On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que
les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à
l’ambulance.
Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un
samovar, un narghilé.
Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa
lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et
pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule...
Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait
mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également
nécessaires:
--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres...
--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement.
--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan
peut m’offrir.
Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré
plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.
Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les
maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient
arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se
précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions
que cachent les «grands personnages».
On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés
depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des
vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à
pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est
déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même
temps un paquet d’entrailles collées à même la toile.
Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des
blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une
flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs...
--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!...
Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit
d’une voix rapide:
--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se
noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents,
pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous
encombrent...
Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un
vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de
ses oncles?
Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires
comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son
ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés...
--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls
l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards...
* * * * *
Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en
bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre.
Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme
elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel
russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par
des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la
tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil.
Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les
Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du
colonel.
--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui
avaient reconnu le chien de leur ennemi.
Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari,
capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore
à Guelman-Khané...
Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle
caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle
s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui
alourdissent sa marche.
--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.
Des blocs de boue.
Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina,
apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah
l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune
femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire
un coup de revolver dans la tête. Il est mort.
Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est
Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina
écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle
reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis
elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise,
appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter...
Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son
emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute:
--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de
temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est
mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se
tuer...
Et il laisse échapper tout haut cette réflexion:
--C’est une femme qui porte malheur!
Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses
origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par
la comédienne, essaie de courir derrière lui.