LA VIE A OURMIAH

Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre

1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites

cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la

rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on

ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de

fer.

Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en

ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux

étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à

venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal

aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une

seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de

sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston

Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une

grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance

d’un détachement de tringlots.

Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque

salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces

journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de

cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les

plus calmes et les plus pondérés.

Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les

Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par

un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras,

une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en

arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir

d’imaginer.

En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou

négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah,

séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les

Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de

Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de

saules...

[8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à

Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent

des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un

dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le

français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés

fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique,

dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du

clergé de la région.

Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes

lettres?... Est-ce qu’on sait?

* * * * *

Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre.

«Ces mots à tout hasard.

«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le

croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans

la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon

les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des

jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise

séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de

prendre des airs de forteresse.

«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan,

personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un

manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les

boules d’ambre de son chapelet.

«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend,

d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des

maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les

nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le

recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette

ville, l’abandon des canons et des vivres.

«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi,

c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de

Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la

patrie ne s’étend pas jusque-là...

«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont

feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes

colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se

confondent dans une vapeur bleue...

«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les

toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours

ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement

des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que

de minuscules cheminées...

«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines...

«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles

souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia?

Écrivez-moi si vous en avez le temps...»

D'Archangel au golfe Persique · 第 46 / 100 题