Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock de Sibérie--comme
l’appelait le tsar Nicolas,--un petit paysan qui voulait pénétrer à la
Cour pour chasser les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur...
C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter l’histoire du moine
fameux, du moins ce qu’elle en sait, car tout le monde en parle en
Russie et quelques-uns en écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina
m’apporte celle qui a cours dans certains milieux cultivés.
--Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de l’alcool et des
concombres... On l’enivrait avec des herbes du Thibet fermentées. Il
tombait dans la mélancolie. Il devenait taciturne... Les courtisans
mettaient cette ivresse à profit pour faire leurs affaires avec celles
de l’État. Pendant ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu
méconnaissable... Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit Raspoutine (le
débauché), avait pris sur le Tsar une grande influence. Il entrait chez
Nicolas, quand cela lui plaisait, l’interpellait, coupait la
conversation. Le Tsar essayait de renvoyer Raspoutine: «Tu viendras tout
à l’heure...» Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, s’asseyait et
délibérait...
«Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se méfiait de tous les gens
de sa cour; il détestait les spécialistes et les diplomates. Il
préférait demander conseil à des hommes peu cultivés. Toutes les
nominations bizarres que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent
par cette crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des
affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller privé,
Raspoutine.
«Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les Allemands,
«hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour ennemis», il assurait à
l’Impératrice,--Sana, comme il la nommait dans l’intimité,--qu’elle
jouerait pour la Russie le grand rôle de Catherine II...
Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme de la chaude nuit
d’Asie que soulignent parfois les coups de feu de quelque lointaine
patrouille ou des déserteurs tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de
moi, les blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana et
de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le récit de Nina,
ajoutent une anecdote à la galanterie de Gregory ou le nom de quelque
grande dame russe à la liste de ses amours...
--La Douma trouva un jour que le scandale avait duré assez longtemps.
Des courtisans déclaraient qu’il y allait de l’honneur de Nicolas, car
Raspoutine était un paysan... Cela devait prendre fin... Un journal
annonça un jour: «Il y a quelqu’un qui a tué un chien...» D’abord, on ne
comprit pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué...
J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire du moine
Gricha, ou, pour mieux dire, à la création d’une de ses légendes...
--De nombreuses complaintes, des brochures ont été publiées depuis cette
mort. Elles sont obscènes. On raille Raspoutine, on l’appelle le
Saint-Père, et les complaintes ne sont que l’Évangile parodié... Enfin,
on a enseveli Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur
sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, en français,
simplement: «Ci-gît un membre de la famille impériale qui ne se relèvera
plus...»
La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le vent rendent plus
prenante encore cette extraordinaire histoire, luxurieuse comme un conte
d’Orient,--que gazouille naïvement la petite Nina--et qui, dès
maintenant, confine à la légende que l’on se transmettra dans les
veillées de Russie: l’aventure du solide moine qu’une Impératrice aima
et qui fut la cause première de la chute d’un immense Empire.
* * * * *
Tatiana semble en prendre l’habitude.
Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire Tatiana
jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas très loin. Et puis, cela n’a
rien d’éternel. C’est l’époque délicieuse où les nuits sont agréables,
claires encore, où l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où
l’on fume des cigarettes sur les balcons... C’est l’époque aussi où les
communiqués russes publient sans tricherie de terribles nouvelles, dans
un style sec et précis.
Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français les dépêches
russes et les lit de sa belle voix chantante, comme elle ferait valoir
une page héroïque ou l’un de ses sensuels poèmes. J’ai encore dans
l’oreille le ronronnement de certaines phrases:
--Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé de reculer des
bords de la rivière Sereth, se dirigeant vers l’est. Des régiments
abandonnent toujours volontairement leurs positions. Par contre,
quelques régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre...
La percée des Austro-Allemands sur le front russe atteint maintenant
cent vingt verstes. Les régiments traîtres s’enfuient avec des drapeaux
où l’on peut lire: «A bas la guerre! Vive l’Allemagne! Mort aux
bourgeois!» Entre les régiments traîtres et les régiments restés
fidèles, ont lieu des combats... L’offensive allemande est conduite par
un petit nombre de forces, très inférieures aux nôtres. A Tarnapol,
l’ennemi a trouvé un riche butin. Les soldats russes affamés dévalisent
les habitants... Dans le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux,
par leur manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont pas su
maintenir la discipline parmi les troupes...
Je revois le groupe des femmes: Tatiana rêveuse sur son divan, Sophia
dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui lit en scandant les mots, le
visage dans la lumière:
--Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient d’envoyer un
télégramme à Kerensky: «La Russie périt. Ne donnez pas à l’Histoire le
droit d’écrire que la Russie a été perdue par sa Révolution.»
* * * * *
--Ah! cette Révolution, elle ressemble continuellement à la vôtre!
Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs de lectures,
cherchent continuellement des analogies entre la Révolution française et
celle qui commence chez eux.
--Vous ne trouvez pas que c’est la même chose? demande Nina. Tenez, il y
a le citoyen Capet et le colonel Nicolas Romanoff... L’autrichienne
Marie-Antoinette, c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le
petit tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est
Raspoutine...
Passe-temps divertissant... De même pour leurs grands personnages du
moment, ils les affublent des noms de la grande époque: le pitoyable
Kerensky devient Danton et Terechenko se rencontre avec Saint-Just,
Lénine se change en Marat, etc... Leurs «delegates» des ouvriers et
soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires aux
armées de la République. Ils nous plagient ingénument; ils sont heureux
de nous imiter. On dirait qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils
jouent à la révolution.
Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme les autres:
--Notre révolution s’est accomplie sans répandre de sang...
--Attendez, ce n’est pas fini...
Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme en France. Sophia
prononce en souriant le nom de Korniloff. Nina, pour faire diversion,
nous conte qu’un comédien qu’elle connaît--elle les connaît tous--est
arrivé très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont assiégés
et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien avait pu se coucher sur
une haute banquette. Il dormait, lorsqu’il fut éveillé par un
«tavarisch» qui, le bousculant, s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour
se couvrir lui-même, de la moitié des couvertures que possédait
l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain du
reste, mais peu fier de partager son lit de fortune avec un homme plein
de vermine, le soldat répliquait sans se déranger: «Liberté!
Égalité!...»
Et Nina, indignée, de conclure:
--Voilà ce qu’ils appellent la Révolution!
* * * * *
C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises nouvelles. Les
meetings dans les squares, les cinémas et les concerts dans les clubs
continuent. Rien n’est changé. Les fusillades de Pétrograde, les
troubles de Moscou, le recul de Galicie, tout cela est bien loin du
Caucase. La même foule alanguie se promène le long des avenues. Les
femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent une odeur
d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. De nombreuses sœurs de
charité, en gris, la tête prise dans une guimpe noire, se retournent
pour sourire à ceux qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent
devant les télégrammes qu’affiche le journal _Respoublca_. Ils répètent
avec sérénité: «Nous sommes perdus...»
Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, du reste, parce
que nous sommes des républicains. Quant aux révolutionnaires, ils se
détournent de nous. On leur a dit, et ils le croient, que nous sommes
des impérialistes...
Cependant, que vont devenir les cinquante Français,--dont je
suis--égarés dans ce pays en «mission de propagande». On les a pris tour
à tour pour des Autrichiens, des Allemands ou des Anglais. On n’est pas
loin maintenant de les tenir pour «suspects», car ils veulent aller sur
ce qu’ils appellent le «front du Caucase».
--Sur quel point? Trébizonde? Erzeroum? Kermanschah? Le lac de Van?
Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons à bandes rouges
offrent gentiment des postes de tout repos.
--Voulez-vous installer un hôpital ici?
Ils insistent, non sans apparence de raison.
--Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, comme en Galicie.
Que ferez-vous là-bas?
On ne peut pas leur répondre qu’une «mission de propagande» n’a sa
raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle n’a plus qu’à reprendre le
train. Toutefois, ce serait la seule solution logique... Mais il y a des
choses qu’on ne peut pas avouer.