Mon vieux, commence Captain, on ne va pas moisir dans le pays.
--Qu’est-ce que tu racontes encore? intervient Gaston Desprès.
--Ce que je sais. On devait aller à Bakou--ou sur la route--avec les
cosaques russes et les Arméniens pour occuper la ville du pétrole. Eh
bien! on n’ira pas. Les Turcs ont livré bataille. Les Russes sont
rentrés en Russie et les «Britisches» ont pris la fuite. Et ils évacuent
en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la police que
pour la guerre, les «Britisches».
--Où as-tu appris ça?
--Je ne puis révéler mes sources, réplique Captain sévère. Et maintenant
il nous faut partir. Kasvine est menacé. Il faut imiter les Anglais qui
se replient sur des positions...
--... préparées à l’avance... On connaît la formule. Où ça, ces
positions?
--Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan...
--La preuve de tout cela? réclame Marcel Benoit perplexe encore devant
ce défilé de précisions.
--Demandez le «Bobard», quotidien entièrement rédigé par Captain! crie
Gaston Desprès, goguenard.
--Quelle noix! interrompt Captain... Écoutez, j’ai rencontré un officier
anglais tout à l’heure, sur les «Téhéran-road» comme ils disent...
--Tu étais donc sorti seul pour aller boire? interroge Desprès...
--Et le «Britische» m’a dit:--«Qu’est-ce que vous fabriquez en Perse,
les Français?» Puis, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait pas,
l’officier a ajouté:--«Nous n’avons pas du tout besoin de vous...»
--Il avait bu, cet officier anglais? s’informe Benoit.
--Je lui ai répondu, poursuit Captain sans s’indigner outre mesure de
cette interruption, que nous ne tenions pas à rester en Perse. Alors, il
m’a déclaré:--«Tant mieux pour vous, parce que vous allez partir...» Tu
la vois, la preuve!...
--Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.
«Tu as tort, Captain, tu as tort de boire seul, comme ça, sans retenue.
Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas d’écho. Captain a
convaincu son auditoire.
* * * * *
Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. Le 13
septembre les cinquante Français ayant chargé leurs bagages et leurs
vivres de réserve sur des fourgons, quittent Kasvine à pied pour
atteindre Hamadan, qui est, selon les états-majors russes, à deux cent
trente-sept ou deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au juste.
Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart des villages
persans sont détruits. Une odeur de suie humide s’en dégage encore. Les
Russes sont passés là.
Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis d’Hamadan.
* * * * *
Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on découvre la
ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses ruelles, le dôme gris de sa
vieille mosquée où se posent des pigeons familiers... Près des camps
anglais, quelques amas de briques crues et, à deux pas de la route, un
lion de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel
s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux ciselés, noués
d’une cordelette... Les femmes qui désirent accoucher d’un enfant mâle
viennent implorer ce lion sculpté.
Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au soleil: la puanteur
d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah et de Kasvine... La rivière qui
dégringole à travers la ville, et qui vient des montagnes, sert aux
ablutions, aux lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des
charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, car «toute eau
courante est bonne à boire».
A droite, quelques monticules de terre sans croix ni inscriptions: ce
sont les tombes des Chrétiens chaldéens qui ont pu s’évader d’Ourmiah et
sont arrivés jusqu’à Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont
déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants ne restent
jamais en repos.
Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. Cependant,
aucun de ceux qui montent jusqu’ici, avec les porteurs de civières, ne
songe à combler ces trous qui s’agrandissent.
--C’est probablement en ces lieux, observe Marcel Benoit--près du lion
de pierre qui accorde la grossesse aux femmes indigènes, que l’on peut
situer, d’accord avec la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de
Sémiramis, dont Hérodote a écrit comme on sait: «Ses enceintes sont
excentriques et construites de telle sorte que chacune dépasse
l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de ses créneaux... Il y
avait en tout sept enceintes, et dans la dernière, le palais et le
trésor du roi...»
Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. La pierre
manquait donc en Médie? Les enceintes étaient-elles bâties, comme les
maisons persanes d’aujourd’hui, en briques crues ou en briques mal
cuites? D’Ecbatane, pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre
renversé le long du chemin...
* * * * *
Captain, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à nous annoncer, entre
dans la chambre où se tiennent d’habitude nos «soviets», comme on prend
l’habitude de le dire.
--J’ai rencontré des revenants...
--Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.
--J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah: Nicodème et
Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas ne doit pas être loin.
--Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens à Hamadan.
Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en effet. Pas tous.
Une petite partie seulement. En juillet, après la retraite des cinquante
Français, les Turcs et les Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les
Chaldéens d’Ourmiah n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour
Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les Pères Lazaristes,
Mgr Sontag, le Père Dunkha, d’autres, sont restés à la Mission. Tandis
que les Chaldéens fuyaient, abandonnant dix ou douze mille morts en
route, les Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens
qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.
--Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes ont conseillé de
s’armer, les voici qui reparaissent, sans armes, misérables, mais tout à
fait effarés de se découvrir des victimes dans le moment où ils se
croyaient les maîtres. Quel cauchemar! conclut Captain.
--Ou quel remords! appuie Marcel Benoit.
* * * * *
La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à Zendjan, comme à
Kasvine, des collines rougeâtres, sans culture, des montagnes de carton
déboisées composent un paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus
le long des routes de Kasvine à Hamadan... Cependant les environs de
Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, dans les vergers, on
trouve la vigne, l’abricotier et le jujubier.
Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction du temple
de Jérusalem, une importante colonie israélite (trois mille âmes), on
nous montre, sur une hauteur, près d’un petit cimetière juif, une
construction rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en
forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une petite porte
basse, en granit, tournant sur elle-même permet au visiteur de pénétrer
dans une étroite pièce. Il y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un
mollah du culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, par une
ouverture, on se glisse dans une chambre un peu plus obscure.
Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux de pierre, côte à
côte. Des broderies modernes, faites à la machine à coudre, courent le
long des sarcophages de bois sculpté. Le plus ancien renferme la
dépouille d’Esther, princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure.
L’autre, qui date de quatre ans,--on nous dit qu’il est «vieux de plus
de mille ans»,--construit sur le modèle du premier, recouvrirait le
corps de Mardochée. Contre les murs, des inscriptions hébraïques tracées
dans la pierre d’albâtre. Une lampe à pétrole «made in Germany» flambe
doucement dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours contre
l’invasion des morts musulmans et qui doit remonter aux premiers temps
de l’Islam.
Le rabbin nous avertit:
--Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. Un Français
les a pris.
--Quel Français?
L’interprète nous traduit:
--Il ne sait pas.
--Il y a longtemps?
--Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.
A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés à la mémoire
d’Esther et de Mardochée...
Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop blanc. Des femmes
voilées de noir trottinent, les jambes arquées, les genoux saillants
sous le linceul qui cache leurs formes. Des Persans coiffés du large
feutre conique lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne
dans le ciel...
* * * * *
Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée par les Russes,
presque rien ne subsiste de l’influence ancienne.
Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent également le
turc et le français, parlent encore un peu la langue de leurs anciens
maîtres. Au temps de paix, cinq cosaques assuraient la police de la
cité.
Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, après l’armistice de
décembre 1917, les derniers soldats russes qui s’attardèrent dans la
ville furent cependant sournoisement assassinés par les Persans, qui
sont lâches et cruels.
Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues sont écrits en
anglais: «London street», «Victoria road», etc...
--C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.
--Les «Britisches» ne se rendent pas compte, déclare Captain.
Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises qui, par
Bagdad, viennent de l’Égypte ou des Indes; les pharmaciens vendent
toujours de l’arak (eau-de-vie de raisins secs) et du mastic (absinthe
fabriquée avec la résine du pistachier): mais ils nous offrent également
du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet ancien
territoire russe.
* * * * *
A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses qui
descendent vers les plateaux inclinés, c’est le même peuple de saïds aux
yeux sournois, de mollahs à turbans blancs, de Persans en lévites noires
et la foule des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et des
mendiants couverts de haillons multicolores et les chiens faméliques,
chargés ici, comme dans le reste de la Perse, du service de la voirie et
qui dépècent aussi bien les cadavres des chameaux que ceux des hommes
abandonnés sur les pistes des caravanes.
Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy; on rencontre
cependant encore quelques Russes et des dames, infirmières en jupons
courts qui baladent leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu
retourner dans la Russie bolchevisée.
Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les maîtres d’hier se
réfugient loin des Anglais.
--Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait? demande Captain.
--On se repose, répond Desprès.
En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils attachés aux
forces anglaises qui doivent aller reprendre Bakou? Ou bien
descendront-ils sur Bagdad?
* * * * *
En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit le grand deuil
des musulmans chiites. Il dure une dizaine de jours. Vers les cinq
heures du soir, du côté où le petit pont en dos d’âne s’arrondit sur le
torrent, près de la mosquée en bois, ajourée comme une claie, des voix
d’enfants psalmodient les louanges des prophètes. La nuit tombe vite.
Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, nous heurtons tout d’un
coup, au coude de quelque ruelle montante, des porteurs de lanternes.
Leurs chants sur la même note rappellent les incantations africaines.
Ces hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile noir, le
torse entouré de cuir. Certains, dans leur main droite, tiennent une
écuelle d’eau où nagent une pomme, un coing, des fruits...
La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent les chiites.
Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple qui est pareil à une
quelconque maison persane, où les murs de bois et de briques crues sont
percés de nombreux trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole
ni minaret.
Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du saint lieu. Un
personnage à turban noir et grande barbe met pied à terre. C’est un
prédicateur qui vient se lamenter sur la mort des imans. Chez les
Persanes voilées, assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui
jacassent, le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante,
psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils d’Ali, Hassan et
Hossein, mis à mort par les Sunnites. Les assistants sanglotent en
cadence, les femmes miaulent par intervalles. C’est rituel. Pas de
larmes. Des cris.
A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent la ville
pénètre dans la mosquée. Les lampes qui fument répandent une violente
odeur d’huile et d’encens. L’air sent également le tabac et l’opium.
Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des martyrs. Les
fidèles répondent par des sanglots convulsifs bien imités. Cela
augmente, monte, se prolonge dans un crescendo de dissonances étranges,
contraires à tous nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des
prières que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les femmes
qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, et les hommes, avec
mille politesses, s’offrent les uns aux autres de petites tasses de thé
sucré...
Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques de la procession
portent un «kindjar» (poignard) ou un long sabre. Ils entourent un
mannequin décapité devant quoi ils balancent des bannières surmontées de
la main d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, ils
scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se donnent
eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante accompagne ces
hommes qui se tailladent le crâne. Bientôt leur visage, leurs mains,
leurs habits,--une longue tunique blanche,--sont couverts de sang.
Quelques-uns, le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, en
hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque de recevoir quelque
balafre, ils tâchent d’essuyer sur une face maculée le sang sacré qui
coule des blessures.
Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde sauvage qui s’éloigne
maintenant et s’enfonce sous les mûriers du ravin. Deux enfants,
entraînés dans cette foule, sont portés par des fidèles, en holocauste.
On voit leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de droite à
gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent l’épaule et le front à
coups de poing. Sur les toits des maisons, des femmes accroupies jettent
de grands cris.
La procession s’enfonce lentement dans les ruelles sombres. Du haut de
nos terrasses, longtemps encore nous écoutons décroître ces clameurs
scandées et ces chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans
l’avenue, silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au pied,
rangés en prévision de troubles, qui attendent la relève et parlent
dédaigneusement de ces «natives» (indigènes) sûrement un peu malades...