--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs
orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au
long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se
retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on
conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de
la nature...
C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve
doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle
parle.
--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les
tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du
passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous
clefs...
Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est
pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience:
--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes...
C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est
cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux
soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que
vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux
bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde
les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des
fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces
libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la
plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable
désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur
démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout
naturellement le vers de votre grand misogyne:
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...
* * * * *
Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages
crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan
des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les
petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui
offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous
est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un
phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants
complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de
croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de
tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres,
garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des
tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de
Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des
femmes...
Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames
s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées
par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression
si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image
nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous
longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?...
Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses
avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop
cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire:
Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement.
Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le
Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit:
--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que
venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la
guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites
Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos
affaires comme nous voulons...»
Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la
Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]...
[5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les
autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est
considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et
volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel
creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la
Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes
désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit
être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que
l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les
particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.
A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs
maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui
les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du
Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans
les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la
recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée
aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en
effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux
coupables.
Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de
partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus
séjourner: sur le front du Caucase...
* * * * *
Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait.
Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou
si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté
la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain
soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure
était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats
russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la
même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez
Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina,
qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de
fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me
dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.
--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles.
Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance
à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument,
elle me l’avoue.
--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent
jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose?
Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur
ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a
oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est
droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un
peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je
voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si
je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait
l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je
ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître.
Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?...
--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne
reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!...
Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici...
Elle dit encore:
--Je sais pourquoi j’aurai de la peine...
C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et
grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges
brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt
Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle
pas, je suis censé l’ignorer.
Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que
nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer,
pour toujours, miss Sophia prononce, avec force:
--Il vaut mieux...
Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le
temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la
gare...