Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route.
Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur
pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.
Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs
promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils
fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur
les Russes.
Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa
manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie:
--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner
toutes les batailles, sauf la dernière...
Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons
quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les
chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis...
Soudain, un coup de sifflet prolongé:
--Les Français sont prêts?
--Nous sommes prêts.
--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe
d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement
Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle
bonne vie!
Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop
fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir,
celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos
côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre:
--Chère, chère Russie...
* * * * *
Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même,
où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les
cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude
vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire:
«Perse, chers grands déserts de l’Iran...»
Et cependant...
Ourmiah, 1917.
Port-Saïd, 1918.
[Carte: Voyage de cinquante Français.]