Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses bourrasques de
pluie ou de neige. Ceux des Français qui, vers les six heures, se
rendaient par groupes--le revolver dans la poche, car les traquenards
sont coutumiers--chez les Pères Lazaristes, doivent renoncer à leurs
sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles jamais éclairées sont
d’un noir absolu et l’on patauge comme à plaisir dans toutes les flaques
d’eau. Enfin, les coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont
pas rares.
Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe qui charbonne, les
Français jouent aux cartes. Ou bien assis près du poêle, bourré de bois
vert arrosé de pétrole, ils mettent en tas les nouvelles et chacun les
commente.
Allons-nous servir de «cadres» au bataillons de volontaires chaldéens?
Ce serait alors pour entreprendre une guerre de ruse et d’embuscade, la
seule que les Orientaux connaissent.
C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche en péripéties. Tuer
des gens qui fuient, les surprendre encore endormis ou, cachés derrière
des tapisseries, égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer
les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des fillettes,
épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux et qui pleurent en
cadence... Tel est le rêve que les Chaldéens ont fait pendant les
longues veillées de colère et de vengeance...
Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont accepté
l’armistice demandé par les musulmans.
--Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer la ville[13]...
[13] A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre
chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq
cents musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des
morts au 20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre
mille environ.
A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, quelques
marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages comme
Mahamed-Khan, promis cependant à la mort, les espions à la solde des
Turcs, comme Yadoullah-Khan, qui porte lunettes pour avoir l’air d’un
lettré ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque meurtre
anonyme, ils se réfugient à la mission américaine ou chez les Pères
Lazaristes. On remarque que les rares cadavres des Persans notoires sont
percés de trous comme des cibles. Les ordres des officiers aux
volontaires répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire:
--Tirez sur les chefs! Les Persans, privés de tête, se disperseront.
* * * * *
Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour en revenant
d’expédition. Il est tout heureux de nous montrer le mécanisme d’un
mauser automatique que lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le
prendre.
--_Nogo Persisky capout!_ dit-il dans son jargon.
Ce qui doit signifier: «J’ai tué beaucoup de musulmans.» Il fait le
geste de couper des têtes.
--_Skolko?_ (Combien?)
Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se vante un peu...
Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels miséreux nous
harcèlent.
--_Gardache! clebo, gardache!_ (Frère, du pain!)
Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette musulmane,
blonde, mal vêtue... Babaïeff tire son porte-monnaie gonflé d’argent
persan et, généreux, dépose dans la petite main de l’enfant une pièce de
cinq krans à l’effigie du schah.
--Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, moi, je le donne...
dit-il en riant à Nicodème qui lui tient son cheval.
* * * * *
--Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.
--Une... comment?
--Armistice, comme on dit.
Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit juger les
coupables qui déclenchèrent les troubles, on doit également retirer
toutes les armes des Persans. Tout cela traîne. On discute, on temporise
selon les procédés habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de
semaine en semaine... Il n’y a pas de raison pour qu’il ne dure encore
longtemps.
Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards apportent la nouvelle
que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun et cinquante soldats de sa
suite invités par le fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un
grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.
Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la plaine, des
chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces derniers temps,
déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont changé d’avis. Ou bien, ils
n’ont pas reçu l’argent promis pour leur collaboration...
Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.
Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des Kurdes de la montagne
reconnaissables à leurs bonnets pointus et à leurs turbans à franges.
Ils participent à la police générale. Ces Kurdes paieront pour les
autres.
Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent au couteau,
sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. Quelquefois ils se trompent et
tombent sur des Persans. L’opération se fait en silence. Presque pas de
coups de feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des femmes qui
gémissent...
Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans la boue. Un grand
corps la gorge coupée. Un autre, le visage rasé de frais, la peau très
propre. Sur l’abdomen, un petit trou par où sort un tuyau rond et
rosâtre d’intestin. L’homme a été poignardé d’un coup vif.
--C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant les plaies... Et
vous voyez comme leurs pieds sont blancs... Ce n’était pas des
«pauvres», ces Kurdes, que l’on rencontrait, mais des «gentlemen» qui
avaient une mission: se défaire d’Agha-Petrous.
--Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous?
--C’est, si vous voulez traduire: «Monsieur Pierre». Nous, nous le
nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du village de Bazé, en Turquie
d’Asie. Il n’a pas voulu servir dans les armées turques. Il est le grand
général des Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.
--Et alors?
--La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans tremblent.
Mahamed-Khan se demande dans laquelle de ses chambres il pourra bien
coucher. Mais l’Ange sur toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.
* * * * *
--Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc cette Persane qui
vient si souvent à l’ambulance et cherche à parler aux Français?
--C’est rien...
--Mais encore.
--C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint jaune, qui a une
affreuse maladie et qui se croit guéri parce qu’il a pris des remèdes de
chez vous.
--Son nom?
--La Persane, c’est Etiram-Khanoune.
Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je connais quelque peu
Etiram-Khanoune. Elle s’habille à l’Européenne, du moins, elle se
l’imagine parce qu’elle porte des corsages verts, des jupes roses--deux
ou trois, l’une sur l’autre--des écharpes pourpres et bleues. Elle est
recouverte de soie noire, voilée comme le sont les femmes de sa race
lorsqu’elles sortent en ville accompagnées de leurs suivantes.
Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, «l’imbécile-idiot» dont parle
Nicodème, s’est perdu.
--Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.
Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver? C’est la
prière que nous adresse Etiram-Khanoune.
--Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me conseille Nicodème.
--Comment voulez-vous?...
--Répondez quand même...
--Mais nous n’y pouvons rien...
--Oui, oui, vous pouvez parfaitement.
Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande bouche, un nez
trop long pour son visage très ovale, elle a de grands yeux noirs
étonnés qui font oublier jusqu’aux oripeaux criards dont elle
s’affuble... Elle parle sans se voiler la bouche. Où est son frère? Elle
est prête à partir sous l’escorte d’un soldat français...
Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache son visage devant
le regard du Chaldéen. Longuement, Nicodème explique je ne sais quoi.
Etiram-Khanoune me remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.
--Que lui avez-vous conté?
--Que les Français allaient retrouver son frère, répond Nicodème. Vous
avez bien vu: elle est partie contente...
Allons! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. Mais cette
réflexion intérieure accordée à ma perspicacité en défaut, je reprends:
--Qu’allons-nous faire pour le retrouver?
--Rien, me dit Nicodème en riant.
--Comment rien? Alors pourquoi lui promettre?
--Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de chercher son frère.
Elle va compter sur vous. Elle perdra du temps. Le frère, s’il est
arrêté, personne ne viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué.
Voilà.
«Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense,» affirmait déjà le
capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils le sont beaucoup plus...
* * * * *
La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère n’est pas une
exception. On ignore assez l’autorité, le ton décidé que savent prendre
les femmes musulmanes sur les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va
souvent dans la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes dirigent
leurs maris abrutis d’opium... Le fils du gouverneur parle d’aller à
Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. Sa femme s’y oppose parce
qu’elle est jalouse. Il renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même
jeune femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris...
--Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous confie Yadoullah.
Son fils ne sait plus ce qu’il veut; sa belle-fille commande à la maison
et les Chaldéens-Djilos le gardent prisonnier.
De même, au cours des pillages, pendant que l’homme s’enfuit pour se
mettre à l’abri sous les pavillons français ou américain, on voit les
femmes persanes rester dans leurs demeures, surveiller les domestiques
et préparer l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets
précieux.
* * * * *
--Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, dans la région
de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, c’est exact.
--Comment? Il y a déjà huit jours que les femmes chaldéennes se
lamentent et poussent des cris de deuil. Et c’est seulement aujourd’hui
que vous avez la certitude que celui que vous pleurez est bien mort.
--Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de Mar-Schoumoun. Mais,
ajoute Nicodème, c’est seulement cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint
les douze cents soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.
Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de surprises; les
tourmentes de neige qui durèrent de décembre à fin mars sont finies. On
distingue la ligne bleue des montagnes et, sur les terrasses de la ville
de nouveau tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges
d’Allah.
Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer de force les
tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi Odischou, le marchand de vin,
porte un fusil et patrouille dans les rues. Il est assez dangereux,
parce qu’il a peur de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait
victoire quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la fin de
ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque chose comme
«veilleur de nuit». Son fusil le gêne. Pour lui, une arme, c’est une
marchandise qui est bonne à vendre...
Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans ne sont pas rassurés
par cette police intérimaire. Yadoullah n’ose même pas aller jusque chez
lui, sans escorte.
Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar depuis longtemps,
il me prie de faire un détour pour contempler les boutiques éventrées.
La plupart contiennent des cadavres entassés que des chiens déchirent...
Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée sous le thorax
d’un Persan, comme sous un tonneau.
On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente rouge du
cadavre, sous la robe de couleur...
--Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, assure
Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, nous irons. Toutes les
maisons par ici ont été pillées; aussi elles ont peur, les femmes...
Je demande négligemment:
--On a pillé chez votre belle-sœur?
--Non, pas encore...
Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.
* * * * *
--Mais la police fonctionne bien à présent?
--On vole toujours.
--On n’arrête personne?
--Oui. Voici justement des pillards.
Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On voit un Arménien
qui crie:
--_Habarda!_ (attention!)
Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un Chaldéen, un
Kurde, trois Persans--qui, la nuit, dévalisaient les maisons. On les a
attachés ensemble au moyen d’une ficelle passée dans les narines.
On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables qui s’avancent
sur une seule ligne, la tête penchée et tâchent de suivre, sans se
heurter, celui qui les conduit de façon que la corde qui les réunit ne
se tende pas trop brusquement.
--C’est pour l’exemple? dis-je.
--Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les rues
principales, toute la journée.
--Et après?
--Après? C’est fini.
--On les lâche?...
--Vous voulez plaisanter!
--Non, je vous demande.
--Eh bien, on leur coupe la tête, voyons!
* * * * *
En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels coups de feu, un
chien qui hurle, un autre qui pleure. Le jour, des patrouilles. On
rencontre des prêtres nestoriens. Mar-Saguis notamment qui tient à se
montrer et porte le même costume que feu Mar-Schoumoun: la soutane
flottante, le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. Près de la
ceinture, une montre et sa large chaîne, la crosse d’un revolver et,
dans une poche trop étroite, un peigne à cheveux aux dents ébréchées.
On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse le Kurde. Courts
billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier apporte en faisant de
grands gestes. Ces billets sont recopiés, distribués et affichés. La
première lettre annonce:
«Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. Il n’y a de noir
que les toits et les murs des maisons. Nous sommes à six heures du
village de Tchara.
«Le serviteur des serviteurs de la nation.
«Signé: Petrous Elia.»
La seconde réclame des renforts:
«Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent nous
rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au foyer sont des
traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple d’en fusiller
quelques-uns...»
Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.
«Hourra! Gloire à Dieu Tout-Puissant! La belle forteresse de Tchara
est entre nos mains. Le drapeau de la Croix flotte sur son toit...
Promenez-vous avec allégresse et rendez grâce à Dieu qui combattait
ouvertement parmi nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne
pensions. Tous nos hommes connus sont saufs.»
Le quatrième billet chante victoire:
«Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son fils Krosrov, ses
femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les vallées sont pleines de
cadavres de l’ennemi. Les chambres des maisons de Tchara sont toutes
encombrées de prisonniers que nous avons ramassés. Les richesses comme
les moutons, les tapis, les bœufs, etc... sont innombrables. Nous
avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu mille cinq cents tués.»
* * * * *
Faisons l’inventaire.
A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a toujours les
cinquante Français--nous-mêmes--et leurs cinquante fusils.
Il y a quelques Russes répartis dans les divers services de l’«armée
nationale de l’Azerbeidjan». Il y a trois colonels russes sans mandat,
un lieutenant français et deux popes.
Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne Lentina qui s’est
grimée en «sœur de charité», une doctoresse blonde, quelques infirmières
âgées et trois demoiselles de l’Intendance qui s’exercent à monter à
cheval.
Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la dame du
Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne comptent pas. De même que les
Arméniens et quelques chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes,
ces deux dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales:
haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, bottes rouges,
cravache.
La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est consacrée au blanc
et se fait suivre d’un Persan, transformé en cosaque tout en carmin.
Touchant effort pour attirer les regards préoccupés des Français.
C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme à la taille trop
serrée, au visage trop poudré, qui se promène dans un costume
d’opéra-comique et nous dévisage avec de grands yeux effrontés et
mendiants.