Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée
de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah.
Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes
vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français,
nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes
les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes
en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées
au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des
soupiraux laissent passer une rare lumière.
Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac,
dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs.
Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis
sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des
vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On
utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien
tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des
Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent
l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine
à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa
région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les
fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les
narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des
fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de
terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune.
Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux,
comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les
boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali...
Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences
peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent
sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent
ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.
Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages
étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un
remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des
boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux
passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien
modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques,
le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur
persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes,
se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des
Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents,
à ce cérémonial.
* * * * *
Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin
froid.
Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des
chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur
la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des
nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête.
Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les
conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces
régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre
encore a modifié tout cela.
Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent.
Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque.
--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté
qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure).
Desprès l’interpelle:
--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air
d’avoir fait la traversée du Havre à la nage...
Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son
compagnon, constate avec philosophie:
--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès.
Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la
plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les
Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et
se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général
Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions
reculées, incendièrent tous les villages, par représailles.
Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des
hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les
lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des
caravanes.
Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation:
arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les
rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles;
le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains
déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses
portes de Zagros, chemin de toutes les invasions.
Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des
Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent
sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une
tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux
fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de
loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les
misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements
tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à
pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes
d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce
même paysage, cette allure de hordes désordonnées...
--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait.
--Qui donc? demande Desprès.
--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a
Nicodème et Israël parmi eux...
--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te
croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant!
--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les
boulevards. Ils te vendront des lacets.
C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une
semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de
l’armistice.
* * * * *
Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de
Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous
franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule
une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de
vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie.
Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de
roseaux. Quelques arbres sur les collines.
Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont
surgi près de cinq cents tentes anglaises.
* * * * *
Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers
luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et,
surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de
l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de
Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu
déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que
l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et
Bassorah...
A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants
vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers
et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium,
cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus
fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en
colonisation.
Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce
qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu:
--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque
part, c’est pour toujours.
«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent
mieux.
Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et
voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de
rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine
Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina...
Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la
Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les
lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge:
--Qu’est-ce que tu leur disais?
--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit.
--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça?
--Parce que je le pense...
--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher
les gens de faire une bêtise...
--Pourquoi? je te prie.
--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce
que tu lui disais? reprend Captain.
--Rien...
--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais
lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos
pieds et j’y reste humblement étendu...»
--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande
Marcel Benoit ironique...
--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune
femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds...
--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance.
--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de
l’enlèvement des ordures?»