Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. Elle habite dans
une maison à balcons de bois, au sommet d’une rue montante, parallèle à
la perspective Golovinsky... Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle
étudie. En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, les jeunes
filles se prétendent étudiantes...
Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin Alexandre, assise
sur un banc, près du buste en bronze de Nicolaï Gogol, elle lisait
_Indiana_... Aussitôt, elle me parle de George Sand, elle m’interroge
sur cette bonne dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la
veille...
Mais voici que nous parviennent des chants religieux. Ils font une utile
diversion et, sur le chemin caillouteux qui partage le grand square,
passe une petite voiture que traîne péniblement un cheval habillé de
blanc. Un homme suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de
sapin et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège de
jeunes filles... Elles chantent... Puis des popes mitrés, couverts d’un
long manteau blanc ou verdâtre. Quelques-uns, pour se garantir du
soleil, tiennent ouvert sur leurs têtes un large parapluie. Enfin,
apparaissent six chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char
argenté pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues des jeunes
filles, le chant grave des prêtres qui fait contraste, ce chariot au
blanc de céruse, orné de fleurs composent un ensemble assez gai... Une
foule suit, tête nue.
J’interroge Nina à petits coups prudents; mais elle ne pense qu’à
multiplier des signes de croix, très vite...
--Vous avez déjà vu?... me dit-elle enfin... Le corps est sous les
fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement... C’est là que se
font les derniers adieux. A la fin des prières, les parents, les amis,
les assistants viennent embrasser le mort, sur la main ou le front...
Nina paraît grave... Je respecte son silence. Nous descendons dans le
jardin, quelques pas ensemble. Une vieille Arménienne ridée, tassée,
toute en loques écarlates, nous tend la main et nous promet des
félicités sans nombre. Une jeune personne qui nous regardait venir s’est
levée. Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long... Ces
dames parlent en russe. Nina semble oublier que j’existe... Oui, elle
est très bien, cette étrangère dont j’ignore le nom. Elle me donne
l’idée de la beauté slave, d’autant plus aisément que je n’ai que de
vagues idées sur ce point; mais j’entends par là une beauté blonde, un
peu froide... Les trois mots que je sais de russe ne me permettent pas
d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement bottés, regardent ce
soldat français silencieux et ces deux dames qui n’en finissent pas.
Elles chantent un peu en parlant; il y a beaucoup de «kakoï», de «znaï»,
de «choy» et de «schotakoï», dans leur verbiage, mais cela ne manque pas
d’être assez harmonieux, comme toute langue qui nous est étrangère et
que nous entendons gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se
tourne vers moi, en riant:
--Mon amie me raconte les dernières--comment dites-vous?...--volontés...
des demoiselles bonnes à faire tout... revendications... oui. Maintenant
donc, elles demandent huit heures de travail par jour, une chambre, un
jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une fois la semaine, à
recevoir leurs amies dans le salon de la maîtresse... On ne peut plus
trouver[3]...
[3] Beaucoup de «belgicismes» dans la conversation des Russes qui
parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées
dans le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de
compagnie, etc. Elles enseignent naturellement le français qu’elles
connaissent: celui qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge,
imaginé par Willy en des temps déjà anciens, serait souvent ici
d’une grande utilité.
--Alors que fait-on?
La jeune «beauté slave» prend la parole et dans un français assez pur:
--Nous demandons qu’elles connaissent le français, l’anglais, le russe
correctement... Et l’écrire. Et le piano... Et la musique... Elles
ignorent naturellement. De concessions en concessions, de part et
d’autre, on arrive à s’entendre...
--Oh! voici déjà tard! s’écrie Nina. Vous viendrez avec nous, monsieur
le Français, ce soir. Nous irons à l’International-Café où grand concert
il y a. Mon amie Sophia viendra.
Sophia, la «beauté slave», sourit, dit quelques mots en russe à sa
compagne qui répond de même, puis toutes les deux me tendent la main.
--Jusqu’à maintenant, au revoir... N’oubliez pas. A sept heures, pour
les places...
Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous que ce fameux
café...
* * * * *
Lorsqu’un Russe vous dit:--«A ce soir, sept heures», il est sage de
traduire ainsi:--«Cette nuit, vers les dix heures.»
Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous mettre au courant
lui-même. Il nous donnait rendez-vous pour une heure de l’après-midi. Il
arrivait à trois heures et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se
rendent à leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, «A ce
soir, sept heures» revient à ceci: «Nous vous attendrons à partir de
neuf heures du soir.»
--Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque: «Cela n’a pas
d’importance...»
Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague:
--J’ai été retenu... des affaires...
Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, parce qu’il
lui était pénible d’être exact. Vassily nous joua cette pièce-là deux ou
trois fois. Benoit ni moi nous ne l’attendons plus. Nous avons tort, du
reste, de garder rancune à ce charmant aspirant pour une habitude
nationale.
A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, le colonel russe
fait téléphoner:
--Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure...
Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer... Si,
quelquefois, à cinq heures...
On nous annonce:
--Les repas pour les Français auront lieu à sept heures le matin, à
treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.
En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze heures, à vingt
heures, tout doucement, au petit bonheur. On réclame... On insiste...
Les autorités affirment, confirment... Cela recommence.
--Nitchevo! finissent toujours par vous répondre les intéressés. «Et
puis, nous ne pouvons pas faire autrement, cela nous est impossible...»
On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. L’état-major,
prévenu la veille, a promis de l’envoyer, sans faute. A une heure et
demie, rien. A deux heures, pas de changement. On téléphone.
--Nous l’avons envoyée à une heure et demie...
A trois heures, nouveau coup de téléphone.
--Vous n’avez rien reçu... Ah! bien. Je vais vous envoyer une autre
automobile... Oui, on m’a annoncé que l’auto que je vous ai envoyée et
qui vous était destinée est bien partie; mais, en cours de route, le
chauffeur a rencontré des «sœurs de charité» (infirmières) et il leur
fait visiter la ville...
* * * * *
Ces dames furent exactes... J’avais à peine découvert une table
inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. Un Français, en uniforme
kaki, ce n’est pas difficile à découvrir parmi les vestes couleur vert
d’eau des officiers russes.
--C’est grande fête, vous savez... me dit Nina. Nous serons très bien...
L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me semble. Une petite
scène a été construite. Le Roumain à tête de gorille émancipé, le jeune
homme chevelu, le vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des
airs religieux, à moins que ce ne soit le contraire... Des valses aussi.
La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui dire qu’un
Français, c’est un être amusant... A la mieux regarder, je vois qu’elle
est vraiment jolie et s’habille simplement: un corsage blanc décolleté,
une ceinture noire...
--Elle vous plaît, ma nouvelle robe?
J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. Mais
l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante une tragique histoire.
Un peu grosse, la dame qui montre d’un doigt vengeur les limonades et
les cafés glacés que des officiers russes, assis près de la scène,
sirotent loin du danger... On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc,
lui succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des Beaux-Arts. Il
le tient sous son bras gauche. Il récite des ritournelles qui sont
peut-être des vers.
--C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.
Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.
--C’est du «foutourisme...» Vous savez, la poésie russe, c’est très
difficile à comprendre.
Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, aux petits
yeux, aux cheveux longs, complet blanc et cravate verte, ridicule comme
un chansonnier de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.
Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête rasée.
--A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.
C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans toute la
Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. Quelques dames portent
des boucles frisées. Elles ont l’air de grands bébés comme certaines
pensionnaires de maisons discrètes. Toutes ces personnes sont
charmantes. J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne
volonté... Elles apportent trois verres là où il en faut cinq et
distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé du thé chaud ou de
la bière... Elles se promènent ainsi que des souveraines et prennent
note de nos désirs sur un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail.
La plupart prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles une
odeur violente qui tient du parfum oriental et du linge surchauffé...
Elles sont charmantes...
Une cantatrice encore... Je regarde l’amie de Nina. Oui, la cantatrice
ressemble à Mlle Sophia, qui n’a encore rien dit. Un officier chante
après la dame. Il est bien connu en ville. C’est un grand amateur, un
lettré. On me dit son nom, que j’oublie aussitôt... De nombreuses
personnes envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles
avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent le
passage...
Voici un monsieur tout de sombre habillé: faux col, cheveux luisants
aplatis. Il ressemble à un contrôleur de théâtre... Je vais en faire la
réflexion à Nina; mais elle a les yeux fixés sur le diseur... Sophia qui
me regardait, sourit, et ce sourire nous crée une complicité...
Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de toutes
couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque d’habitude sans
doute), des femmes avec des chapeaux à rubans rouges ou bleus, des
ombrelles vertes, des dentelles sur les cheveux et la gorge, des étoffes
violettes sur des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent
à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux verts...
Ces rideaux verts! Naguère, «avant» (la Révolution sous-entendu), à
travers les vitres hautes du café, la foule des passants pouvait admirer
les heureux qui buvaient et mangeaient. Les Soviets ont protesté contre
cette «injustice scandaleuse», et l’on a mis des rideaux verts pour
empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu égalitaires.
La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se ferme jamais, et
des soldats plus indiscrets que féroces, contemplent cette aristocratie
qui s’amuse à des essais de «foutourisme», qui chante et qui boit, mais
qui tremble aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour du
meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les «bourgeouais» voulaient
étouffer la Révolution dans le sang. Les délégués des Soviets
exagèrent... Ces Russes ne sont pas si redoutables. Ils se hâtent de
s’amuser une dernière fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils
ont, comme leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.
* * * * *
Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient nous chercher,
Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. Il nous confie:
--Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis trois ans: ce sont
toujours les mêmes qui se battent. Ils reviennent maintenant du front.
Ils sont fatigués.
Je le conçois bien: ils sont fatigués.
--Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. C’est bien
leur tour de se reposer; mais ceux qui n’ont pas bougé ne veulent pas, à
cause de leurs idées, disent-ils. En effet, quand il est question de
partir pour la guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux
praporchicks--des étudiants--qui avant la Révolution n’étaient rien sont
maintenant heureux d’être nommés. Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce
sont les meilleurs auxiliaires de la paix immédiate...
Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les Petits-Russiens
demandent leur autonomie, l’Ukraine son indépendance, la Pologne son
unité, le Caucase sa séparation, la Sibérie également et pourquoi il n’y
a plus ni Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles
les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des
baïonnettes.
Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre: une offensive
allemande contre Riga.
--Le kaiser aurait dit à ses troupes de marcher sur Pétrograde.
--Ah! constate Vassily.
--Vous ne saviez pas? s’étonne Benoit.
--Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.
«Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les mauvaises
nouvelles.»
Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, semblable, du reste,
sur ce point, à beaucoup de Russes, Vassily hoche la tête et désabusé:
--Rien à faire contre les Germains!
Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il nous l’avoue:
--Il faut faire grande attention à ne pas saluer les scribes
(officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur les épaulettes,
les généraux en ont deux. Alors, on confond...
--C’est épouvantable! s’indigne Marcel Benoit sans rire.
--N’est-ce pas?...
--C’est pour cela que vous saluez certains officiers et jamais certains
autres...
--Justement.
--Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer l’aspirant, rien n’est
encore perdu en Russie, puisque la Révolution n’a pas pu modifier ces
injustices qui font que les officiers de l’arrière sont plus chamarrés
que les généraux de l’avant et que leur travesti prête à de terribles
confusions...
--Tant mieux! conclut Vassily, toujours sérieux.
--Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être préférable
que l’étudiant-aspirant n’entende rien à l’ironie...