NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN

On lui demande:

--Comment vous appelez-vous?

--Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème...

--Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, le nom de votre

père?

--Mon père s’appelle Israël; moi, je me nomme Nicodème...

Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui est leur nom

propre, leur nom de baptême et de chrétien, le seul qui compte.

Cependant si l’on insiste encore:

--Nicodème, fils d’Israël... On m’appelle aussi Rabbi Nicodème du

village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, le pays de la Bible, et

Rabbi est un titre que l’on donne aux instruits, aux professeurs, etc...

--Et les filles, comment les appelez-vous?

--Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres... Les garçons,

Yonas, Israël, David, Abraham, ou des noms composés, comme Odis-chou

(serviteur du Christ)... Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de

Marthe, de Rébecca, d’Esther, de Madeleine..., oui, même Madeleine...

Et il sourit.

Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats de voix ni

gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien séminariste qui attend

une dispense. Du moins, il nous le dit souvent.

--Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le parle, on l’écrit;

mais il n’a pas de grammaire...

Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est qu’une flatterie à

l’adresse des Français.

* * * * *

Il nous annonce, avec un petit ton supérieur:

--Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier...

--Les catholiques romains?

--Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient; mais, veufs,--ils

ne peuvent reprendre femme.

Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne cherche ni

l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux plaisanteries des

Français. Il est souvent surpris aussi de leur façon de railler et de

critiquer. Évidemment, il ne les imaginait pas ainsi...

* * * * *

--Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants des Assyriens

et des Syriens, les Suryaï, de ceux qui émigrèrent de la vallée du Tigre

pour se fixer dans la plaine d’Ourmiah!

Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de nous citer les

noms des rois légendaires:

--Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor...

Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble rejaillir sur

lui...

--Les Chaldéens,--dit-il encore, sur nos instances,--sont divisés entre

eux, à cause de leurs religions... Il y a des catholiques romains et des

protestants. Il y a des Nestoriens et des Jacobites... Les Nestoriens

sont quelques milliers, ils ont des prêtres et un patriarche...

Et Nicodème ajoute:

--Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche de Constantinople

en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse parce que sa doctrine tombait

dans l’erreur et distinguait deux personnes en Notre-Seigneur...

Puis, non sans quelque fierté:

--C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a persisté dans

notre nation.

* * * * *

Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance le rôle

d’interprète pour les langues turque et persane. Il a vingt-trois ans,

il en paraît trente-huit. Il ne parle que lorsqu’on l’interroge, comme

Nicodème, du reste. Il répond presque toujours à côté de la question. Il

méprise les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que la

sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations au faîte de

la mosquée; il dédaigne d’expliquer les mœurs des Persans.

--C’est de la bêtise..., dit-il.

Et, pour lui, cette réponse résume tout.

* * * * *

--Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en roulant de gros

yeux l’interprète Nicodème.

C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se rapproche de

l’arabe et de l’hébreu...

Il dit encore:

--Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham était Chaldéen...

Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des prophètes comme

s’il les avait connus.

* * * * *

Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,--elles

ne s’en rendent peut-être pas très bien compte,--pour dire de certains

Chaldéens, notamment de Nicodème et de Yonas:

--Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite sans

hésiter...

* * * * *

D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs et méfiants,

se montrent durs pour ceux qui ne partagent pas leurs idées

religieuses... Leur langage est souvent d’un rigorisme puritain,--leur

langage seulement. Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne

que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre ouvert, Yonas

me dit:

--C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait pas faire

avec lui l’œuvre de chair...

* * * * *

Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que peuvent être des

médecins français...

Une femme vient voir son mari, un montagnard, en traitement à

l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque hernie... Est-ce bien

utile, cette opération? C’est ce que demande à l’interprète, un peu

surpris, la curieuse Chaldéenne.

--Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre?...

Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion:

--Je veux bien vous le laisser, dit-elle; mais vous me donnerez dix

krans.

* * * * *

Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, semblent

avoir perdu leurs anciennes qualités de résistance. Un jeune banquier

nous apporte les bruits les plus terrifiants qui circulent à Ourmiah:

--Les Russes s’apprêtent à partir... Ils ramassent leurs fils de

fer[10]. Les Kurdes vont revenir... Le rouble est descendu à huit

kopecks... Les maximalistes ont repris le pouvoir...

[10] Fils téléphoniques.

--Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.

--Que voulez-vous faire? Ils massacrent tout le monde! Et si les Russes

se retirent sans combattre...

--Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.

--Pourquoi se défendre?... On en tue quelques-uns: mais il en vient

toujours... Ils sont nombreux.

* * * * *

Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du danger qu’il y a de

se promener seul, la nuit, dans les rues, aux environs d’Ourmiah...

--Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.

--Pourquoi armé?

--Pour se défendre...

--Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent de tout ce que

vous avez sur vous?

--Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous?

--Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici... Ce serait autant de

perdu.

--Vous aimez les Russes, Nicodème?

--Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.

--C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.

--Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables aux Turcs ou

aux Kurdes.

* * * * *

Nous les regardons vivre.

Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. Leur

religion--qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants ou

catholiques--ne les embarrasse pas. D’ailleurs, ils en changent

facilement, suivant la libéralité des missionnaires allemands,

américains ou lazaristes qui s’intéressent à leur avenir céleste. Leur

religion, c’est un ensemble de rites qu’ils observent comme les

Musulmans accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent

pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de vivre. C’est

quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment rien de leur existence,

un pavillon qui doit protéger leurs louches manières.

Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi Odischou, petit

commerçant d’Ourmiah, quand des Français s’amusent à mettre ses

doctrines en contradiction avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se

croit supérieur, bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il

vend, très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc qu’il

fabrique...

--Entrez, monsieur... entrez, je vous prie. Ma maison est la vôtre. Tout

ce que je possède est à vous... J’aime beaucoup les Français.

Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites

bénéfices... Il sait que la vente du vin est interdite par les autorités

militaires russes; mais enfreindre un ordre d’étrangers, voler un

musulman, un orthodoxe, ce n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa

réputation.

--Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, depuis que je

la connais.

Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les marchés qu’ils

traitent, les Chaldéens jettent dans la balance:

--Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.

Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis de Rome quand

ils s’affirmaient «citoyens de la Ville».

Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un adroit compère...

Et, de même, puisqu’il accomplit tous les simulacres ordonnés pour le

Carême et les Pâques, il est sûr de gagner les félicités éternelles, par

fraude, avec la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir

ses biens terrestres...

* * * * *

Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, ceux de la

montagne au contraire, les Djilos, sont braves et audacieux. La plupart,

sujets turcs, des environs de Mossoul, déserteurs des armées de Turquie,

organisent des expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance

du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs adroits. De

temps à autre, les Djilos s’aventurent dans les montagnes, mais comme

les Russes ne veulent plus combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des

prisonniers et du butin, sans essayer de garder les positions prises.

* * * * *

Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens ramenèrent de leur

dernière expédition. On nous avait annoncé des femmes, des enfants, des

vieillards, des hommes valides en grand nombre... Nous ne trouvons que

des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, le turban lourd,

crevant de faim... Un soldat surveille ces captifs.

--Oui, il n’y en a pas beaucoup... Vous ne voyez que les otages, nous

explique posément Nicodème... Les autres, ils étaient encombrants; aussi

tous les jours, le long du chemin, à chaque étape, on en sacrifiait

quelques-uns à coups de «kindjar» (poignard).

* * * * *

Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la montagne où il habite,

voir son frère, blessé grièvement par les Kurdes et que l’on soigne à

l’ambulance...

On s’informe:

--Ah! oui. C’est celui qui est mort ce matin... Il est resté trop

longtemps sans soins... Déjà, quand il est arrivé ici, il n’y avait plus

d’espoir... etc.

Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. Les infirmiers

parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend rien à notre langue et

nous regarde l’un après l’autre.

Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme d’habitude,

s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le Chaldéen.

--Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès...

Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage du montagnard

l’effet des paroles gutturales. L’homme tient un bâton à la main, il

porte une besace derrière le dos, lourde de raisins secs et de piments

qu’il apportait au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne,

puis se laisse glisser et coule par terre, contre le mur... Il vient

d’«apprendre»... Il baisse la tête et des larmes gonflent ses paupières

bronzées...

Un silence, puis l’infirmier demande:

--Où est le cadavre?... Dans la petite chambre?...

--Oui..., recouvert d’un drap...

--Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le voir?...

Yonas parle de nouveau:

--Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre?... Comment?... Avec

quel prêtre?...

Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage rocailleux. Des

infirmiers de la salle d’opération, l’air affairé, circulent

paisiblement. Deux dames en noir, l’une brune, col marin, béret bleu,

l’autre d’un blond léger, passent près de nous, sans rien comprendre. Ce

sont deux doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter

l’ambulance.

--Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.

--Eh bien, demain, s’il veut...

--Oui, demain.--Il dit encore: «Traitez-le comme votre propre fils.»

D'Archangel au golfe Persique · 第 55 / 100 题