Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des
mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi,
mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre
jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan,
ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont
roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens
qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce
jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si
méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous
laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient
même de pénétrer dans leurs étroites boutiques.
--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous
l’a dit dans les mosquées...
L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en
Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes
occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue
redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à
l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme
prétention.
On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun
connaît de réputation...
--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes
confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany.
A l’un de nous, il demande:
--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent
fous après avoir mangé du cadavre d’homme?
Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre:
--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de
cadavres humains...
* * * * *
Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux
des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique
encore les haines de religion.
On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés
à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la
veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de
feutre avec turban à franges et les larges pantalons.
De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent
dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier:
des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la
misère et la vermine.
* * * * *
On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes
les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes
gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre:
--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!»)
désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons.
Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui
plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la
mendiante s’éloigne, en nous maudissant.
--Que dit-elle?
--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois
que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les
chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle
a demandée.
Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les
lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement
ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la
campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté
qui ne fait pas oublier les Juives...
Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de
nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du
regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans
certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse
catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à
domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec
les chiens errants.
* * * * *
Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui
le font frémir.
--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en
Perse...
Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé
qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.
Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène
lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans
en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands
personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la
vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des
Français.
Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah
ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades
musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison,
des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux
des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et
moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital,
il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes
électriques et le moteur qui fournit la lumière...
* * * * *
Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à
la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines
et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné,
cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous
salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets
arabes... Il ne connaît pas le français.
Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même
pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens
indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à
leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs.
Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain
surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même,
un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et
dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à
grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où
des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche
Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne.
* * * * *
Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu
nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de
nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit
à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque,
psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les
terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des
maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les
canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des
vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes
bleues du lac, au loin...
Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée.
Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des
Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel
danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications.
--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec
un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut...
Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand
deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de
pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une
seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des
chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants
chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs,
des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans,
la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde
sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des
couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même
rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_
[11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre
de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie
considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les
dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par
malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de
prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque
immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le
plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une
folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel
d’histoire des religions_).
Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces
manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens
chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui
passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent
leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De
nombreux blessés.