LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE

Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes positions qu’ils

occupaient dans la région de Salmas et de Tauris?

Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient délaissé Ourmiah

assiégée pour gagner Hamadan rafistolent leurs antiques voitures à deux

roues. Ceux qui se cachaient pour ne point être enrôlés de force dans

l’armée assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant montrer leur

visage taillé en dessous.

Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les mercantis de la

plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour de la Mission catholique:

Salomon, à la peau grêlée, et l’interprète Nicodème, tout de blanc

habillé. Ces messieurs achètent des roubles à bas prix: cent roubles

pour quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement dans leur

pays, car ils se sentent le courage d’y retourner maintenant que le

danger a disparu.

Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, ni âne, ni

chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, bricolent de-ci de-là, et

leurs femmes aux larges jupes travaillent avec les pauvresses persanes à

l’empierrement des routes, pour le compte des Britanniques.

Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en ce moment

cantonnés,--construite sur le modèle de toutes les maisons persanes: une

cour, un minuscule verger, une pièce d’eau pour l’agrément des

moustiques, un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les

diverses épouses du propriétaire,--parfois viennent nous rendre visite

une Chaldéenne de trente ans qui en paraît bien quarante-cinq, sa

fillette et un homme d’un certain âge, son mari. Une barbe noire et

frisée tournoie sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte

le chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches des popes. Il

est prêtre de la religion russe orthodoxe. Il fut jadis prêtre de

l’Église romaine; mais lorsque les Russes vinrent en nombre à Ourmiah,

il crut sage de se rallier à l’orthodoxie toute-puissante.

Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les membres de la

Mission catholique d’Ourmiah avaient été assassinés par les «Kourdes»,

après l’exode des Chaldéens, et que les orthodoxes russes s’étaient

retirés de la ville...

Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien: elles lavent

du linge et mendient à l’occasion.

--Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant sa barbe, mais je

ne puis pas. Je suis prêtre...

Et comme il entend parler de missions évangéliques protestantes en

Perse, il songe sérieusement à se convertir à la nouvelle religion.

* * * * *

Cependant que des cavaliers et des «volontaires» des anciens bataillons

assyriens remontent sur Ourmiah, par Zendjan, des Chaldéens descendent

sur Bagdad, d’où ils gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.

Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller en France, mais

atteint de paludisme, il grelotte sous ses couvertures. Devant un

aumônier français, qui visite les malades, il se lamente comme ceux de

sa race; il croit sa dernière heure venue et recommande déjà son âme à

Dieu, comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.

--Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre ami Yonas qui est

très gravement atteint. Il a le typhus.

--Yonas a le typhus? s’inquiète Nicodème.

--Oui. Et je ne vous cache pas: on ne sait s’il pourra s’en tirer.

--Yonas va mourir! reprend Nicodème. Et vous allez le voir. Demandez-lui

donc, monsieur l’abbé, le passeport qu’il a fait établir pour la France.

Il me servira. J’ai perdu le mien.

* * * * *

Les domestiques chaldéens de la Mission catholique d’Ourmiah qui portent

la casquette des séminaristes, avec les initiales SV, apprennent

ici--pourquoi l’ignoraient-ils encore?--le massacre, à Ourmiah, de Mgr

Sontag et des autres Pères de la Mission. Ils se composent des visages

de bedeaux consternés, se regardent, puis, naturellement leurs premiers

mots:

--Qu’allons-nous devenir?

Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, reçoit cette

nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de nouveaux détails avec une

grande fermeté d’âme.

--Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait en courant, les

Pères Lazaristes ont voulu, malgré les conseils, rester dans leur

Mission. C’était très imprudent.

C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la mort du Chaldéen

Yonas, fils de Yonathan, du village de Gulpacha ou Gulpachan.

Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au petit cimetière des

Chaldéens, près du lion de pierre... Nicodème, remis de sa fièvre,

s’estime encore trop faible pour marcher, mais il réfléchit.

--Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup de sacs de blé et

des sacs de krans... Ah! tout est perdu, les Kourdes les emporteront...

* * * * *

Élisa, une Chaldéenne de quinze ans,--qui en paraît vingt,--a suivi les

Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. Elle abrite sous des sourcils

tracés au pinceau de grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la

présente aux Français:

--Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses nouvelles depuis

treize ans. Cette enfant, considérée comme orpheline, a été recueillie

par les Religieuses...

La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans abandonnent

ainsi femme et enfants pour chercher fortune aux États-Unis. En cas de

danger, chacun pour soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon,

Rabbi Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au moment de

l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune femme, les deux autres, une

vieille mère impotente.

* * * * *

Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et persan au Consulat

américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. Il est venu avec sa femme.

Cependant nous lui connaissions trois enfants échelonnés de un à sept

ans.

--J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il... La dernière, qui

commençait de marcher, nous avons dû l’abandonner sur la route sans

pouvoir l’enterrer... Oui, elle n’était pas encore morte.

Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes avec des enfants

au-dessous de trois ans... Sont-ils morts, au cours de l’exode, des

fatigues de la route? Il paraît que lorsque les Chaldéens fuyaient en

désordre, des obus tombèrent parmi eux. Les mères, déjà embarrassées

dans leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés

sur le bord du chemin.

Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert une excuse

qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la répète toujours:

--C’était pour fuir plus vite...

* * * * *

Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer à l’exécuter,

d’attendre son contre-ordre.

C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains humoristes

militaires. Axiome plein de scepticisme et d’expérience, du reste. Une

fois de plus, nous en avons la preuve.

Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter sur Bakou, voici,

en effet, qu’on nous avertit de descendre sur Bagdad. C’est un ordre

télégraphique. De là, les cinquante Français seront dirigés sur la

Syrie.

Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés dans notre petite

maison d’Hamadan--où, en principe, nous ne faisions que passer--à peu

près un mois et demi. Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans

profit. Elles ont révélé un Captain détective de grand style. L’ancien

matelot, l’ancien critique militaire des «Soirées d’Ourmiah»,

l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, avait remarqué les

inquiétants agissements des Chaldéens interprètes Nicodème et Israël. A

la suite d’une surveillance habile, Captain est parvenu à prouver que

les deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient aux marchands

indigènes du bazar les fournitures de l’ambulance.

Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons pour la

Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les Français se séparent

des deux Chaldéens, sans fracas, mais avec fermeté.

--Nous les reverrons encore, assure Captain. Ils seront à Bagdad avant

nous...

Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, mettent à

notre disposition des autos américaines.

Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu d’arbres, qui

prennent déjà les teintes de l’automne, dans les montagnes du massif de

l’Helvend. Dans la plaine, à la tombée du soir, coupant les collines et

la vallée, une série de trous de taupes qui montent, descendent... Ce

sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, le long de

la route; les murs noircis de fumée sont encore debout. Ces tranchées où

l’eau s’amasse, ces ruines, c’est tout ce qui reste des combats de la

dernière guerre...

Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques Arabes de Bagdad

galopent l’amble dans la campagne. Des convois de chameaux nous

croisent. Ils apportent du camp anglais de Kanikine des vivres et des

bidons de pétrole... Tout le long du parcours, sous la surveillance des

Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, empierrent et

nivellent un nouveau tracé. Dans quelques années, à côté des vieilles

pistes pour caravanes et des sentiers établis sous le règne de Schah

Abbas (comme disent toujours les guides), une route nouvelle large et

bien entretenue, sera construite.

Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les autos, nous

campons à 25 kilomètres de Kermanschah, au pied du fameux rocher de

Bizoutoum[16]. C’est là, dans une anfractuosité du rocher, à l’abri du

vent et des pluies, que se cache le bas-relief du roi Darius. La

sculpture enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton d’un

admirable bas-relief de bronze. On y accède par un sentier à travers des

blocs de pierre taillés... Au-dessous du tableau, à peine visibles, des

inscriptions en trois langues...

[16] A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de

l’ancienne route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à

Hamadan, l’_Ecbatane_ classique tombée elle-même au rang de bourgade

pendant la période des princes Sophis, un chétif village a pris le

nom de la montagne appelée par les auteurs grecs _Baghistana_ et par

les modernes _Bechtstoum ou Bisoutoum_ (_Takt-i-Bostan_, la voûte

des jardins). Dominant les jardins et le torrent qui les arrose, un

énorme rocher perpendiculaire, haut de 1.160 mètres, a été nivelé et

poli à 100 mètres au-dessus de la plaine, et sur cette tablette

gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, a fait sculpter un

bas-relief colossal au-dessus d’une interminable inscription

cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son règne. Le

bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage Gaumatès, et

recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription est en trois

langues, les trois langues officielles de la chancellerie des

souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien; elle

est disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des

sculptures, et ne comprend pas moins de quatre cents lignes.

(_L’Asie_, par M. LANIER).

Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien cimetière. Sur les

pierres tombales, couvertes d’inscriptions, on voit encore, sculptés

d’une façon précise par quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et

deux fantassins. L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde

d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes indolents

paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les pierres tombales

vestiges des grandes guerres anciennes. Des Kurdes élancés, des

habitants du Lauristan, habitent encore dans l’ancien caravansérail; le

reste du village a été brûlé par les Russes.

A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain matin au

camp anglais, situé sur une hauteur. De là, nous découvrons l’oasis de

Kermanschah, les mûriers, les abricotiers jaunis, les vignes rousses,

les grands platanes déjà saisis par l’automne.

La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme toutes les villes

persanes. De loin, elle semble en ruines. Elle est construite en briques

crues. Cependant les Anglais trouvent le moyen d’édifier leurs camps

avec des pierres.

D'Archangel au golfe Persique · 第 93 / 100 题