107. Nous avons montré en commençant que, la conduite dont s'occupe la
morale étant une partie de la conduite en général, il fallait comprendre
la conduite en général avant de comprendre cette partie. Après avoir
pris une connaissance générale de la conduite, non seulement de celle
des hommes, mais de celle des êtres inférieurs, et non seulement dans sa
forme actuelle, mais aussi dans son développement, nous avons vu que la
morale a pour objet la conduite la plus complètement développée, telle
que la déploie l'être le plus complètement développé, l'homme: que c'est
la spécification des traits que prend sa conduite lorsqu'elle atteint
les limites de son évolution. Conçue ainsi comme comprenant les lois du
bien vivre en général, la morale a un champ plus vaste qu'on ne le lui
assigne ordinairement. Outre la conduite communément approuvée ou blâmée
comme bonne ou mauvaise, elle s'étend à toute conduite qui favorise ou
contrarie, d'une manière directe ou indirecte, notre bien-être ou celui
des autres.
Comme il résulte de différents passages des chapitres précédents, le
champ entier de la morale comprend deux grandes divisions, personnelle
et sociale. Il y a une classe d'actions qui tendent à des fins
personnelles, qui doivent être jugées dans leurs relations avec le
bien-être personnel, considéré à part du bien-être des autres; bien
qu'elles affectent secondairement nos semblables, ces actions affectent
tout d'abord l'agent lui-même, et doivent être regardées comme bonnes ou
mauvaises d'une manière intrinsèque suivant qu'elles ont pour lui des
effets avantageux ou nuisibles. Il y a des actions d'une autre classe
qui affectent immédiatement et d'une manière éloignée nos semblables, et
qui, bien que l'on ne doive pas méconnaître leurs effets pour l'agent,
doivent être jugées comme bonnes et mauvaises surtout d'après leurs
résultats pour les autres. Les actions de cette classe se divisent en
deux groupes. Celles du premier groupe tendent à certaines fins de
manière à entraver illégitimement ou à ne pas entraver la poursuite de
fins par les autres,--actions que par suite de cette différence nous
appelons respectivement injustes ou justes. Celles qui forment le second
groupe sont d'un genre qui a de l'influence sur la condition des autres
sans intervenir directement dans les relations qui existent entre leurs
efforts et les résultats de ces efforts; d'une manière ou de
l'autre,--ce sont des actions dont nous disons qu'elles sont
bienfaisantes ou malfaisantes. La conduite que nous regardons comme
bienfaisante comporte elle-même des subdivisions, suivant qu'elle
consiste à se contenir soi-même pour éviter de causer de la peine, ou à
faire quelque effort pour procurer du plaisir,--bienfaisance négative ou
bienfaisance positive.
Chacune de ces divisions et de ces subdivisions doit être considérée
d'abord comme une partie de la morale absolue, et ensuite comme une
partie de la morale relative. Après avoir vu quelles doivent être ses
prescriptions pour l'homme idéal dans les conditions idéales supposées,
nous serons préparés à voir comment ces prescriptions peuvent être
observées le mieux possible par les hommes actuels dans les conditions
de l'existence telle qu'elle est.
108. Pour des raisons déjà indiquées, un code de conduite personnelle
parfaite est impossible à définir. Beaucoup de formes de la vie,
différant à un haut degré les unes des autres, peuvent se manifester
dans une société de telle sorte que les conditions d'une harmonieuse
coopération se trouvent remplies. Si des types d'hommes variés adaptés à
des types variés d'activités peuvent ainsi vivre chacun d'une vie
complète dans son genre, il n'est pas possible de déterminer
spécifiquement quelles activités sont universellement requises pour
assurer le bien-être personnel.
Mais, bien que les besoins particuliers à satisfaire pour arriver au
bien-être individuel varient autant que les conditions matérielles de
chaque société, les individus de toutes les sociétés ont certains
besoins généraux à satisfaire. Il faut universellement maintenir un
équilibre moyen entre les pertes de l'organisme et la nutrition. La
vitalité normale implique une relation entre l'activité et le repos,
laquelle ne varie que dans de faibles limites. La perpétuité de la
société dépend de la satisfaction de ces besoins personnels au premier
chef qui ont pour effet le mariage et la paternité. Ainsi la perfection
de la vie individuelle implique certains modes d'action qui sont
approximativement semblables dans tous les cas et qui par suite font
partie de l'objet de la morale.
On peut à peine dire qu'il soit possible de ramener même cette partie
restreinte à une précision scientifique. Mais les exigences morales
peuvent être ici rattachées aux nécessités physiques de manière à leur
donner une autorité partiellement scientifique. Il est clair que, entre
la dépense de la substance corporelle par l'action vitale et
l'assimilation de matériaux propres à renouveler cette substance, il y a
un rapport direct. Il est clair aussi qu'il y a un rapport direct entre
l'usure des tissus par l'effort, et le besoin de ces suspensions
d'effort pendant lesquelles l'usure se répare. Il n'est pas moins clair
qu'entre le chiffre de la mortalité et celui des naissances, dans toute
société, il y a une relation telle que le dernier doit atteindre un
certain niveau pour faire équilibre au premier et prévenir la
disparition de la société. On peut en conclure que la recherche d'autres
fins principales est déterminée de la même manière par certaines
nécessités naturelles, et que de celles-ci dérivent leurs sanctions
morales. On peut douter qu'il soit jamais possible de formuler des
règles précises pour la conduite privée en conformité avec ces besoins.
Mais la fonction de la morale absolue par rapport à la conduite privée
est remplie, quand elle a reconnu ces besoins comme généralement
éprouvés, quand elle a montré qu'il est obligatoire de s'y soumettre, et
qu'elle a enseigné qu'il faut considérer avec soin si la conduite les
satisfait autant que possible.
Dans la morale de la conduite personnelle considérée par rapport aux
conditions actuelles, se présentent toutes les questions relatives au
degré auquel le bien-être personnel immédiat doit être subordonné ou au
bien-être personnel final, ou au bien-être des autres. A la manière dont
nous vivons aujourd'hui, les droits de l'individu au moment présent
s'opposent à chaque instant à ses droits dans l'avenir, et les intérêts
individuels sont à chaque instant en lutte avec les intérêts des autres,
pris séparément ou en société. Dans la plupart des cas, les décisions ne
sont que des compromis, et la science morale, alors simplement
empirique, ne peut qu'aider à faire les compromis qui soient le moins
possible sujets à critique. Pour arriver au meilleur compromis dans
n'importe quel cas, il faut concevoir exactement les conséquences
alternatives de telle ou telle manière d'agir. Par suite, autant que
l'on peut préciser la morale absolue de la conduite individuelle, elle
doit nous aidera décider entre des exigences personnelles opposées, et
aussi entre le besoin d'affirmer nos droits et celui de les subordonner
à ceux des autres.
109. De cette division de la morale qui traite de la bonne direction à
donner à la conduite privée, considérée abstraction faite des effets
directement produits sur les autres, nous passons maintenant à cette
division de la morale qui, considérant exclusivement les effets de la
conduite par rapport aux autres, traite de la bonne direction à lui
donner en tenant compte de ces effets.
Le premier groupe de règles qui se rangent dans cette division sont
celles qui concernent ce que nous distinguons sous le nom de justice. La
vie individuelle est possible à la condition seulement que chaque organe
reçoive en retour de son action une quantité équivalente de sang, tandis
que l'organisme dans son ensemble tire du milieu des matériaux
assimilables qui sont la compensation de ses efforts; la dépendance
mutuelle des parties de l'organisme social rend nécessaire, aussi bien
pour sa vie totale que pour la vie de ses unités, la conservation
analogue d'une légitime proportion entre les bénéfices et les travaux:
la relation naturelle entre le travail et le bien-être doit rester
intacte. La justice, qui formule l'ordre de la conduite et qui lui
impose des limites, est à la fois la division la plus importante de la
morale et celle qui comporte la plus grande précision. Ce principe
d'équivalence, que nous trouvons quand nous en cherchons la racine dans
les lois de la vie individuelle, comprend l'idée de _mesure_; et, en
passant à la vie sociale, le même principe nous amène à concevoir
l'équité ou l'_égalité_ dans les relations des citoyens entre eux; les
éléments des questions qui se présentent sont _quantitatifs_, et, par
suite, les solutions revêtent une forme plus scientifique. Tout en
reconnaissant des différences entre les individus, différences qui
tiennent à l'âge, au sexe ou à d'autres causes, et nous empêchent de
regarder les membres d'une société comme absolument égaux, et par suite
de traiter les problèmes auxquels leurs relations donnent lieu avec la
précision qu'une égalité absolue rendrait seule possible, nous pouvons
cependant, en les considérant comme approximativement égaux en vertu de
leur commune nature d'homme, et en traitant les questions d'équité
d'après cette supposition, arriver à des conclusions d'un genre assez
précis.
Cette division de la morale, considérée sous sa forme absolue, doit
définir les relations équitables d'individus parfaits qui limitent
mutuellement leurs sphères d'action par le fait de coexister, et qui
atteignent leurs fins par coopération. Elle a encore bien plus à faire.
Outre la justice d'homme à homme, elle doit encore traiter de la justice
dans les relations de chaque homme avec l'agrégat des hommes. Les
relations entre les individus et l'Etat, considéré comme représentant
tous les individus, sont à déduire, sujet important et relativement
difficile. Quel est le fondement moral de l'autorité gouvernementale?
Pour quelles fins peut-elle légitimement s'exercer? Jusqu'où peut-elle
aller sans s'écarter du droit chemin? Jusqu'à quel point les citoyens
sont-ils tenus de reconnaître les décisions collectives d'autres
citoyens, et au delà de quel point peuvent-ils avec raison refuser de
s'y soumettre?
Ces relations privées et publiques, considérées comme maintenues dans
des conditions idéales, une fois formulées, il faut traiter des
relations analogues dans des conditions réelles; la justice absolue
étant la règle, il faut déterminer la justice relative en recherchant
jusqu'où, dans les circonstances présentes, nous pouvons nous rapprocher
de cette règle. Comme il résulte déjà de plusieurs passages, il est
impossible, durant les degrés de transition qui nécessitent des
compromis toujours changeants, de se conformer aux prescriptions de
l'équité absolue, et l'on ne peut former que des jugements empiriques
sur la mesure dans laquelle, à un moment quelconque, on peut s'y
conformer. Tant que la guerre continue et que l'injustice règne dans les
relations internationales, il ne peut rien y avoir de semblable à une
justice complète dans l'intérieur de chaque société. L'organisation
militaire, non moins que l'action militaire, est inconciliable avec la
pure équité, et l'iniquité qu'elle implique se ramifie inévitablement
dans toutes les relations sociales; mais il y a, à chaque degré de
l'évolution sociale, une certaine mesure de variation qui fait qu'on se
rapproche davantage ou qu'on s'éloigne un peu plus de ce que demande
l'équité absolue. Aussi faut-il toujours avoir en vue ce qu'elle demande
pour pouvoir assurer l'équité relative.
110. Des deux subdivisions de la bienfaisance, suivant qu'elle est
négative ou positive, on ne peut spécialiser ni l'une ni l'autre. Dans
les conditions idéales, la première n'a qu'une existence nominale, et la
seconde prend une forme tout à fait différente dont on ne peut donner
qu'une définition générale.
Dans la conduite de l'homme idéal au milieu d'hommes idéaux, les règles
qu'on s'impose à soi-même pour épargner de la peine aux autres n'ont pas
d'application pratique. Comme personne n'éprouve de sentiments qui
portent à agir de manière à affecter désagréablement les autres, il ne
saurait y avoir de code restrictif qui se rapporte à cette division de
la conduite.
Mais si la bienfaisance négative est une partie nominale seulement de la
morale absolue, elle est une partie actuelle et considérable de la
morale relative. Car tant que la nature humaine restera imparfaitement
adaptée à la vie sociale, elle continuera à avoir des tendances qui,
produisant dans certains cas des actions que nous nommons injustes,
produisent dans d'autres les actions que nous nommons désobligeantes,
désobligeantes tantôt en fait, tantôt en paroles; et, par rapport aux
manières d'agir qui ne sont pas agressives, mais causent cependant de la
peine, naissent de nombreux et difficiles problèmes. On fait quelquefois
de la peine aux autres, simplement en soutenant une prétention
équitable, d'autres fois en rejetant une demande, ou encore en soutenant
une opinion. Dans ces cas et dans beaucoup d'autres qu'il est facile
d'imaginer, la question à résoudre est de savoir si, pour éviter de
faire de la peine, on doit faire le sacrifice de ses sentiments
personnels, et dans quelle mesure. En outre, dans des cas d'un autre
genre, on fait de la peine aux autres non par une manière d'agir
passive, mais par une manière d'agir active. Jusqu'à quel point une
personne qui s'est mal comportée doit-elle être punie par l'aversion
qu'on lui témoignera? Un homme commet une action blâmable; faut-il lui
exprimer sa réprobation ou ne rien dire? Est-il bien de blesser en
condamnant le préjugé montré par un autre? Il faut répondre à ces
questions et à d'autres semblables en tenant compte de la peine
immédiate produite, des avantages qui peuvent résulter de cette peine,
et du mal qui résulterait peut-être si l'on se refusait à la causer.
Dans la solution des problèmes de cette classe, le seul secours fourni
par la morale absolue est de faire bien comprendre qu'on ne saurait être
autorisé à infliger plus de peine qu'il n'est nécessaire de le faire, ou
dans son propre intérêt, ou dans l'intérêt d'autrui, ou dans l'intérêt
d'un principe général.
De la bienfaisance positive sous sa forme absolue, il n'y a rien de
spécifique à dire, sinon qu'elle doit devenir coextensive à la sphère,
quelle qu'elle soit, qui lui reste; elle sert à rendre plus complète la
vie de chacun, en tant qu'il reçoit des services, et à exalter la vie de
chacun en tant qu'il est capable d'en rendre. Comme avec le
développement de l'humanité le désir de l'exercer doit s'accroître dans
tous les coeurs, et la sphère de cet exercice décroître en même temps,
au point qu'il se produise une compétition altruiste analogue à la
compétition égoïste dont nous sommes les témoins, il est possible que la
morale absolue finisse par comporter ce que nous avons appelé plus haut
une équité supérieure, prescrivant les limitations mutuelles des
activités altruistes.
Sous sa forme relative, la bienfaisance positive présente de nombreux
problèmes, aussi importants que difficiles, et dont les solutions sont
purement empiriques. Jusqu'où faut-il pousser dans chaque cas les
sacrifices personnels au profit des autres? C'est une question à
laquelle on fera différentes réponses suivant le caractère des autres,
leurs besoins, et les divers droits de l'individu lui-même et des siens
qui peuvent se présenter. Dans quelle mesure, dans des circonstances
données, doit-on subordonner l'intérêt privé à l'intérêt public? C'est
une question à laquelle on répondra après avoir considéré l'importance
de la fin et la gravité du sacrifice. Quel avantage, quel inconvénient
doit-il résulter de l'assistance gratuite donnée à autrui? C'est encore
une question qui implique dans chaque cas un calcul des probabilités. En
traitant bien telle ou telle personne, ne s'expose-t-on pas à faire tort
à plusieurs autres? Dans quelle limite peut-on rendre service à la
génération actuelle des inférieurs sans nuire par avance à la génération
future des supérieurs? Evidemment, à ces questions et à beaucoup
d'autres semblables que soulève cette division de la morale relative, on
ne peut faire qu'approximativement des réponses vraies.
Mais bien que la morale absolue, par la règle qu'elle fournit, ne puisse
pas être ici d'un grand secours pour la morale relative, cependant,
comme dans les autres cas, elle a du moins quelque utilité en présentant
à la conscience une conciliation idéale des différentes prétentions en
jeu, et en suggérant la recherche des compromis tels qu'aucune d'elles
ne soit méconnue, et que toutes soient satisfaites autant que possible.