Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au milieu, dans la
vallée, les eaux sales, couleur de café au lait, d’un fleuve: la Koura,
où des chevaux, des chiens et des hommes se baignent. Nous avons déjà
repéré deux ponts en planches qui tremblent au passage des voitures et
une petite île sablonneuse que le courant a formée.
Comme nous errions à travers les tortueuses rues du quartier juif, près
de la Koura, sous les balcons proéminents des maisons de bois, un jeune
élève-officier nous arrête et nous parle dans un français hésitant.
C’est un mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, il ne
connaît pas la France...
Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de bazars orientaux. Des
femmes qui nous coudoient se retournent. Elles portent un petit bonnet
sur le front, d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les
entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, dans leurs
robes vertes ou bleues, conduisent des attelages cahotants qui dévalent
au trot. Il fait presque nuit. Des lampes électriques s’allument.
L’aspirant nous conduit à l’International-Café, où de grandes palmes
vertes poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue des
valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme sont
affalés, les coudes posés sur la table, protégeant une tasse de thé...
De gracieuses Arméniennes, brunes, au nez fort, aussi jolies que des
Juives,--des Roumaines nous dit notre compagnon,--de nombreuses Russes
circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, la gorge dansante,
et toutes en blanc, toutes poudrées, les jeunes et celles qui le furent,
elles sont les serveuses bénévoles de ce _chachka tchaïa_ (œuvre de la
tasse de thé, fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce
sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant qui s’est
fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, c’est un monde très
mêlé: il y a des femmes et des filles d’officiers ou de fonctionnaires,
des dames de compagnie, des institutrices, des étudiantes, des
comédiennes aussi...
Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, Vassily, l’aspirant,
nous désigne un officier qui porte un plateau sur lequel des verres
tremblent un peu... C’est une figure correcte de beau garçon aux cheveux
pommadés. En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon de café.
Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est engagé aussitôt
dans la «chachka tchaïa». Il estime qu’il est moins dangereux de
«servir» à Tiflis qu’au front, où son grade de «cornette
garde-frontière» et son jeune âge exigeraient sa présence. Au reste
beaucoup d’officiers russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas.
Il demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de tant de femmes
aux corsages légers:
--Vous trouvez que c’est bien?...
Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction:
--Ce n’est pas mal.
Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre contre
l’impérialisme allemand.
--Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.
Puis, une minute après:
--Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on peut maintenant
parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On n’est pas regardé, espionné
toujours comme avant. On respire...
Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment des Slaves
cultivés: leur ahurissement devant les excès de la liberté et, en même
temps, leur joie de se sentir enfin délivrés de la police et du tsar: de
respirer pour tout dire.
Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent dans
l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, de poudre de riz.
--C’est à cause du soleil... assure Vassily.
Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les saluent, leur
serrent longuement la main, puis, brusquement, les embrassent à trois
reprises, à pleine bouche, sur leurs lèvres rasées à l’allemande... L’un
de ces messieurs, en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit
comme un cierge, un énorme magnolia blanc.
Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, l’air ailleurs.
Presque tous ont des têtes tondues à ras; quelques-uns arborent une
courte moustache. Ils se tiennent n’importe comment, sur leurs chaises,
plus lourdement certes que n’importe quel paysan de France, devant la
grossière table de bois blanc de son cabaret. Habillés d’une petite
veste flottante, la taille serrée à l’extrême, leurs manières lasses,
leur nonchalance ennuyée nous donnent l’impression d’être entrés, par
mégarde, dans une inquiétante maison de thé.
* * * * *
Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes brunes, ses palmes
vertes et sa limonade, des soldats nous arrêtent et, s’adressant au
jeune aspirant, racontent qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie
voulait écraser la liberté...
--Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a parlé. Il faut
toujours, dans les réunions, parler, démontrer la vérité... Mais cela
tourne en disputes, et même en coups de poing... Ah!...
Et Vassily esquisse un geste découragé...
Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils s’interpellent,
s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de nouveau élèvent la voix,
comme des enfants. Nous formons groupe, dans la nuit. Les promeneurs
nous évitent et des femmes en toilettes claires se retournent... Les
Russes ont le goût des palabres et des réunions; ils en furent si
longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore aujourd’hui rassasiés.
--Vous voyez... C’est comme au régiment où je suis. Ils discutent tout
le temps. C’est sale, il y a des puces. Et ils boivent du vin. Ils se
saoulent... Ah!...
Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros morceau de pain et
mord dans un concombre cru... Les autres l’écoutent et se rapprochent.
Leurs effets dégagent une odeur spéciale, qui tient du cuir et du
caviar... Notre petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les
tilleuls de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais...
Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un de ses amis,
bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à la taille coupe en deux
parties inégales, nous allons nous asseoir à l’International-Café--si
bien nommé--jusqu’au jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain
qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse valse.
L’orchestre vient d’entonner une _Marseillaise_, lente comme un
cantique. Les Français se lèvent, les officiers russes également. On
nous sert des pâtisseries du pays: c’est un mélange de pâte, d’œufs, de
fromage râpé et de choux coupés. Nos compagnons mangent et fument; ils
boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante la bouteille.
Les tziganes, un vieux monsieur à lunettes, un jeune chevelu et le
«singe» jouent des airs de music-hall.
Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des officiers entrent,
se saluent, s’embrassent comme toujours. Les dames s’empressent
doucement auprès des nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils
ont demandé...
Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. C’est Vassily qui
propose et dispose.
--Vous verrez, me dit-il: les militaires ne paient que quinze kopecks
d’entrée, et aujourd’hui, rien.
Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà remarqué sur la
perspective, à droite, les cimes compactes de grands arbres et une
terrasse où des chapeaux de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du
Palais. Il appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi du
Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la Révolution, le grand-duc
habitait le grand hôtel de briques rouges où les tavarischy ont, depuis,
installé le Comité des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au
public. Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va d’un
rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces messieurs du Comité
tiennent le contrôle, délivrent les billets, reçoivent l’argent et
vendent des brochures. Le parc s’appelle désormais le Jardin de la
Liberté.
C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres; quelques lampes
électriques se cachent sous les feuillages des allées; elles rendent
ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. Nous longeons des bassins, des
bosquets, des gradins, deux petites scènes à musique, où des tables sont
rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le jardin est
presque désert. Des chemisettes blanches se devinent au détour d’un
sentier. Deux jeunes filles, une blonde, l’autre brune, cheveux très
courts, lèvres charnues, passent près de nous, très vite.
--Pourquoi courez-vous ainsi? leur demande l’ami de l’aspirant.
Il s’exprime en russe; mais notre compagnon nous traduit à mesure.
--Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans votre famille?
répond une des ingénues.
Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche:
--Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.
Les yeux brillants de ces dames passent une inspection rapide.
--Vous êtes Français, Monsieur? demande la blonde.
Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends qu’elle se
nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc... Elle n’est pas très
grande, un peu forte; de grands yeux étonnés dans un joli visage...
--Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, répétant, sans
doute, une phrase qu’il a entendue.
--Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant blonde. Le matin, je
vais dans l’Alexandre-jardin, pour lire... Vous savez où?... J’aime
beaucoup la langue française...
--Et les Français?
Celle-là et bien d’autres banalités... Nous marchons un peu. Vassily, à
qui la demoiselle aux boucles blondes vient de donner une fleur,
m’appelle, cependant que nos compagnons se dirigent vers la sortie, sans
nous attendre et que les deux dames s’éloignent de leur côté.
--Restons... Elles vont tout de suite descendre. Vous avez beaucoup
parlé à la demoiselle; maintenant, vous pouvez faire connaissance...
Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. La pluie est
finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le jardin est humide encore.
Des femmes s’avancent dans la grande allée. Une frêle mousseline les
recouvre lâchement. Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc,
déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses...
Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin plein de nuit,
comme nous pourrions le faire dans n’importe quel jardin de Paris.