CHEZ NINA

Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même

endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce

chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en

profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en

attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les

arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de

l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick.

En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes

vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends,

derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une

femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui

s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes,

le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne

peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles

s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir»

assez savoureux.

Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une

allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces

pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas

vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant

d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme

jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous

fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y

efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina

m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte

et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la

main tendue:

--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?...

Voulez-vous visiter ce jardin?...

A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les

sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit

agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On

devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux

verdâtres.

--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?...

Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui

Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et

nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les

autres cygnes comme de vulgaires canards.

--Allons maintenant au tombeau du chien.

Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle

pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une

pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates.

--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.

Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix

pointue:

--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces

futilités...

Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec

ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs.

--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase

avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un

lapin à l’autre extrémité du parc.

Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de

petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les

branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les

dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre

passage.

En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina

me demande, au moment de prendre congé:

--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures.

C’est convenu?...

Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien

correspondre?...

* * * * *

C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour

découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La

rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en

face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès

poussent comme dans un cimetière.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du

parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un

piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne

une femme...

--Le vieux couple occupe ses soirées...

Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des

photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un

commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en

losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables,

et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des

gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un

paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les

tasses, un thé léger, couleur de bière blonde.

--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?...

Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste,

Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les

comédiens de Moscou et de Tiflis.

En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de

manuscrit se détachent.

--Laissez... ce sont des vers...

--Comment? vous... en français encore?...

Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du

Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc.

--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour

s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement.

Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît

à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit

mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont

ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France.

Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse,

l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit...

Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte

cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au

général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des

bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.

--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.

Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai

rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter,

bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir.

--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana.

Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder

dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion,

mélange le français et le slave. Je prends congé.

--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait

partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est

seulement humble.

Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de

l’application, j’arriverai peut-être.

* * * * *

Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le

trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et

veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je

n’irai donc point au thé de Nina...

Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux

Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous

demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne

reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur

tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont

nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.

--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat

continue d’invectiver contre l’officier.

Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses

cheveux blancs:

--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge...

Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules.

Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre

praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole.

--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La

discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le

droit de sortir de la caserne, même le soir...

Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il

notre Vassily?

--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il

avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des

permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles,

des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent...

Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à

quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume...

--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays

que je connais.

--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans

sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa

spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les

cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se

promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout

portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre.

Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter

tous les voyageurs!...

«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule.

Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les

bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette

guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches...

Vassily s’arrête, boit, puis repart:

--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont

instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de

1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée

en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et

du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants

parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait

l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela

pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy»

maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens

maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux,

c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour

eux, de fraterniser avec lui...

Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites

moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se

reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois

reprises seulement.

Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous.

--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école

des officiers.

--Difficile, cet examen?

C’est pour dire quelque chose que je parle.

--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.

Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des

soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des

officiers.

--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on

m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?»

--Et vous avez répondu?

--Paris, parbleu...

Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante

pas.

--Et..., vous avez été reçu?

--Évidemment.

D'Archangel au golfe Persique · 第 30 / 100 题