LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH

En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky--un petit nez dans

un long visage--le dernier officier de l’État-Major du VIIe corps

d’armée qui soit resté à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement

possible ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que des

Arméniens ou certains Russes, ou des «paroutchicks» dans les bataillons

chaldéens. Les premiers, il les ignore; les autres lui paraissent trop

jeunes. Aussi vient-il chercher à l’ambulance l’officier-comptable

russe: le charmant Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux

faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ils

évoquent ensemble l’heureuse époque de l’ancien régime.

Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au «Stabs Corpous»

une chambre trop grande qu’il a meublée avec un lit, une table, deux

chaises et un loup énorme et velu qui trotte et tourne, dans la pièce

trop étroite pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez le

colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre pour le vin

du pays,--un vin dur, fort en alcool, conservé dans les «linas» (cruches

de terre) et qui saoule très vite.--Il n’y a qu’un petit verre pour la

«vodka»... On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans la

même coupe.

--A vous l’honneur!

C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.

--A la santé de nos femmes! dit Brovsky en buvant la deuxième tournée.

Si vous n’en avez pas, n’en prenez point pour cela. Nous boirons une

fois de plus à la santé de nos maîtresses...

On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on avale d’un seul

coup.

--J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel Brovsky, mais avec la

chaîne...

La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.

--C’est cher, dit-il... Le cuir est rare...

--Vous avez donc une autre montre?...

--Moi? non. Mais je fais comme les tavarischy; je vends tout ce que

j’ai, et puis après je vendrai tout ce que je n’ai pas...

* * * * *

Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter Ourmiah. On le

sent fiévreux, inquiet... Enfin un télégramme!... Il l’ouvre d’un doigt

rapide:

«Envoyez en double expédition état nº 8 sur courroies selles cavalerie,

etc...»

--Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute la bureaucratie

russe tient là-dedans: «Envoyez en double expédition...»

* * * * *

Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck une liste de

personnages qui sont décorés de je ne sais plus quel ordre, parmi

lesquels se trouve Bobbyck lui-même.

--Venez chez moi demain, à trois heures, je vous remettrai cette

feuille...

Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.

--Ah! vous voilà! Eh bien, nous allons boire...

Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du vin et de la

«vodka» de la veille, sont sur la table. Le loup tourne en rond dans la

chambre, contrarié par les deux officiers, ce qui l’oblige à faire des

détours dans sa fuite perpétuelle sur place...

--Et le papier?... demande Bobbyck...

--Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. Mais je vous

le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.

Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire chez son ami, il a

oublié la fameuse feuille.

--Venez donc la chercher demain... Cela vous promènera... Ah!... à la

santé de nos maîtresses!...

* * * * *

On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un vieux fonctionnaire

de l’ancien régime qui s’est engagé dans la nouvelle armée, l’armée

chaldéenne.

--Pour quoi faire?

--Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive jusqu’à sa mort.

Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. Attablé

devant son guichet, il le harcèle de demandes:

--Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser?... Ah! bien, et pour

avoir de la poudre... Le soleil a bruni le visage des soldats

chaldéens... Il faut qu’ils ressemblent aux Russes... Où pourrait-on

trouver de la poudre de riz?

L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, son gros

visage à lorgnons. Ces questions le dérangent dans ses habitudes

paisibles. Il répond hargneusement, mais Bobbyck, sans se fâcher, lui

présente des quittances, l’une après l’autre, les épluche...

--C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, dit-il avec

indulgence. Il travaille quand je vais le voir.

De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire range

ses plumes et ses crayons et se retranche douillettement derrière ses

factures, ses cigarettes, ses morceaux de sucre, sa tasse de thé et se

hâte de ne plus rien faire.

* * * * *

Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre à boire à la

façon des Russes. C’est un sport qui comporte de l’entraînement. Il

s’agit de vider chaque fois son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre

s’arrosent de «vodka». C’est plus rapide, cela met tout de suite les

convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire glisser les

tranches de melon confites dans le vinaigre, les harengs en équilibre

sur des œufs durs, l’herbe parfumée des montagnes de l’Azerbeidjan...

Aucun choix du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les

plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel et les poires

macérées dans l’acide acétique...

Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les coudes sur la

table, le buste en avant, il suce un morceau de sucre en buvant le thé.

Ce morceau, il le retire lorsqu’il repose son verre et le place à côté

de son couvert; il mange du pain avec le potage, il manœuvre la

fourchette à pleine main, comme s’il tenait un poignard... Le repas se

compose de plats chaldéens: riz au sec («pilau»), mouton rôti aux

champignons de saule, vin blanc et, à chaque changement de service, un

petit verre d’eau-de-vie. C’est par le thé et la «vodka» que l’on

termine habituellement. Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le

maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre sous la table que

de ne pas tenir tête à son ami.

* * * * *

Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus attendre. Les seuls

officiers russes qui persistent à rester sont détachés de l’État-Major

chaldéen. Les musulmans, sur des ordres venus de Tauris, préparent,

dit-on, le massacre des chrétiens; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa

constitution, sont des choses qui n’intéressent que les gens de Londres

ou de Paris.

--On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça va aller encore plus

mal.

Et Bobbyck:

--Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple qui veut absolument

la paix?

Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on verra bien. Mais ce

soir précisément la fusillade oblige Bobbyck et lui, à s’enfermer au

«Stabs». Ils décident de partir dès l’aube.

--Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.

Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui conduit à

Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des livres ouverts et des

papiers non signés. Mais il emmène son loup.

L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, puis s’arrête

tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah doivent dormir à présent. Nous

sommes tranquilles. Quelques cadavres dans les tournants des ruelles.

C’est tout.

--Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien n’est plus dangereux

qu’une balle perdue. Il y a toujours quelqu’un pour la trouver.

--Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont les mauvais

tireurs...

Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est la minute des

adieux. Brovsky a enlevé le collier de son loup.

--Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. Oriente-toi et

tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.

La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, flaire le vent,

décrit un large «huit», par habitude, puis s’éloigne, s’éloigne encore

sans se retourner. Elle s’arrête, pointe les oreilles. Elle écoute,

l’échine basse et disparaît derrière une haie de saules... Elle est

partie.

--A notre tour, maintenant, dit Brovsky.

--Espérons que nous aurons autant de chance que le petit frère aux

longues pattes, ajoute Bobbyck.

Et ce sont les adieux et des souhaits.

--Oh! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre de vodka. Il est

resté sur ma table... là-bas...

--Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé; affirme joyeusement

Marcel Benoit.

--Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis?...

Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite... Pas aussi

vite que le loup, tout de même...

D'Archangel au golfe Persique · 第 72 / 100 题