Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles
mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des
acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure...
Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent
aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a
aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes,
des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de
légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique
d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les
magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman,
semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que
je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me
rappellent Nina...
--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du
café chantant et qu’elle était si préoccupée.
La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je
n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait
bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si
grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de
cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à
l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni
femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous...
Mais où découvrir Nina?...
Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats,
ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils
désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui
errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel;
elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de
commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris;
mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux
perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas:
ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui
encombrent tous les trains en partance, sans raison.
Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin,
restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un
importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec
nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui
en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter
avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour
des voleurs...
Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement
ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même
indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman
plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse...
* * * * *
--Que faites-vous là, rêvant?
--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit.
Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.
--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain,
c’est votre anniversaire.
--Mon anniversaire? Vous êtes sûre?
--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires,
n’êtes-vous pas? Quatorze juillet?
--Ah oui, parfaitement.
--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela
vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina.
Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui
projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours
des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on
découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou
un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables
Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs
de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un
chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute
et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois
musulmans s’y égarent.
--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On
s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous
irons au théâtre...
* * * * *
Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte
qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des
personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au
premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi
les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond:
bosquets et jets d’eau; l’office est à droite.
--Je prendrais volontiers un café, dis-je.
--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.
Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.
--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée
chaude, de petits bonbons anglais.
Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des
thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait
souvenir qu’elle existe.
--Venez voir le jeu de lotos...
Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes
annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de
toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur
leurs cartons, avec des haricots secs.
--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre
la bourgeoisie continue...
Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.
--Sophia nous attend.
Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière
de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à
gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la
blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière
allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter
des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein
de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps
est une chose assez comique.
Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de
poignards...
Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du
public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs
saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme
dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes
tentures qui font la nuit dans la salle.
La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant.
Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de
basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et
s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia,
que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce...
A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les
globes, Sophia s’informe:
--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre
Pouchkine, musique de Tchaïkovsky...
Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui
lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le
Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un
officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.
--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours
beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout...
Vous connaissiez?...
Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la
musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par
la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en
Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes
filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou
sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et
les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle
science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même
maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette
imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir
une femme délicieuse...
Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt
noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse
voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête.
Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement
lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un
monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine
trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment.
--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un
français directement traduit.
Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs
places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à
tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent
leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le
rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia
ne m’occupait en entier.
--C’est très beau, dit-elle.
J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce:
--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est
l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky,
présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette
maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur
d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au
cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se
sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec
lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela...
«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami
Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à
Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à
Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la
scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre...
Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles
pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite,
quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué...
Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu?
--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand
on applaudissait, je n’étais pas sûr...
--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.
--Ce qui veut dire?...
--Toujours sceptique...
Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un
monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à
Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces
cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia,
pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant
minuit.
--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard,
dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche
cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény
est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez
malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il
désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il
représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle
aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en
va.
Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue
rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos
souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois
que la pièce continue.
V