ACTIONS D’ÉCLAIREURS

Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi...

Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut

mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la

victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes

descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des

Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang.

Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se

reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un

petit feutre pointu et une veste courte...

Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que

constater la mort survenue en cours de route.

On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds

réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se

retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village.

Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la

ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami,

recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des

Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur

fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une

vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par

la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps

toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.

A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les

yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin

dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des

convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les

autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul

ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la

boîte...

Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place,

dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le

cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes

gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une

charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au

village où auront lieu les funérailles.

* * * * *

Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments

rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre.

Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever

les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit:

--Bonjour, monsieur...

Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre

langue.

Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son

homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires

chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux

grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son

travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons

et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de

poivre...

Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés

comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont

emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme

vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs

et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent

rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur

le butin...

Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils

ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi.

Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes.

Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au

partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses

mérites...

Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la

veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc

ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour»

qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne

pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son

attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe

qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule

habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...»

D'Archangel au golfe Persique · 第 48 / 100 题