Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux bleu clair, sa
moustache courte et sa blouse marron qu’un caoutchouc lui plisse à la
taille. Il a nom Bobbyck, il habite Pétrograde, où sa femme est restée.
Officier de carrière, il est entré dans l’administration quelques mois
avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter,--ce sont des
choses qui se rencontrent, même en Russie,--il accomplit
consciencieusement son nouveau métier. Il travaille, par caprice, deux
jours et deux nuits de suite, se débarrasse de tous ses comptes, puis il
se repose; il fume, il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien
à faire.
Un rien l’amuse cependant: un Bordelais qui parle en faisant de grands
gestes, un Persan qui manque de tomber, un enfant qui chante... Une
capote jetée sur ses épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise,
pendant le jour et, la nuit, vadrouille un peu... Il va prendre le thé
chez des «sœurs de charité» (c’est ainsi qu’on nomme les infirmières
russes) qui sont militarisées à l’hôpital des épidémiques ou à l’hôpital
des vénériens.
--M’avez-vous apporté des lettres? demande-t-il au vaguemestre. Depuis
que je suis ici, j’ai reçu douze lettres de mes maîtresses et pas une de
ma femme... Voilà... Mariez-vous!...
Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail: c’est une
chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir terminé la traduction
d’un long rapport en termes techniques concernant un décès des suites
d’une opération chirurgicale, il secoue sa plume et conclut:
--Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons de blanc et nous
irons passer la visite.
Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il lit dans son
journal que les compagnies d’assurances de Moscou donnent soixante
roubles pour mille roubles sur les immeubles situés en pays envahis par
les Allemands et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se
trouvent dans la zone des armées russes. Il commente cette nouvelle dans
un éclat de rire.
--C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances savent bien
que les maisons où sont les soldats russes seront complètement
nettoyées...
Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et reste sans rien
dire. Devant sa table de travail, il regrette Pétrograd, la ville
cosmopolite, Moscou, pittoresque comme un grand village disparate, et
Tiflis, où les femmes se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons
de bois...
--Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, beaucoup dans
l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un imbécile pour l’expédier à
Ourmiah.
* * * * *
Ce jour-là, nous allons au «Stabs» (état-major général russe) avec
Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes particuliers sont
arrêtés. De graves événements se produisent en Russie. Les officiers ne
veulent pas nous montrer le communiqué.
--Faut-il qu’il soit mauvais! constate le capitaine Bobbyck.
Près d’une porte, on entend une voix téléphoner: «Crise grave...» puis,
plus rien... Un officier, l’air furieux,--parce que les nouvelles reçues
sont «tendancieuses», ou parce que son thé est trop chaud,--veut bien
nous confier:
--Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques seulement nous gardent
aux avant-postes. S’il prend fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je
ne sais pas comment nous pourrons nous échapper.
Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il envisage tout de
suite la retraite. Il commande, du reste, une compagnie à Ourmiah... Il
poursuit:
--Oui, la percée serait même facile et notre retraite coupée, car les
Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais vraiment pas du tout comment
nous pourrions fuir...
--La situation est très critique, conclut sans rire, le capitaine
Bobbyck.
--J’allais le dire, réplique l’officier du «Stabs».
* * * * *
Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, détachés des divers
secteurs pour prendre part à une conférence sur les services de santé.
Bobbyck, officier-comptable de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé
de les recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.
Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches courtes, ces docteurs
militaires portent une ceinture qui les serre à la taille et des éperons
sonnants (spécialité pour cavaliers sans monture). Parmi eux, trois
femmes, des doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes
classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de beauté. L’une
d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble par-dessus son corsage
d’une veste grise à épaulettes qui lui va aussi bien qu’un tapis.
Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à l’ambulance
française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq ou six jours, peut-être
plus, en conférence. Tant de discours ne les effraient pas.
Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte:
--Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze heures; l’après-midi,
jusqu’à cinq ou six heures, et la soirée, ils la passent à la russe,
entre eux, devant des tasses de thé.
--Qu’est-ce qu’ils disent?
--Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.
--Quand ont-ils fini?
--Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures du matin, assez
régulièrement.
C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des doctoresses
dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de garde se lève pour voir
défiler ces étrangères, parce qu’un Français, comme le dit Bobbyck, ne
peut pas ne point regarder une femme qui passe...
* * * * *
Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le
capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles sont
terminées, il nous annonce:
--Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains avantages au
détriment des officiers comptables. Ils s’en réjouissent; mais, je sais
que dans quelques jours, les comptables et les infirmières tiendront de
grands meetings; ils y prononceront de nombreuses palabres et
remporteront de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins...
Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, à
rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de ne plus
recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, décolletée, et qui
oublie de la farine sur ses seins, explique que, depuis sept mois, elle
n’a pas touché un rouble...
--Comment vivent-ils?
--On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, répond Bobbyck.
Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces dames
doctoresses, notamment, ont décidé que les «sœurs de charité»
(infirmières civiles) seraient mobilisées et n’auraient plus faculté de
changer d’hôpital.
--C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui se promènent en
vingt lazarets, elles voyagent en «premières», s’amusent avec qui leur
plaît. Elles restent trois jours dans leur nouveau poste et le quittent,
parce que la ville ne leur plaît plus.
--Les «sœurs de charité» sont pourtant bien utiles, remarque Bobbyck. Si
elles s’en allaient, il n’y aurait bientôt plus un seul officier russe à
Ourmiah...
«Et vous-même, est-ce que vous resteriez? ajoute-t-il, s’adressant à son
ami, l’interprète Maurice Jammes.
--Moi, je suis obligé: je suis Français.
--Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les Français avec
leurs paquets de coton stérilisé.