Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917.
«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le
lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là,
surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train
devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour
ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie
le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement.
«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto
éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames
françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une
locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On
va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au
hasard de la nuit.
«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et
qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau
minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on
voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante:
«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._
«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots,
des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages
des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une
route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées
le long de sa rampe.
«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque
part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de
notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes
d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien
sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un
cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un
de ces landaus où l’on s’asseoit en biais...
«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son
petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les
Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire
la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt.
«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle
nous annonce les nouvelles de la guerre.
«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front
tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...»
«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A
les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt,
demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]...
[6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder
exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de
suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à
toutes les demandes qu’on leur adresse.
--Quand viendrez-vous?
--Sitchias...
--Oui, mais à quel moment?
--Tout à l’heure...
En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.
«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et
son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le
Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec
ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres
touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et
s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie,
et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous
servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui
s’épaissit...
«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et
ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque
plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la
campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une
lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame.
* * * * *
«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des
montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement
des pâturages au bord des torrents.
«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en
des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous
un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.
«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de
terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses
églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare
pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme
toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à
eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets.
«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de
pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue;
paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de
l’Atlas, en Afrique.
«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de
brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur
bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit...
«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule
oriental qui s’appesantit derrière nous...
«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons
trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées
pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous
entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs
cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont
tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce
sont des Persans.
«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande
lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à
Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de
moustiquaires.
«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs
nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui
accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que
nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons
être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit
et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à
l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en
redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de
grande curiosité à notre endroit.
«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête
blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se
décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les
rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords
sans verdure et qui souligne la frontière.»
* * * * *
Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917.
«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le
point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train.
Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous
le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les
bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à
fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en
construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de
bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte
d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge
françaises, mais beaucoup plus importantes.
«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés.
Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau,
mouton rôti, riz à la tomate, etc...
«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne
distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se
promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et
sont, du reste, servis avant nous.
«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule
sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la
plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à
travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et
cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.
«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des
gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux
médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes
saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat
russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent:
«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà
des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...»
«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si
corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la
guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et
toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était
attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports...
Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent
l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits
prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en
conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer...
«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un
ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne
à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac.
«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la
guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas
les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des
trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au
crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de
blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de
station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur
crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du
premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les
locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs
de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs.
Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que
les Français qui les regardent, et elles le savent bien...
«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient
le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes
d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à
fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs
échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument
leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent
comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...»
[7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de
montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne,
l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est
vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de
massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au
centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac
sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une
mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de
sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne
des peuples de l’Orient_).
* * * * *
Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané.
«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous
sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit
vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac
d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles?
«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb...
Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers
volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte
menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un
cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est
notre horizon...
«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes,
comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les
doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante
odeur salée...
«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur
blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches
attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...»