Mais c'est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts

que j'aurais le plus désiré connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel

jour donné, celle que je préférais apercevoir, les autres, sans

celle-là, suffisaient à m'émouvoir, mon désir même se portant une fois

plutôt sur l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait--comme le

premier jour ma confuse vision--à les réunir, à faire d'elles le

petit monde à part, animé d'une vie commune qu'elles avaient, sans

doute, d'ailleurs, la prétention de constituer; j'eusse pénétré en

devenant l'ami de l'une elle--comme un païen raffiné ou un chrétien

scrupuleux chez les barbares--dans une société rajeunissante où

régnaient la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,

l'inintellectualité et la joie.

Ma grand-mère, à qui j'avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui

se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de

son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore

allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite bande, et

incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient sur la digue, je

n'osais pas m'éloigner. Ma grand-mère s'étonnait aussi de mon élégance

car je m'étais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici

laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un différent et

j'avais même écrit à Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,

et de nouvelles cravates.

C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme

était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de

coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans

notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de

chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la

plage. Elles sont alors, et par là, bien que désœuvrées, alertes comme

des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement

vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des

roses, des ammonites, on se délectera à voir sur un visage féminin,

les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,

ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite

d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que

nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à

s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement

parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut

les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui

concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes

m'étant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,

ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était

quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou

quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où on ne les

voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant

«Mais vous n'étiez pas là tel jour?» «Ah! oui, c'est parce que c'était

un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que...» Encore si

c'était aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile

de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,

s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant de manger un

éclair, entrer chez le marchand de curiosités, attendre l'heure du

bain, le concert, l'arrivée de la marée, le coucher du soleil, la nuit

sans voir la petite bande désirée. Mais le jour fatal ne revenait

peut-être pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-être pas

forcément un samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques

influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement étrangères.

Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut

recueillir sur les mouvements en apparence irréguliers de ces mondes

inconnus avant de pouvoir être sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser

par des coïncidences, que nos prévisions ne seront pas trompées, avant

de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences

cruelles, de cette astronomie passionnée. Me rappelant que je ne les

avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne

viendraient pas, qu'il était inutile de rester sur la plage. Et

justement je les apercevais. En revanche, un jour où, autant que

j'avais pu supposer que des lois réglaient le retour de ces

constellations, j'avais calculé devoir être un jour faste, elles ne

venaient pas. Mais à cette première incertitude si je les verrais ou

non le jour même venait s'en ajouter une plus grave, si je les

reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas

partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris. Cela suffisait pour me

faire commencer à les aimer. On peut avoir du goût pour une personne.

Mais pour déchaîner cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable,

ces angoisses, qui préparent l'amour, il faut--et il est peut-être

ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même que cherche

anxieusement à étreindre la passion--le risque d'une impossibilité.

Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d'amours

successives, pouvant du reste se produire, mais alors plutôt dans

l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrières dont on ne sait

pas les jours de congé et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues à la

sortie de l'atelier, ou du moins qui se renouvelèrent au cours des

miennes. Peut-être sont-elles inséparables de l'amour; peut-être tout

ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter aux

suivants, par souvenir, suggestion, habitude et, à travers les périodes

successives de notre vie, donner à ses aspects différents un caractère

général.

Je prenais tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où

j'espérais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant

notre déjeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant

indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de

temps que j'étais assis dans la salle à manger à interroger des yeux

l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les

manquer dans le cas où elles se fussent promenées à une autre heure et

m'irritant contre ma grand-mère, inconsciemment méchante, quand elle

me faisait rester avec elle au delà de l'heure qui me semblait

propice. Je tâchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de

travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes

filles, comme elles participaient toutes à la même essence spéciale,

c'était comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une

hallucination mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant

passionnément convoité qui l'instant d'avant encore, n'existait, y

stagnant d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.

Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre

possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait

seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles,

espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce

moment, ces jeunes filles éclipsaient pour moi ma grand-mère; un

voyage m'eût tout de suite souri si ç'avait été pour aller dans un

lieu où elles dussent se trouver. C'était à elles que ma pensée

s'était agréablement suspendue quand je croyais penser à autre chose

ou à rien. Mais quand, même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus

inconsciemment encore, elles, c'était pour moi les ondulations

montueuses et bleues de la mer, le profil d'un défilé devant la mer.

C'était la mer que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque

ville où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne

est toujours l'amour d'autre chose.

Ma grand'mère me témoignait, parce que maintenant je m'intéressais

extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de

regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait

des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu

étroites. J'avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je m'étais

rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous

projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent

l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de

l'état; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne

peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties

plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus

essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation

d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres.

Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d'autant plus d'ennui

qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les

plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le

tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforçais, pour

penser que j'étais dans l'antique royaume des Cimmériens, dans la

patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement de la forêt de

Brocéliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions

qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir

était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par

lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c'était la

seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.

C'est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui

avait une pelouse--en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois

dans la banlieue de Paris--une petite statuette de galant

jardinier, des boules de verre où l'on se regardait, des bordures de

bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs

étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords

empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures

chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis

parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de

moi, je sentais la possibilité de m'élever à une connaissance

poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas

isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l'atelier

d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle

création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous

voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile

qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant

avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil

blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la

vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu'ils

continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient

pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston

habiller personne.

Au moment où j'entrai, le créateur était en train d'achever, avec le

pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil à son coucher.

Les stores étaient clos de presque tous les côtés, l'atelier était

assez frais, et, sauf à un endroit où le grand jour apposait au mur sa

décoration éclatante et passagère, obscur; seule était ouverte une

petite fenêtre rectangulaire encadrée de chèvrefeuilles, qui après une

bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphère de

la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente et

compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la

sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face

déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s'irise.

Tandis qu'Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais

dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un tableau puis devant un

autre.

Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'étaient pas ce que

j'aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses

première et deuxième manières, comme disait une revue d'Art anglaise

qui traînait sur la table du salon du Grand Hôtel, la manière

mythologique et celle où il avait subi l'influence du Japon, toutes

deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme

de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce

n'était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j'y pouvais

discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de

métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu'en poésie on

nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les

nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre

qu'Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent

toujours à une notion de l'intelligence, étrangère à nos impressions

véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se

rapporte pas à cette notion.

Parfois à ma fenêtre, dans l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise

défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand

j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était arrivé

grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la

mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et

fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite

mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon

impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait à Paris, dans ma

chambre, d'entendre une dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que

j'eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement

approchait, ce bruit dont j'éliminais alors ces vociférations aiguës

et discordantes que mon oreille avait réellement entendues, mais que

mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les

rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement,

c'était de ceux-là qu'était faite l'œuvre d'Elstir. Une de ses

métaphores les plus fréquentes dans les marines qu'il avait près de

lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la

mer, supprimait entre elles toute démarcation. C'était cette

comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile,

qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois

non clairement aperçue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez

certains amateurs la peinture d'Elstir.

C'est par exemple à une métaphore de ce genre--dans un tableau,

représentant le port de Carquethuit, tableau qu'il avait terminé

depuis peu de jours et que je regardai longuement--qu'Elstir avait

préparé l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que

des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les

maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou

peut-être la mer même s'enfonçant en golfe dans les terres ainsi que

cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l'autre côté de

la pointe avancée où était construite la ville, les toits étaient

dépassés (comme ils l'eussent été par des cheminées ou par des

clochers) par des mâts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux

auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur

terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux, demeurés le long

de la jetée, mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d'un

bâtiment à l'autre sans qu'on pût distinguer leur séparation et

l'interstice de l'eau, et ainsi cette flottille de pêche avait moins

l'air d'appartenir à la mer que, par exemple, les églises de Criquebec

qui, au loin, entourées d'eau de tous côtés parce qu'on les voyait

sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient

sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et, enfermées dans

la ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel et

mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su

habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de

démarcation absolue, entre la terre et l'océan. Des hommes qui

poussaient des bateaux à la mer, couraient aussi bien dans les flots

que sur le sable, lequel mouillé, réfléchissait déjà les coques comme

s'il avait été de l'eau. La mer elle-même ne montait pas

régulièrement, mais suivait les accidents de la grève, que la

perspective déchiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en

pleine mer, à demi-caché par les ouvrages avancés de l'arsenal

semblait voguer au milieu de la ville; des femmes qui ramassaient des

crevettes dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles étaient

entourées d'eau et à cause de la dépression qui, après la barrière

circulaire des roches, abaissait la plage (des deux côtés les plus

rapprochés de terre) au niveau de la mer, d'être dans une grotte

marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée au

milieu des flots écartés miraculeusement. Si tout le tableau donnait

cette impression des ports où la mer entre dans la terre, où la terre

est déjà marine, et la population amphibie, la force de l'élément

marin éclatait partout; et près des rochers, à l'entrée de la jetée,

où la mer était agitée, on sentait aux efforts des matelots et à

l'obliquité des barques couchées en angle aigu devant la calme

verticalité de l'entrepôt, de l'église, des maisons de la ville, où

les uns rentraient, d'où les autres partaient pour la pêche, qu'ils

trottaient rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide

dont les soubresauts, sans leur adresse, les eût jetés à terre. Une

bande de promeneurs sortait gaiement en une barque secouée comme une

carriole; un matelot joyeux, mais attentif aussi la gouvernait comme

avec des guides, menait la voile fougueuse, chacun se tenait bien à sa

place pour ne pas faire trop de poids d'un côté et ne pas verser, et

on courait ainsi par les champs ensoleillés dans les sites ombreux,

dégringolant les pentes. C'était une belle matinée malgré l'orage

qu'il avait fait. Et même on sentait encore les puissantes actions

qu'avait à neutraliser le bel équilibre des barques immobiles,

jouissant du soleil et de la fraîcheur, dans les parties où la mer

était si calme que les reflets avaient presque plus de solidité et de

réalité que les coques vaporisées par un effet de soleil et que la

perspective faisait s'enjamber les unes les autres. Ou plutôt on

n'aurait pas dit d'autres parties de la mer. Car entre ces parties, il

y avait autant de différence qu'entre l'une d'elles et l'église

sortant des eaux, et les bateaux derrière la ville. L'intelligence

faisait ensuite un même élément de ce qui était, ici noir dans un

effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi

verni que lui, et là si blanc de soleil, de brume et d'écume, si

compact, si terrien, si circonvenu de maisons, qu'on pensait à quelque

chaussée de pierres ou à un champ de neige, sur lequel on était

effrayé de voir un navire s'élever en pente raide et à sec comme une

voiture qui s'ébroue en sortant d'un gué, mais qu'au bout d'un moment,

en y voyant sur l'étendue haute et inégale du plateau solide des

bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects

divers, être encore la mer.

Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progrès, pas de

découvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque

artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y

être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant

reconnaître que dans la mesure où l'art met en lumière certaines

lois, une fois qu'une industrie les a vulgarisées, l'art antérieur

perd rétrospectivement un peu de son originalité. Depuis les débuts

d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle «d'admirables»

photographies de paysages et de villes. Si on cherche à préciser ce

que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète, on verra

qu'elle s'applique d'ordinaire à quelque image singulière d'une chose

connue, image différente de celles que nous avons l'habitude de voir,

singulière et pourtant vraie et qui à cause de cela est pour nous

doublement saisissante parce qu'elle nous étonne, nous fait sortir de

nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en nous-même en

nous rappelant une impression. Par exemple telle de ces photographies

«magnifiques», illustrera une loi de la perspective, nous montrera

telle cathédrale que nous avons l'habitude de voir au milieu de la

ville, prise au contraire d'un point choisi d'où elle aura l'air

trente fois plus haute que les maisons et faisant éperon au bord du

fleuve d'où elle est en réalité distante. Or, l'effort d'Elstir de ne

pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles étaient mais selon

ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l'avait

précisément amené à mettre en lumière certaines de ces lois de

perspective, plus frappantes alors, car l'art était le premier à les

dévoiler. Un fleuve, à cause du tournant de son cours, un golfe à

cause du rapprochement apparent des falaises, avaient l'air de creuser

au milieu de la plaine ou des montagnes un lac absolument fermé de

toutes parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée

d'été, un rentrant de la mer semblait enfermé dans des murailles de

granit rose, n'être pas la mer, laquelle commençait plus loin. La

continuité de l'océan n'était suggérée que par des mouettes qui,

tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au

contraire l'humidité du flot. D'autres lois se dégageaient de cette

même toile comme, au pied des immenses falaises, la grâce

lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu où elles

semblaient des papillons endormis, et certains contrastes entre la

profondeur des ombres et la pâleur de la lumière. Ces jeux des ombres,

que la photographie a banalisés aussi, avaient intéressé Elstir au

point qu'il s'était complu autrefois à peindre de véritables mirages,

où un château coiffé d'une tour apparaissait comme un château

circulaire complètement prolongé d'une tour à son faîte, et en bas

d'une tour inverse, soit que la pureté extraordinaire d'un beau temps

donnât à l'ombre qui se reflétait dans l'eau la dureté et l'éclat de

la pierre, soit que les brumes du matin rendissent la pierre aussi

vaporeuse que l'ombre. De même au delà de la mer, derrière une rangée

de bois une autre mer commençait, rosée par le coucher du soleil et

qui était le ciel. La lumière, inventant comme de nouveaux solides,

poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle qui

était dans l'ombre, et disposait comme les degrés d'un escalier de

cristal la surface matériellement plane, mais brisée par l'éclairage

de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous les ponts d'une ville

était pris d'un point de vue tel qu'il apparaissait entièrement

disloqué, étalé ici en lac, aminci là en filet, rompu ailleurs par

l'interposition d'une colline couronnée de bois où le citadin va le

soir respirer la fraîcheur du soir; et le rythme même de cette ville

bouleversée n'était assuré que par la verticale inflexible des

clochers qui ne montaient pas, mais plutôt, selon le fil à plomb de la

pesanteur marquant la cadence comme dans une marche triomphale,

semblaient tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus

confuse des maisons étagées dans la brume, le long du fleuve écrasé et

décousu. Et (comme les premières œuvres d'Elstir dataient de l'époque

où on agrémentait les paysages par la présence d'un personnage) sur la

falaise ou dans la montagne, le chemin, cette partie à demi-humaine de

la nature, subissait comme le fleuve ou l'océan les éclipses de la

perspective. Et soit qu'une arête montagneuse, ou la brume d'une

cascade, ou la mer, empêchât de suivre la continuité de la route,

visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage

humain en habits démodés perdu dans ces solitudes semblait souvent

arrêté devant un abîme, le sentier qu'il suivait finissant là, tandis

que, trois cents mètres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un

œil attendri et d'un cœur rassuré que nous voyions reparaître la mince

blancheur de son sable hospitalier au pas du voyageur, mais dont le

versant de la montagne nous avait dérobé, contournant la cascade ou le

golfe, les lacets intermédiaires.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 6 / 18 段