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VATHEK.
NOUVELLE ÉDITION.
LONDRES:
RICHARD BENTLEY, NEW BURLINGTON STREET.
1834.
[Illustration: VATHEK. F. Pickering, pinxt. J. W. Cook, sculpt.]
LONDRES:
SCHULTZE ET CO. POLAND STREET.
Les éditions de Paris et de Lausanne, étant devenues extrêmement rares,
j'ai consenti enfin à ce que l'on republiât à Londres ce petit ouvrage
tel que je l'ai composé.
La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort aisé
de croire que ce n'était pas mon intention; des circonstances, peu
intéressantes pour le public, en ont été la cause.
J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à la page 200, comme
faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour.
W. BECKFORD.
VATHEK.
Vathek, neuvième Calife[1] de la race des Abbassides, était fils de
Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la
fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient
espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure
était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses
yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le
malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois
même expirait à l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses
états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en
colère que très-rarement.
Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa
générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne
croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallût se faire un enfer
de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.
Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais
d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies,
et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez
vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il
destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens.
Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des
mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils
se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures
liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient
jamais. Ce palais s'appelait _le Festin éternel_ ou _l'Insatiable_.
On nommait le second palais _le Temple de la Mélodie_ ou _le Nectar de
l'Ame_. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce
temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux
d'alentour de leurs chants.
Le palais nommé _les Délices des yeux_, ou _le Support de la mémoire_,
était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les
parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y
voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani[5], et des statues qui
paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue;
ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on
trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus
curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait
contenter la curiosité de ceux qui le visitaient.
Le palais des _Parfums_, qu'on appelait aussi _l'Aiguillon de la
Volupté_, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes
aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper
l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste
jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air
suave et restaurant.
Dans le cinquième palais, nommé _le Réduit de la Joie_ ou _le
Dangereux_, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles
étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se
lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur
compagnie.
Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en
était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se
livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui
qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui
permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié
pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout
approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer
avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la
contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont
l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour
calmer leur sang: remède qui souvent réussissait.
Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut
pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara.
Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à
quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.
Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était
indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses
successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours
prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il
en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour
qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand
guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente
curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne
devinera jamais le sort qui l'attend.
Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la
tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité
avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il
pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce
prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de
l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont
frappés.
Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois,
les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui
paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une
ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre
grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même,
lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi
éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola
cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de
paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son
esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre
compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.
Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa
tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina
que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme
extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu
parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les
étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah,
qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il
voulait qu'on les amenât tous dans son palais.
Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure
était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés
de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut
étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi
involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il
n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la
possibilité.
Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de
l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que
magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur
un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs
mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux
coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup
d'eux-mêmes au moindre geste.
Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames
jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se
promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait
gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter
devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il
voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.
Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne fût causé par le
respect que lui inspirait sa présence. Il le fit avancer avec bonté, et
lui demanda d'un air affable qui il était, d'où il venait, et où il
avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutôt le monstre, au lieu
de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que
l'ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était
énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et
se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur
d'ambre rayées de vert.
Le Calife, un peu ému, répéta sa demande; mais il ne reçut pas d'autre
réponse. Alors, ce prince commença à s'impatienter, et s'écria: Sais-tu
bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant à
ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils
répondirent qu'il avait parlé, mais que ce qu'il avait dit n'était pas
grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme
il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'où il vient, et d'où il a
apporté les étranges curiosités qu'il m'a offertes? Je jure par l'âne de
Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son
obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer
sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas
seulement contenance; l'oeil terrible et meurtrier ne fit aucun effet
sur lui.
On ne saurait exprimer l'étonnement des courtisans, quand ils
s'aperçurent que l'incivil marchand soutenait une telle épreuve. Ils
s'étaient tous jetés la face contre terre, et y seraient restés, si le
Calife ne leur eût dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et
saisissez ce misérable! qu'il soit traîné en prison et gardé à vue par
mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens
de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba
sur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, et on le conduisit
dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer,
garnis de pointes aussi longues et aussi acérées que des broches,
l'environnaient de tous côtés.
Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation; à peine
voulut-il se mettre à table, et ne mangea que de trente-deux plats sur
les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à
laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir.
Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le
tourmentait! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire
de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne
saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de
fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire
s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres
qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même
manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour
le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils
s'écrièrent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est
devenu fou!
Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint
enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle
accourut toute alarmée pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur
l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassemens réussirent à le
calmer; et cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son
palais.
Carathis n'eut garde d'abandonner son fils à lui-même. Après qu'elle
l'eut fait mettre au lit, elle s'assit auprès de lui, et tâcha par ses
discours de le consoler et de le tranquilliser. Personne ne pouvait
mieux y parvenir. Vathek l'aimait et la respectait, non-seulement comme
une mère, mais encore comme une femme douée d'un génie supérieur. Elle
était Grecque, et lui avait fait adopter tous les systèmes et les
sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans.
L'astrologie judiciaire était une de ces sciences, et Carathis la
possédait parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir
son fils de ce que les étoiles lui avaient promis, et elle proposa de
les consulter encore. Hélas! lui dit le Calife, dès qu'il put parler, je
suis un insensé, non d'avoir donné quarante mille coups de pied à mes
gardes, qui se sont sottement laissé mourir; mais parce que je n'ai pas
réfléchi que cet homme extraordinaire était celui que les planètes
m'avaient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j'aurais dû essayer de le
gagner par la douceur et les caresses. Le passé ne peut se rappeler,
répondit Carathis; il faut songer à l'avenir. Peut-être verrez-vous
encore celui que vous regrettez; peut-être ces écritures qui sont sur
les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et
dormez, mon cher fils; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire.
Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il se
leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitôt apporter
les sabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les
regarda au travers d'un verre coloré, et s'efforça d'en déchiffrer les
caractères; mais ce fut en vain: il eut beau se frapper le front, il ne
connut pas une seule lettre. Ce contretemps l'aurait fait retomber dans
ses premières fureurs, si Carathis n'était entrée à propos.
Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous possédez assurément toutes
les sciences. Connaître les langues est une bagatelle du ressort des
pédants. Promettez des récompenses dignes de vous à ceux qui
expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, et qu'il est
au-dessous de vous d'entendre; bientôt vous serez satisfait. Cela peut
être, dit le Calife; mais en attendant je serai excédé par une foule de
demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de
bavarder, que pour obtenir la récompense. Après un moment de réflexion
il ajouta: Je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux
qui ne me satisferont pas; car, graces au Ciel, j'ai assez de jugement
pour voir si l'on traduit, ou si l'on invente.
Oh! pour cela, je n'en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir
les ignorans est une punition un peu sévère, et qui peut avoir de
dangereuses conséquences. Contentez-vous de leur faire brûler la barbe;
les barbes ne sont pas aussi nécessaires dans un état que les hommes. Le
Calife se rendit encore aux raisons de sa mère, et fit appeler son
premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur
public dans Samarah, et dans toutes les villes de mon empire, que celui
qui déchiffrera des caractères qui paraissent indéchiffrables, aura des
preuves de cette libéralité connue de tout le monde; mais qu'au défaut
de succès, on lui brûlera la barbe jusqu'au moindre poil. Qu'on publie
aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, et cinquante caisses
d'abricots de l'isle de Kirmith, à qui m'apprendra des nouvelles de cet
homme étrange que je veux revoir.
Les sujets du Calife, à l'exemple de leur maître, aimaient beaucoup les
femmes et les caisses d'abricots de l'île de Kirmith. Ces promesses leur
firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en tâtèrent pas; car personne
ne savait ce qu'était devenu l'étranger. Il n'en fut pas de même de la
première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux
qui n'étaient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient être tout, vinrent
courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques
ne faisaient autre chose que de brûler des barbes; ce qui leur donnait
une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si
incommodées qu'il fallut donner cet emploi à d'autres.
Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassait
d'une coudée et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du
palais, en l'introduisant, se disaient l'un à l'autre; quel dommage!
quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de
même; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les
caractères, et les expliqua mot-à-mot de la manière suivante: «Nous
avons été faits là où l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des
merveilles d'une région où tout est merveilleux et digne du plus grand
prince de la terre.»
Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek; je connais celui
que ces caractères veulent désigner. Qu'on donne à ce vieillard autant
de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononcé de mots:
il a nettoyé mon coeur d'une partie du surmé qui l'envelopait. Après ces
paroles, Vathek l'invita à dîner, et même à passer quelques jours dans
son palais.
Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce
que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent
me promettre le bien après lequel je soupire. Aussitôt le vieillard
mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu'il
s'aperçut que les caractères de la veille avaient fait place à
d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques
d'étonnement?--Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont
plus les mêmes.--Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu
peux, explique-m'en la signification.--La voici, Seigneur, dit le
vieillard: «malheur au téméraire qui veut savoir ce qu'il devrait
ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir.» Malheur à
toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence! On
ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien;
quant à mes présents, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le
vieillard, assez sage pour penser qu'il était quitte à bon marché de la
sottise qu'il avait faite en disant à son Maître une vérité désagréable,
se retira aussitôt, et ne reparut plus.
Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne
cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient
tous les jours; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette
inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des
éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se
soutenir; dans cet état, il ne laissait pas de se faire porter à la
tour, espérant lire quelque chose d'agréable dans les astres; mais son
espoir fut trompé. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête le
servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais; augure qui
lui semblait des plus funestes.
Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entièrement courage. Une
soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir,
recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux
prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq
sens, cessa de paraître en public, d'y étaler sa magnificence, de rendre
justice à ses peuples, et se retira dans l'intérieur du sérail. Il avait
toujours été bon mari; ses femmes se désolèrent de son état, ne se
lassèrent point de faire des voeux pour sa santé, et de lui donner à
boire.
Cependant la princesse Carathis était dans la plus vive douleur. Elle se
renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur
les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu'il
y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de
magie, et faisaient chercher partout l'horrible étranger qu'ils
accusaient d'être l'auteur du charme.
A quelques milles de Samarah, était une haute montagne couverte de thym
et de serpolet; une plaine délicieuse en couronnait le sommet; on
l'aurait prise pour le paradis destiné aux fidèles. Cent bosquets
d'arbustes odoriférans, où l'oranger le cédrat et le citronnier
s'entrelaçaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi
satisfaire également le goût et l'odorat. La terre y était jonchée de
violettes; des touffes de giroflées embaumaient l'air de leurs doux
parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu
désaltérer dix armées, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux
imiter le jardin d'Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords
verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa
bien-aimée, et se plaignait du peu de durée de ses charmes; la
tourterelle déplorait la perte de plaisirs plus réels, tandis que
l'alouette saluait par ses chants la lumière qui ranime la nature. Là,
plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait
leurs diverses passions; les fruits délicieux qu'ils béquetaient à
plaisir, semblaient leur donner une double énergie.
On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y
respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses
femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui
l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de
cristal de roche, et les lui présentait à l'envi; mais leur zèle ne
répondait pas à son avidité; souvent il se couchait par terre, pour
lapper l'eau.
Un jour que le déplorable prince était resté long-temps dans une posture
aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha
ainsi: «Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien, ô Calife si fier de ta
dignité et de ta puissance?» A ces mots, Vathek lève la tête, et voit
l'étranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la
colère enflamme son coeur; il s'écrie: Et toi, maudit Giaour![6] que
viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et
dispos, semblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour
avoir trop bu, que du besoin de boire?
Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un
flacon rempli d'une liqueur rougeâtre; et sache pour tarir la soif de
ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d'une région de
l'Inde qui n'est connue de personne.
Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C'était
l'accomplissement d'une partie de ses désirs; et se flattant qu'ils
allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans
hésiter. A l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son
corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il saute
au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche béante et
baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail
de ses plus belles femmes.
Ces transports n'auraient pas fini, si l'éloquence de Carathis n'eût
ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, et il s'y
fit précéder par un héraut qui criait de toutes ses forces: Le
merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a
parlé!
Aussitôt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs
maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et
l'Indien. Ils ne se lassaient point de répéter: Il a guéri notre
Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, et
ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le soir
même en signe de réjouissance; les poètes en firent le refrain de toutes
les chansons qu'ils composèrent sur ce beau sujet.
Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il était plus
pressé de visiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y
servît un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands
officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de
croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger,
trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table
aussitôt qu'ils étaient servis. Tout le monde le regardait avec
étonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait
des rasades à la santé de chacun, chantait à tue-tête, contait des
histoires dont il riait lui-même à gorge déployée, et faisait des
impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des
grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant
que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire à
proportion.
Malgré qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait
souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenait
insupportable, et il pouvait à peine cacher son humeur en son
inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de ses
eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va,
redouble de vigilance, et surtout prends garde à mes Circassiennes.
L'oiseau du matin avait trois fois renouvelé son chant, lorsque l'heure
du Divan sonna. Vathek avait promis d'y présider en personne. Il se lève
de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus étourdi du tapage
de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince
pouvait à peine se soutenir.
Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangèrent
autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence;
tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait été à
jeûn, se plaça sans façon sur une des marches du trône, et riait sous
cape de l'indignation que sa hardiesse causait à tous les spectateurs.
Cependant le Calife, dont la tête était embarrassée, rendait justice à
tort et à travers. Son premier visir s'en aperçut, et s'avisa
tout-à-coup d'un expédient pour interrompre l'audience et sauver
l'honneur de son maître. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse
Carathis a passé la nuit à consulter les planètes; elle vous fait dire
que vous êtes menacé d'un danger pressant. Prenez garde que cet étranger
dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait
attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'est peut-être
qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupçon;
demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l'a prise, et
faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés.
Excédé des insolences de l'Indien, Vathek répondit à son visir par un
signe de tête, et s'adressant à ce monstre: Lève-toi, lui dit-il, et
déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu
m'as fait prendre; débrouille surtout l'énigme des sabres que tu m'as
vendus: et reconnais ainsi les bontés dont je t'ai comblé.
Le Calife se tut après ces paroles qu'il prononça d'un ton aussi modéré
qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans répondre ni quitter sa
place, renouvella ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors
Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade,
le suit, et le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à
l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donné un coup
qu'on ne se sente forcé de redoubler.
L'Indien prêtait beau jeu. Comme il était court et gros, il s'était
ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le
suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement
en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous
ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus
épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs
portières; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En
vain pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang; elles
s'échappèrent de leurs mains: et ces fidèles gardiens, presque morts de
frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule
fatale.
Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les
jardins et les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des
cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et
lui lançait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zèle fut cause
qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.
Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse
avait jusqu'alors résisté à l'attraction générale, voulant empêcher le
Calife de se donner en spectacle, se jetèrent à ses genoux pour
l'arrêter; mais il sauta par dessus leurs têtes, et continua sa course.
Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeler le peuple à la prière, tant
pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par ses voeux une
telle calamité; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale
boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne
la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent
à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les
maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des
mourants, et des enfants à la mamelle dont les nourrices s'étaient
débarrassées pour courir plus vîte: Carathis elle-même, Morakanabad et
les autres, s'étaient enfin mis de la partie. Les cris des femmes
échappées de leurs sérails; ceux des eunuques s'efforçant de ne pas les
perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se
menaçaient les uns les autres; les coups de pied donnés et rendus; les
culbutes à chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable à une ville
prise d'assaut et livrée au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette
forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques,
laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila
une vallée au pied de la montagne des quatre sources.
L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline; de
l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chûte des eaux. Le
Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât
s'y jeter et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en
vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair.
Vathek se serait sans doute précipité après le perfide Giaour, s'il
n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta
aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné; et malgré le
ridicule de cette scène, personne ne rit. Chacun, les yeux baissés,
l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans
sa maison, sans penser qu'une force irrésistible pouvait seule porter à
l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui
se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent
aussi les sottises qu'ils n'ont pu éviter.
Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y
dressât ses tentes; et, malgré les représentations de Carathis et de
Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui
représenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'ébouler, et que
d'ailleurs, il était trop près du magicien; leurs remontrances furent
inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne
cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et
tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des
ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt
il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il
s'imaginait y démêler les accents de l'Indien; mais ce n'était que le
mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient à gros
bouillons des montagnes.
Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour
commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien
mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint
couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le
quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas et
regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de
l'avoir trompé.
Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel
s'entremêla de longues raies de sang; cet horrible phénomène semblait
toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces
l'abandonnèrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de
sa robe.
Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité.
Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de
rester où l'Indien avait disparu.
Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et
les étoiles s'éclipsèrent subitement; d'épaisses ténèbres succédèrent à
la lumière, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du
Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre: «Veux-tu te
donner à moi, adorer les influences terrestres, et renoncer à Mahomet? A
ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. Là, sous des
voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t'ont promis;
c'est de là que j'ai tiré mes sabres; c'est là où Suleïman, fils de
Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde.»
Le Calife étonné répondit en frémissant, mais pourtant du ton d'un homme
qui se faisait aux aventures surnaturelles: Où es-tu? parais à mes yeux!
dissipe ces ténèbres dont je suis las! Après avoir brûlé tant de
flambeaux pour te découvrir, c'est bien le moins que tu me montres ton
effroyable visage.--Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des
preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras.
Le malheureux Calife promit tout. Aussitôt le Ciel s'éclaircit, et à la
lueur des planètes qui semblaient enflammées, Vathek vit la terre
entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'ébène. L'Indien étendu
devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait résonner contre
la serrure.
Ah! s'écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu'à toi? Viens me
prendre, et ouvre ta porte au plus vîte.--Tout beau, répondit l'Indien:
sache que j'ai grand'soif et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit
étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfants: prends-les parmi ceux
de tes visirs, et des grands de ta cour. Autrement, ni ma soif ni ta
curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah; apporte-moi ce
que je désire; jette-les toi-même dans ce gouffre; et puis tu verras.
Après ces paroles, l'Indien tourna le dos; et le Calife, inspiré par les
démons, se résolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d'avoir
repris sa tranquillité, et s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un
peuple qui l'aimait encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire
de son ame, que Carathis et Morakanabad y furent trompés comme les
autres. On ne parla plus que de fêtes et de réjouissances. On mit même
sur le tapis l'histoire de la boule, dont personne n'avait encore osé
ouvrir la bouche: partout on en riait; cependant tout le monde n'avait
pas sujet d'en rire. Plusieurs étaient encore entre les mains des
chirurgiens à la suite des blessures reçues dans cette mémorable
aventure.
Vathek était très-aise qu'on le prît sur ce ton, parce qu'il voyait que
cela le conduirait à ses abominables fins. Il avait un air affable avec
tout le monde, surtout avec ses visirs et les grands de sa cour. Le
lendemain, il les invita à un repas somptueux. Peu-à-peu il fit tomber
la conversation sur leurs enfants, et demanda d'un air de bienveillance
qui d'entr'eux avait les plus jolis garçons? Aussitôt, chaque père
s'empresse à mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute
s'échauffa; on en serait venu aux mains sans la présence du Calife qui
feignit de vouloir en juger par lui-même.
Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfants. La tendresse
maternelle les avait ornés de tout ce qui pouvait rehausser leur beauté.
Mais tandis que cette brillante jeunesse attirait tous les yeux et les
coeurs, Vathek l'examina avec une perfide avidité, et en choisit
cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie
il proposa de donner à ses petits favoris une fête dans la plaine. Ils
devaient, disait-il, se réjouir encore plus que tous les autres du
retour de sa santé. La bonté du Calife enchante. Elle est bientôt connue
de tout Samarah. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux;
femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son
goût. Le cortège se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la
ville et des faubourgs; le peuple suit à pied en foule; tout le monde
est dans la joie, et pas un ne se ressouvient de ce qu'il en a coûté à
plusieurs, la dernière fois qu'on avait pris ce chemin.
La soirée était belle, l'air frais, le ciel serein; les fleurs
exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se réjouir aux
rayons du soleil couchant. Leur douce lumière dorait la cîme de la
montagne aux quatre sources; elle en embellissait la descente et
colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des
fontaines, le son des chalumeaux, et la voix des bergers qui
s'appelaient sur les collines.
Les pauvres enfants qui allaient être immolés rendaient la scène encore
plus intéressante. Pleins de sécurité, ils s'avançaient vers la plaine
en ne cessant de folâtrer; l'un courait après des papillons, l'autre
cueillait des fleurs ou ramassait de petites pierres luisantes;
plusieurs s'éloignaient d'un pas léger pour avoir le plaisir de se
rejoindre et de se donner mille baisers.
Déjà on découvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel était le
portail d'ébène. Comme une raie noire, il coupait la plaine par le
milieu. Morakanabad et ses confrères le prirent pour un de ces bizarres
ouvrages que le Calife se plaisait à faire; les malheureux! ils ne
savaient pas à quoi il était destiné. Vathek, qui ne voulait point qu'on
examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche et fait tracer un
grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice
destinée aux courses de pied, et pour préparer les anneaux que doivent
enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la
hâte; on admire la souplesse et les agréables contours de leurs membres
délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui se répète dans ceux de
leurs parents. Chacun fait des voeux pour celui des petits combattants
qui l'intéresse le plus: tout le monde est attentif aux jeux de ces
êtres aimables et innocents.
Le Calife saisit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance sur
le bord du gouffre, et entend, non sans frémir, l'Indien qui disait en
grinçant des dents: Où sont-ils?--Impitoyable Giaour! répondit Vathek
tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que
tu exiges? Ah! si tu voyais la beauté de ces enfants, leurs graces, leur
naïveté, tu en serais attendri.--La peste de ton attendrissement, bavard
que tu es! s'écria l'Indien; donne, donne-les vîte, ou ma porte te sera
fermée à jamais.--Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en
rougissant.--Oh! Pour cela, j'y consens, reprit le Giaour, avec un
sourire d'ogre; tu ne manques pas de présence d'esprit: j'aurai patience
encore un moment.
Pendant cet affreux dialogue, les jeux étaient dans toute leur vivacité.
Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le
Calife se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses
forces: Que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils
viennent selon l'ordre du succès qu'ils ont eu dans leurs jeux! Au
premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second
mon collier d'émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, et à chacun
des autres quelque pièce de mon habillement, jusqu'à mes pantoufles.
A ces paroles, les acclamations redoublèrent; on portait aux nues la
bonté d'un Prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et
encourager la jeunesse. Cependant le Calife se déshabillant peu-à-peu,
et élevant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des
prix; mais tandis que d'une main il le donnait à l'enfant qui se hâtait
de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, où le Giaour
toujours grommelant, répétait sans cesse: Encore! Encore!
Cet horrible manège était si rapide, que l'enfant qui accourait ne
pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient précédé; et quant
aux spectateurs, l'obscurité et la distance les empêchaient de voir.
Enfin, Vathek ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le
Giaour viendrait le prendre et lui présenter la clef d'or. Déjà il
s'imaginait être aussi grand que Suleïman, et n'avoir aucun compte à
rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, et qu'il
sentit sous ses pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage et son
désespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'Indien;
il l'appelait des noms les plus infâmes, et frappait du pied comme pour
en être entendu. Il se démena ainsi jusqu'à ce qu'étant épuisé, il tomba
par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands
de la cour plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il
s'était assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants; mais une sorte
d'inquiétude les ayant saisis, ils s'avancèrent et virent le Calife tout
seul, qui leur dit d'un air égaré: Que voulez-vous?--Nos enfants! nos
enfants! s'écrièrent-ils.--Vous êtes bien plaisants de vouloir me rendre
responsable des accidents de la vie, leur répondit-il. Vos enfants sont
tombés en jouant dans le précipice qui était ici, et j'y serais tombé
moi-même, si je n'avais fait un saut en arrière.
A ces mots, les pères des cinquante enfants poussent des cris perçants,
que les mères répétèrent d'un octave plus haut; tandis que tous les
autres, sans savoir pourquoi l'on criait, enchérissaient sur eux par des
hurlements. Bientôt on se dit de tous côtés: C'est un tour que le Calife
nous a joué pour plaire à son maudit Giaour; punissons-le de sa
perfidie, vengeons-nous! vengeons le sang innocent! jetons ce cruel
Prince dans la cataracte, et que sa mémoire même soit anéantie.
Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir,
lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez être le
plus désolé des pères; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître.
Oui, Madame, répondit le visir; je vais essayer au péril de ma vie de le
tirer du danger où il est; ensuite, je l'abandonnerai à son funeste
destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos
eunuques; écartons la foule; ramenons, s'il se peut, ce malheureux
Prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons se félicitèrent,
pour la première fois et tout bas, de ce qu'on les avait privés des
honneurs et des soucis de la paternité. Ils obéirent au visir, et
celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse
entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise.
Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais.
Mais voyant que l'émeute augmentait, et que de tous côtés on vomissait
des imprécations, elle dit à son fils: Que vous ayez tort ou raison,
n'importe; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos
appartements; de là, nous passerons dans le souterrain qui n'est connu
que de vous et de moi, et gagnerons la tour, où, avec le secours des
muets qui n'en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk
nous croira encore dans le palais, et en défendra l'entrée pour son
propre intérêt; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur
de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux à faire.
Vathek ne répondit pas un seul mot à tout ce que sa mère lui disait, et
se laissa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il
répétait: Où es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqué ces
enfants? Où sont tes sabres, ta clef d'or, tes talismans? Ces paroles
firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand son fils se fut
un peu tranquillisé dans la tour, elle n'eut pas de peine à la tirer
toute entière. Bien loin d'avoir des scrupules, elle était aussi
méchante qu'une femme peut l'être, et ce n'est pas peu dire; car ce sexe
se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supériorité. Le
récit du Calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur; elle
fut seulement frappée des promesses du Giaour, et dit à son fils: Il
faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire; cependant les
puissances terrestres doivent être encore plus terribles; mais les
promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire
quelques petits efforts; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors
en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l'Indien; il me
semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met à ses
services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux
génies souterrains, et c'est à quoi il nous faudra penser lorsque
l'émeute sera appaisée; je vais rétablir le calme, et je ne craindrai
pas d'épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d'autres. Cette
princesse qui possédait merveilleusement l'art de persuader, repassa par
le souterrain, et s'étant rendue au palais, se montra au peuple par la
fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or à
pleines mains. Ces deux moyens réussirent; l'émeute fut appaisée: chacun
retourna chez soi, et Carathis reprit le chemin de la tour.
On annonçait la prière du point du jour, lorsque Carathis et Vathek
montèrent les innombrables degrés qui conduisent au sommet, et quoique
la matinée fût triste et pluvieuse, ils y restèrent quelque temps. Cette
sombre lueur plaisait à leurs coeurs méchants. Quand ils virent que le
soleil allait percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se
mettre à l'abri de ses rayons. Le Calife, harassé de fatigue, ne songea
d'abord qu'à se reposer, et dans l'espérance d'avoir des visions
significatives, il se livra au sommeil. De son côté l'active Carathis,
avec une partie de ses muets, descendit pour préparer le sacrifice qui
devait se faire la nuit suivante.
Par de petits degrés pratiqués dans l'épaisseur du mur, et qui n'étaient
connus que d'elle et de son fils, elle descendit d'abord dans des puits
mystérieux qui recélaient les momies des anciens Pharaons, arrachées de
leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit
à une galerie où, sous la garde de cinquante négresses muettes et
borgnes de l'oeil droit, on conservait l'huile des serpents les plus
venimeux, des cornes de rhinocéros, et des bois d'une odeur suffocante,
coupés par des magiciens dans l'intérieur des Indes; sans parler de
mille autres raretés horribles. Carathis elle-même avait fait cette
collection, dans l'espérance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque
commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnément, et
dont elle connaissait le goût. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle
méditait, elle resta quelque temps avec ses négresses qui louchaient
d'une manière séduisante du seul oeil qu'elles avaient, et lorgnaient,
avec délices, les têtes de mort et les squelettes. A mesure qu'on les
armoires, les négresses faisaient des contorsions épouvantables; et,
tout en admirant la princesse, elles glapissaient à l'étourdir. Enfin,
étouffée par la mauvaise odeur, Carathis fut forcée de quitter la
galerie, après l'avoir dépouillée d'une partie de ses monstrueux
trésors.