En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est une trouvaille.
En principe du moins. Sur le papier, si l’on préfère.
--Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.
Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers russes qui
s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient dans un poste avancé,
pendant la guerre. Ils le disent. On ne peut contrôler leur parole,
puisque les communications télégraphiques sont déjà difficiles. Toute
une jeunesse en uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers
commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit ans.
Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne veulent pas que
l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, et voici qu’ils se détournent
des Français. L’armée chaldéenne s’organise difficilement.
Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles constate:
--On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste à Ourmiah pour
examiner les «droujinas»... Il s’y opposera... Cependant, le gouverneur
persan de la ville annonce que des peines sévères seront prises contre
les sujets persans qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.
Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. Ils vont en même
temps protester de leur fidélité auprès du gouverneur persan. A
l’État-Major russe qui leur offre des fusils, ils répondent par ce mot
qui justifie toutes les servitudes:
--Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons pas qu’on le
sache...
Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ des Russes, mais
on n’a pas pensé que les chrétiens, riches d’armes et de munitions, se
souviendraient d’abord que leurs vrais ennemis sont à côté d’eux: les
musulmans de la région, les musulmans propriétaires de villages et de
grandes maisons...
La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure toute la nuit.
Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, et Mahamed,
«l’homme-qui-doit-mourir», s’en va, inquiet, à l’affût des nouvelles.
On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été fusillés en
représailles.
Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou annonce de
graves événements.
--Le gouverneur, le «kargouzar», le «sardar» ont dit que les Français
devaient s’en aller... Il y a des canons, des fusils, des revolvers pour
les chasser... Au besoin, les dents de leurs soldats suffiraient à les
mettre en fuite.
* * * * *
La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où il est sage de ne
pas trop sortir le soir... Pour mettre fin à ces fusillades nocturnes,
le gouverneur persan a convoqué chez lui les «grands personnages», les
«honorables présidents» des diverses missions religieuses, les
patriarches chaldéens, les dignitaires persans... Autour des grands
tapis, on parle... Chacun débite son petit discours en faveur de la
paix, sur ce thème émouvant:
--Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des frères, puisqu’ils sont
sujets du même grand pays, la Perse...
Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent avant la
tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné leurs demeures que la
fusillade recommence comme la veille...
* * * * *
Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on rencontre de vieux
aventuriers comme cet Antone Babaïeff, officier qui s’est enrichi en
vendant toujours le même fusil. Son procédé est des plus simples. Il
confie dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il peut lui
faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous est fixé dans la
campagne, hors des portes de la ville, car ce genre de commerce est
interdit. Babaïeff apporte le fusil, le musulman les krans (monnaie
persane) convenus. Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car
il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, comme par
hasard, un Chaldéen, le propre frère de Babaïeff, qui reconnaît le fusil
d’Antone:
--Canaille! Tu as volé cette arme à mon aîné!...
Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet ustensile
dangereux que les deux compères pourront céder de nouveau à quelque
autre dupe...
Tout ceci est bien compliqué et demande une assez longue mise en
scène... Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres moyens. La nuit, il arrête
les Persans armés qu’il rencontre, les tue proprement s’ils ne sont pas
convenables et les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal
dont il trafique... Les musulmans achètent cher les armes à feu; les
rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux... C’est ainsi
qu’on fait fortune dans la carrière des armes.
Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous rencontrons
souvent ce charmant garçon à la cordiale poignée de mains.
--_Sdraz, tavarisch!_ nous dit-il, car ne sachant pas le français, il
nous parle en russe.
Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon usage:
--Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux qu’il a couchés
gentiment sous la neige, plus une femme parce qu’il s’est trompé.
Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et râblé, s’éloigne,
heureux de ses exploits. Je ne crois pas qu’il se vante. Il dépense
beaucoup, il a toujours de l’argent et quantité d’objets
bizarres,--bracelets, montres, colliers, ceintures ouvragées,--à vous
offrir...
--Il a bien fait! conclut Nicodème.