Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six
heures. Un record! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie.
On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes
les gares...
Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages
aux noms sonores: «Arnavi», «Konkovo», «Niévomouskaïa...»
Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent.
A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des
Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre,
traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de
déserteurs... Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds,
les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture
des wagons. Ils n’ont pas de billets; ils savent à peine où ils vont,
ils voyagent... Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent
partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre
observation, ils répondent comme des enfants:
--Svaboda, tavarisch! (Liberté, camarade!)
Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes
femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers
allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions: «oui!», nous
donneraient-elles du chocolat et des fleurs...
Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite: les cimes du Caucase.
Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que
les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés
de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au
petit bonheur... Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués
sans billet n’ont oublié qu’une chose: donner un pourboire au
mécanicien.
A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée.
Elle a tout le confort russe: eau chaude, eau froide, un buffet, des
journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues
rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de
Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une
population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au
henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même
les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui
indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux
environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé.
... Après un séjour de douze heures,--le chef de station n’ayant,
dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route,--nous
repartons, quand même, au petit bonheur...
Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous
approchons des monts de la Caspienne.
A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages
surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds,
s’installent sur les toitures... Ces déserteurs ne possèdent ni billets
ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se
disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont
pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui
s’éloigne...
A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes
grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A
Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions
s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui
nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le
nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural.
A Derbent,--de vieilles maisons en brique,--un «délégué» russe, grand et
maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs
françaises.
--Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi
n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous?
On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables
forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après
dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.