AVANT LA FIN

Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il

s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de

ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français

font à ce sujet de sévères remarques:

--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer!

s’étonne Bobbyck.

La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine

Bobbyck ajoute:

--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en

empareront.

Puis, pour nous:

--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus

loin...

Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau,

tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace.

On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout

son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis

au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des

factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un

peu partout.

Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq»

est fermé.

--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien

dommage!...

Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La

paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés.

Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis,

charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes...

--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais

donné l’adresse?...

Il fait «oui», en secouant la tête.

--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes.

--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck.

Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon

vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme

Jammes observe:

--Nous sommes bien isolés à Ourmiah.

--On est seul partout, dit-il presque sérieux.

Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de

Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un

sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude.

Toutefois, il reprend très vite:

--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont

les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues.

--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis?

demande Jammes.

Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle

a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle

qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle

est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.

--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé.

C’est aussi une «sœur de charité» russe.

--Prenez-moi!

--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme

dame sanitaire...»

* * * * *

Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre,

tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande

les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant

à lui, il ne sait pas... On insiste:

--Voyons, vous savez bien quelque chose?...

--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est

plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand

nouveau café...

--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis?

--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc?

--Tous.

--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin!

Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près

d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image.

--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il.

Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la

frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance

distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les

camarades posent leurs conditions:

--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des

manteaux.

Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à

cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination.

* * * * *

Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici:

constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et

chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy»

abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le

«Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.

--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck.

Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait

appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des

anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux

nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans

cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme

oriental, qui n’a pas de lendemain.

Le sceptique Bobbyck résume la situation:

--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà

huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze

officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize

officiers, mais pas encore de soldats...

Et il pense aux choses pratiques:

--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky

peut beaucoup.

En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux

armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la

Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la

noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations

sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de

Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas.

--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs

Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!...

* * * * *

La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a

établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été

pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des

marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes

quittent la Perse?...

--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le

commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs

de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma

flotte et je me retirerai...

--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration

de votre compagnie..., observe Bobbyck.

--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle?

Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à

Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.

Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez

les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre.

C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de

colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave.

Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau

venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la

main et inspectant toutes les encoignures...

--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le

colonel en relevant un front soucieux...

--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais

maintenant ils ne sortent pas...

--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des

trous dans les murs?...

--Des souris?... Non plus...

--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment

appelez-vous?

--Des cheveux?...

--Non...

Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie:

--Des poux!

--Non. Il n’y en a pas.

--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa

grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il,

parce que j’en ai peur!...

* * * * *

Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les

capotes grises qui sont restées à leur poste.

Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan,

interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»:

--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une

armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un

pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours...

On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent

les bateaux et les gares. On leur dit:

--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient

revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous.

Mais ils répondent:

--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout

le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous.

D'Archangel au golfe Persique · 第 68 / 100 题