Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme vous nous manquez,
tout d’un coup!...
Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris quelque chose de
votre secret. Nous savions que le même jovial garçon qui plaisantait,
qui riait des «siestry» et de leurs féminins stratagèmes, qui ne
dédaignait pas de boire avec les rédacteurs des «Soirées» dissimulait
sous son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.
Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits encore. Mais
un seul numéro parvient à voir le jour. Le journal ne peut plus
paraître, parce que chacun des rédacteurs--même Captain sur qui l’on
fondait de grands espoirs--note sur son carnet de route, à l’usage de
ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin involontaire.
Nous assistons en effet à un grand événement: la révolution russe dans
ses tâtonnements, les remous qu’elle provoque jusqu’en Perse et c’est à
peine si nous nous en doutons.
* * * * *
--Lentina vous a fait ses adieux? demande Maurice Jammes.
--Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à Tiflis...
--Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé pour vous,
reprend Jammes.
--Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide Marcel Benoit.
--Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, il neige...
Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, comme c’est long et
comme cela glisse vite... Des coups de feu, encore, sitôt que la nuit
abrite les tireurs.
Les musulmans qui sont sur les listes des «suspects», comme
Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade est plus serrée que les
autres soirs... Du haut de leurs terrasses, les Persans tirent dans les
rues, au hasard, n’importe où... Cela peut durer jusqu’au petit jour...
«L’homme-qui-doit-mourir», pris de peur, a creusé une meurtrière dans le
mur de sa maison par où il appelle les Français.
--Monsieur, sauvez-moi! Ils vont me tuer!
Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur les montagnes
de cendres élevées par les adorateurs du feu, et ils envoient sur les
quartiers musulmans une douzaine d’obus...
La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans se préparaient
en secret à anéantir l’armée des volontaires chaldéens. On dit qu’hier
ils ont attaqué les premiers un groupe de soldats... On dit qu’il y a
déjà vingt-trois femmes ou enfants tués.
--Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe Maurice Jammes.
Nous dormons quand même.
Le lendemain, on apprend que «Mahamed-qui-doit-mourir», fuyant sa
demeure a été arrêté par des soldats arméniens qui l’ont mis en joue. Un
officier français[12], en se plaçant, au péril de sa vie, devant
Mahamed, a empêché les Arméniens de tirer et donné le temps au «suspect»
de se cacher dans l’ambulance.
[12] M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français
auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui
organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons
chaldéens pour le compte des Alliés.
--Quel dommage! Enfin, ce sera pour une autre fois, murmure Nicodème.
Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, au-dessus
de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. Le long des rues,
d’inoffensifs passants tombent, frappés par des ricochets. Les
musulmans, à l’abri derrière leurs créneaux, tirent afin de se rassurer
eux-mêmes et d’effrayer leurs ennemis.
Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la journée.
En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il longeait le
cimetière plein de neige, aux portes de la ville, un Français tombe
grièvement blessé.
Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses coreligionnaires.
--Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un des vôtres. En
ville, les Français sont respectés et aimés. Ce sont des Arméniens qui
ont tiré pour que vous vengiez ce crime sur les Persans...
A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de mouchteheds, de saïds,
agitant des drapeaux, chantonnent une phrase que Yonas nous traduit:
--Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire la paix!
Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne cesse pas.
Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée est voisine
de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. Il ne sait pas ce que sa femme
est devenue. Les chrétiens ont pillé et brûlé sa maison. Il reste
silencieux, devant la porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les
paumes rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque Allah, puis
il reprend son attitude indifférente.
Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner cette nuit,
l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la recherche de quelques-uns des
nôtres qui ont dû s’égarer car ils ne sont pas rentrés.
Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes murailles
creusées de meurtrières, nous avançons en file indienne. Un coup de
fusil, un autre qui répond, puis un autre encore qui semble plus près...
Quelques cadavres sur les tas de neige...
Yonas et le mollah s’arrêtent... Quelqu’un, au bout de la rue, une
silhouette noire qui psalmodie... On écoute, on touche d’instinct la
gâchette de son revolver... Ce n’est qu’un mendiant qui se plaint... Et,
plus distincts, comme nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans
une ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les échos de la
fusillade... Ces messieurs, sur leurs terrasses, échangent quelques
coups de fusil parce qu’ils ont entendu le bruit de nos pas...
Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée par des
domestiques tremblants. On nous fait entrer dans une pièce obscure,
éclairée seulement par la lumière qui filtre sous un large rideau de
théâtre... C’est la maison du gouverneur persan. Un coin de la toile se
soulève. Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq
musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole posée par
terre, sur les tapis.
Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le «Kargouzar»,
qui s’occupe de la police des étrangers, le «Sardar», gouverneur
militaire, le gouverneur de la ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend
du «Vahliad» (prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres:
«Sagesse de l’État», «Conquête du royaume», «Sabre de l’Administration»,
«Soutien du Gouvernement». La lampe n’éclaire que leurs larges manteaux.
A peine si leurs visages sont visibles.
Yonas, l’interprète, parle.
--Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas été retenus comme
otages?... Une erreur est possible...
C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il veut,
longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions et de politesses.
C’est compréhensible. Moi, je m’en irai un jour et le gouverneur, ce
petit homme d’une cinquantaine d’années au dur profil, ne pourra rien
entreprendre sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à
Ourmiah.
Voici justement que le «Sabre de l’Administration» nous regarde l’un
après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il proteste, il nous assure, la
main sur la poitrine, qu’aucun de ses sujets ne se permettrait de
toucher à l’un des nôtres...
--Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.
--Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, l’un des nôtres est
mourant.
--Ce ne sont pas des musulmans... Ce sont des Arméniens qui s’habillent
en musulmans pour mieux tromper leurs adversaires...
Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après tout, c’est bien
possible...
Le «grand personnage» persan et le gouverneur nous jurent qu’ils
prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et leurs courtisans
répètent leurs gestes à leur tour. Le chef de la police, un homme de
grande taille, brun, aux larges yeux, aux fortes lèvres, prend la parole
en français:
--J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du fusil...
Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre ou cinq grands
manteaux, très calmes, qui nous dévisagent en penchant la tête et se
tiennent debout, figures impassibles.
--Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être chez
Mar-Schoumoun...
--Allons chez Mar-Schoumoun.
Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens chaldéens,
demeure à l’autre extrémité de la ville, dans le quartier de
Mart-Mariam. Nous prenons congé de ces personnages, qui pensent nous
jouer une bonne farce en nous expédiant très loin.
--Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai mes soldats à
leur recherche...
Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière nous.
Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller l’attention.
Nous longeons des ruelles plus serrées les unes que les autres.
--Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, qui commande à
tous les Chaldéens chrétiens...
Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux de salve, pour ne
pas en perdre l’habitude. Le mollah n’est pas du tout rassuré. C’est
Yonas qui me l’affirme, en riant. Nous traversons la zone où les balles
des partisans se croisent... Elle est facilement reconnaissable aux tas
de cadavres qui la délimitent.
Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous abordent.
--N’est-ce pas que nous avons bien travaillé?...
Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de les
féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour continuer.
Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, s’offre à
nous accompagner chez le patriarche.
Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, que garde un
soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons dans un jardin plein de
neige, comme chez le gouverneur. On nous guide le long d’un escalier de
bois, sans rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre,
tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage maigre et un
homme jeune encore, à barbe légère, aux yeux noirs. Ils nous tendent une
main baguée que Yonas,--Chaldéen d’origine,--baise respectueusement. Des
volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah est resté
dans le jardin...
Les deux évêques écoutent Yonas.--Ils ressemblent l’un et l’autre à des
rabbins, avec leurs calottes et leurs larges vêtements noirs... Le
patriarche a un visage rose et gras, une petite moustache tombante, des
yeux très vifs...
--Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans aussi, car
les chrétiens leur porteront secours après le combat...
Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous nous levons.
--Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats fouilleront
partout..., dit Mar-Schoumoun comme Yonas lui baise la main avant de se
retirer.
Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur un tout autre
ton...
Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. Les Français
égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la mission des Pères Lazaristes
où ils attendaient la fin de la fusillade pour rentrer.