des inquiétudes nerveuses, quelquefois si puériles que je

n'oserais pas les rapporter, si une circonstance imprévue survenait

alors, amenant pour moi le risque d'être tué, cette nouvelle

préoccupation était si légère, relativement aux autres, que je

l'accueillais avec un sentiment de détente qui allait jusqu'à

l'allégresse. Je me trouve ainsi avoir connu, quoique étant l'homme le

moins brave du monde, cette chose qui me semblait quand je raisonnais,

si étrangère à ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais

même fussé-je quand il y en a un, et mortel, qui se présente, dans une

période entièrement calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis

avec une autre personne, ne pas la mettre à l'abri et choisir pour moi

la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expériences

m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je

découvris et à ma grande honte, que contrairement à ce que j'avais

toujours cru et affirmé j'étais très sensible à l'opinion des autres.

Cette sorte d'amour-propre inavoué n'a pourtant aucun rapport avec la

vanité ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter l'une ou l'autre,

ne me causerait aucun plaisir et je m'en suis toujours abstenu. Mais

les gens devant qui j'ai réussi à cacher le plus complètement les

petits avantages qui auraient pu leur donner une moins piètre idée de

moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer que je

mets plus de soin à écarter la mort de leur route que de la mienne.

Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je trouve

bien naturel qu'en toute circonstance ils agissent autrement. Je suis

bien loin de les en blâmer, ce que je ferais, peut-être, si j'avais

été mû par l'idée d'un devoir qui me semblerait dans ce cas être

obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au contraire, je les

trouve fort sages de préserver leur vie, tout en ne pouvant m'empêcher

de faire passer au second plan la mienne, ce qui est particulièrement

absurde et coupable, depuis que j'ai cru reconnaître que celle de

beaucoup de gens devant qui je me place, quand éclate une bombe, est

plus dénuée de prix. D'ailleurs le jour de cette visite à Elstir les

temps étaient encore loin où je devais prendre conscience de cette

différence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais

simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre, de ne pas

avoir l'air d'attacher au plaisir que je désirais si ardemment plus

d'importance qu'à la besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas achevée.

Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aperçus que--tant les

jours étaient longs dans cette saison là--il était moins tard que je

ne croyais; nous allâmes sur la digue. Que de ruses j'employai pour

faire demeurer Elstir à l'endroit où je croyais que ces jeunes filles

pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises qui s'élevaient à

côté de nous je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin

de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que

nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers

l'extrémité de la plage. «J'aurais voulu voir d'un tout petit peu près

avec vous ces falaises», dis-je à Elstir, ayant remarqué qu'une de ces

jeunes filles s'en allait souvent de ce côté. Et pendant ce temps-là,

parlez-moi de Carquethuit. Ah! que j'aimerais aller à Carquethuit!»

ajoutai-je sans penser que le caractère si nouveau qui se manifestait

avec tant de puissance dans le «Port de Carquethuit» d'Elstir, tenait

peut-être plus à la vision du peintre qu'à un mérite spécial de cette

plage. «Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est peut-être ce que je

désire le plus connaître avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs,

d'ici, tout un voyage.--Et puis même si ce n'était pas plus près, je

vous conseillerais peut-être tout de même davantage Carquethuit, me

répondit Elstir. La Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est

toujours la grande falaise normande ou bretonne que vous connaissez.

Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage

basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle

plutôt certains aspects de la Floride. C'est très curieux, et du reste

extrêmement sauvage aussi. C'est entre Clitourps et Nehomme et vous

savez combien ces parages sont désolés; la ligne des plages est

ravissante. Ici, la ligne de la plage est quelconque; mais là-bas, je

ne peux vous dire quelle grâce elle a, quelle douceur.»

Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa,

quand tout d'un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust,

apparurent au bout de l'avenue--comme une simple objectivation

irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité

quasi-barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon

excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité--quelques

taches de l'essence impossible à confondre avec rien d'autre, quelques

sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient

l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en étaient pas moins

en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il était

inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisît, et

qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va

recevoir la lame; je m'arrêtai net et laissant mon illustre compagnon

poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j'étais

subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand

d'antiquités devant lequel nous passions en ce moment; je n'étais pas

fâché d'avoir l'air de pouvoir penser à autre chose qu'à ces jeunes

filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m'appellerait

pour me présenter, j'aurais la sorte de regard interrogateur qui

décèle non la surprise, mais le désir d'avoir l'air surpris--tant

chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste,--que

j'irais même jusqu'à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour

demander: «C'est bien moi que vous appelez» et accourir vite, la tête

courbée par l'obéissance et la docilité, le visage dissimulant

froidement l'ennui d'être arraché à la contemplation de vieilles

faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas

de connaître. Cependant je considérais la devanture en attendant le

moment où mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une balle

attendue et inoffensive. La certitude de la présentation à ces jeunes

filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard,

jouer, mais éprouver, l'indifférence. Désormais inévitable, le plaisir

de les connaître fut comprimé, réduit, me parut plus petit que celui

de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma grand-mère, de faire dans

les environs des excursions que je regretterais d'être probablement,

par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu

s'intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger.

D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'était

pas seulement l'imminence mais l'incohérence de sa réalisation. Des

lois aussi précises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la

superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la

proximité de l'événement bouleverse. Elstir allait m'appeler. Ce

n'était pas du tout de cette façon que je m'étais souvent, sur la

plage, dans ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes filles.

Ce qui allait avoir lieu, c'était un autre événement auquel je n'étais

pas préparé. Je ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet; je

regrettais presque d'être sorti avec Elstir. Mais, surtout, la

contraction du plaisir que j'avais auparavant cru avoir était due à

la certitude que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme

en vertu d'une force élastique, toute sa hauteur, quand il cessa de

subir l'étreinte de cette certitude, au moment où m'étant décidé à

tourner la tête, je vis Elstir arrêté quelques pas plus loin avec les

jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de celle qui était le

plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un

gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel. Ses yeux,

même fixes, donnaient l'impression de la mobilité comme il arrive par

ces jours de grand vent où l'air, quoique invisible, laisse percevoir

la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant

ses regards croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours

d'orage qui approchent d'une nuée moins rapide, la côtoient, la

touchent, la dépassent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont

loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face à face,

ignorant chacun ce que le continent céleste qui était devant lui

contenait de promesses et de menaces pour l'avenir. Au moment

seulement où son regard passa exactement sous le mien, sans ralentir sa

marche, il se voila légèrement. Ainsi, par une nuit claire, la lune

emportée par le vent passe sous un nuage et voile un instant son

éclat, puis reparaît bien vite. Mais déjà Elstir avait quitté les

jeunes filles sans m'avoir appelé. Elles prirent une rue de traverse,

il vint vers moi. Tout était manqué.

J'ai dit qu'Albertine ne m'était pas apparue ce jour-là la même que

les précédents, et que chaque fois elle devait me sembler différente.

Mais je sentis à ce moment que certaines modifications dans l'aspect,

l'importance, la grandeur d'un être peuvent tenir aussi à la

variabilité de certains états interposés entre cet être et nous. L'un

de ceux qui jouent à cet égard le rôle le plus considérable est la

croyance (ce soir-là la croyance puis l'évanouissement de la croyance,

que j'allais connaître Albertine, l'avait, à quelques secondes

d'intervalle, rendue presque insignifiante puis infiniment précieuse à

mes yeux; quelques années plus tard, la croyance, puis la disparition

de la croyance qu'Albertine m'était fidèle, amena des changements

analogues).

Certes, à Combray déjà j'avais vu diminuer ou grandir selon les

heures, selon que j'entrais dans l'un ou l'autre des deux grands modes

qui se partageaient ma sensibilité, le chagrin de n'être pas près de ma

mère, aussi imperceptible tout l'après-midi que la lumière de la lune

tant que brille le soleil et, la nuit venue, régnant seul dans mon âme

anxieuse à la place de souvenirs effacés et récents. Mais ce jour-là,

en voyant qu'Elstir quittait les jeunes filles sans m'avoir appelé,

j'appris que les variations de l'importance qu'ont à nos yeux un

plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir seulement à cette

alternance de deux états, mais au déplacement de croyances invisibles,

lesquelles par exemple nous font paraître indifférente la mort parce

qu'elles répandent sur celle-ci une lumière d'irréalité, et nous

permettent ainsi d'attacher de l'importance à nous rendre à une soirée

musicale qui perdrait de son charme si, à l'annonce que nous allons

être guillotinés, la croyance qui baigne cette soirée se dissipait

tout à coup; ce rôle des croyances, il est vrai que quelque chose en

moi le savait, c'était la volonté, mais elle le sait en vain si

l'intelligence, la sensibilité continuent à l'ignorer; celles-ci sont

de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter une

maîtresse à laquelle seule notre volonté sait que nous tenons. C'est

qu'elles sont obscurcies par la croyance que nous la retrouverons dans

un instant. Mais que cette croyance se dissipe, qu'elles apprennent

tout d'un coup que cette maîtresse est partie pour toujours, alors

l'intelligence et la sensibilité ayant perdu leur mise au point sont

comme folles, le plaisir infime s'agrandit à l'infini.

Variation d'une croyance, néant de l'amour aussi, lequel, préexistant

et mobile, s'arrête à l'image d'une femme simplement parce que cette

femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense moins à

la femme qu'on se représente difficilement, qu'aux moyens de la

connaître. Tout un processus d'angoisses se développe et suffit pour

fixer notre amour sur celle qui en est l'objet à peine connu de nous.

L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle

y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment où j'avais

vu Elstir s'arrêter avec les jeunes filles, nous cessons d'être

inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre

amour, il semble brusquement qu'il se soit évanoui au moment où nous

tenons enfin la proie à la valeur de laquelle nous n'avons pas assez

pensé. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou deux profils sur la mer,

moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse que j'aurais

dû, si j'avais obéi à des raisons purement esthétiques, lui préférer.

Or, pouvais-je avoir d'autres raisons, puisque, l'anxiété tombée, je ne

pouvais retrouver que ces profils muets, je ne possédais rien d'autre?

Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour à son sujet

des milliers de réflexions, j'avais poursuivi avec ce que j'appelais

elle, tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner,

répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d'Albertines

imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l'Albertine

réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu'en tête, comme la

créatrice d'un rôle, l'étoile, ne paraît, dans une longue série de

représentations, que dans les toutes premières. Cette Albertine-là

n'était guère qu'une silhouette, tout ce qui était superposé était de

mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous

l'emportent--à ne se placer même qu'au point de vue quantité--sur

ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela est vrai des amours les

plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais

subsister autour de bien peu de chose--et même parmi ceux qui ont

reçu leur exaucement charnel. Un ancien professeur de dessin de ma

grand'mère avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère mourut

peu de temps après la naissance de l'enfant et le professeur de dessin

en eut un chagrin tel qu'il ne survécut pas longtemps. Dans les

derniers mois de sa vie, ma grand'mère et quelques dames de Combray,

qui n'avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur

à cette femme, avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement

vécu et n'avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort

de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce

fut ma grand'mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer

l'oreille, cette petite fille était-elle vraiment si intéressante,

était-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le père; avec

des femmes comme était la mère, on n'est jamais sûr. Enfin on se

décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d'une

ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes;

comme ses cheveux étaient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit

au père qui l'avait conduite: «Comme elle a de beaux cheveux». Et

pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur

à demi-mort, une allusion à ce passé qu'on avait toujours feint

d'ignorer n'avait plus de conséquence, ma grand-mère ajouta: «Ça doit

être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là?--Je

ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en

chapeau.»

Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aperçus dans une glace. En plus du

désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate

était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs, ce

qui m'allait mal; mais c'était une chance tout de même qu'elles

m'eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas

m'oublier; c'en était une autre que j'eusse ce jour-là, sur le conseil

de ma grand'mère, mis mon joli gilet qu'il s'en était fallu de si peu

que j'eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne; car

un événement que nous désirons, ne se produisant jamais comme nous

avons pensé, à défaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir

compter, d'autres que nous n'espérions pas se sont présentés, le tout

se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes

finalement enclins à trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le

hasard nous a, somme toute, plutôt favorisés.

«J'aurais été si content de les connaître», dis-je à Elstir en

arrivant près de lui.--Aussi pourquoi restez-vous à des lieues?» Ce

furent les paroles qu'il prononça, non qu'elles exprimassent sa

pensée, puisque si son désir avait été d'exaucer le mien, m'appeler

lui eût été bien facile, mais peut-être parce qu'il avait entendu des

phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et

parce que même les grands hommes sont, en certaines choses, pareils

aux gens vulgaires, prennent les excuses journalières dans le même

répertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger;

soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte être lues à

l'envers, puisque leur lettre signifie le contraire de la vérité, soient

l'effet nécessaire, le graphique négatif d'un réflexe. «Elles étaient

pressées.» Je pensai que surtout elles l'avaient empêché d'appeler

quelqu'un qui leur était peu sympathique; sans cela il n'y eût pas

manqué, après toutes les questions que je lui avais posées sur elles,

et l'intérêt qu'il avait bien vu que je leur portais.

--Je vous parlais de Carquethuit, me dit-il, avant que je l'eusse quitté à

sa porte. J'ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la cernure de

la plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est autre chose. Si vous

le permettez, en souvenir de notre amitié, je vous donnerai mon

esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu'on

désire vous en donnent d'autres.

--J'aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie

du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce

nom?--C'est celui d'un personnage que tint le modèle dans une stupide

petite opérette.--Mais vous savez que je ne la connais nullement,

monsieur, vous avez l'air de croire le contraire.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 8 / 18 段