Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le
ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du
petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver,
le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal
pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des
murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant
l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où
les saules se profilent dans la brume...
Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans
les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de
hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse
dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...»
--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour
la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver...
Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote
grise.
--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.
A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête.
--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous
occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu.
Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et
des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement
et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine,
etc...
La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en
Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et
nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au
redressement de ce vaste pays.
C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou
furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que
l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention
de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et
des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des
caravansérails.
«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler
d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau
noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la
ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les
Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir,
comme d’habitude.
Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et
la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que
la guerre était finie?
Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du
Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats
qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés
depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent
d’un expédient: le théâtre gratuit.
A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de
la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des
«praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles.
--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne.
Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons!
Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres
encore...
Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours
que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la
retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les
Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces
déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays:
l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et
le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils
rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police
relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable
humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se
prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix
autorisée psalmodie:
--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des
camarades acteurs.
Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous
les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands
gosses...
Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous
allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations.
Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà
ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de
l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier,
ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution
en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les
transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les
armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que
leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis
les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils
savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire...
Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles
rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si
elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne
Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles
composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit.
Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une
danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la
félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle
ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la
travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la
tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de
croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses.
* * * * *
Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On
a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des
secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils
les saluent de la formule rituelle:
--Camarades, la terre et la liberté!
Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne
savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre
uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait
leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent
pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la
Révolution. Ils nous saluent simplement:
--_Sdraz, tavarischy Guermany!_
Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis
croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec
inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces
redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette
confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin.
Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné,
obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé:
--Tu es libre désormais.
On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun,
une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau
citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq.
Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète:
--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le
deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti
social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de
l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq
représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu
choisiras...
L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces
grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il
surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes.
Ils indiquent la bonne liste...
Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour
que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes
raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon
qu’il ne se trompe point.
Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son
unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par
un jeune homme blond et frisé.
--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu
allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!...
Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était
vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués»
l’entourent et la protègent.
--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain.