LA MORALE ABSOLUE ET LA MORALE RELATIVE

99. Appliqué à la morale, beaucoup de lecteurs supposeront que le mot

«absolu» implique des principes de conduite qui existeraient en dehors

de tout rapport avec les conditions de la vie telle qu'elle est en ce

monde, en dehors de toute relation de temps et de lieu, et indépendants

de l'univers tel que nous le connaissons actuellement, des principes

«éternels», comme on les appelle. Cependant ceux qui se rappellent la

doctrine exposée dans les _Premiers Principes_, hésiteront à interpréter

ce mot de cette manière. Le bien, comme nous pouvons le concevoir,

suppose nécessairement l'idée du non-bien, ou du mal, comme corrélatif,

et par suite qualifier de bons les actes de la Puissance qui se

manifeste dans des phénomènes, c'est supposer que les actes accomplis

par cette Puissance pourraient être mauvais. Mais comment peut-il se

produire, en dehors de cette Puissance, des conditions telles que la

conformité de ses actes à ces conditions les rende bons et leur

non-conformité mauvais? Comment l'Etre inconditionné peut-il être soumis

à des conditions supérieures à lui-même?

Si, par exemple, on affirme que la Cause des choses, conçue comme douée

d'attributs moraux essentiels semblables aux nôtres, a bien fait de

produire un univers qui, dans la suite d'un temps incommensurable, a

donné naissance à des êtres capables de plaisir, et qu'elle aurait mal

fait de s'abstenir de produire un pareil univers; alors, il faut

expliquer comment, imposant les idées morales qui se sont formées dans

sa conscience finie à l'Existence infinie qui échappe à la conscience,

l'homme se met derrière cette Existence infinie et lui prescrit des

principes d'action.

Comme cela résulte des chapitres précédents, le bien et le mal tels que

nous les concevons ne peuvent exister que par rapport aux actes d'êtres

capables de plaisirs et de peines, l'analyse nous ramenant aux plaisirs

et aux peines comme éléments qui servent à former ces conceptions.

Mais si le mot «absolu», comme nous l'employons plus haut, ne se

rapporte pas à l'Etre inconditionné, si les principes d'action

distingués comme absolus et relatifs concernent la conduite d'êtres

conditionnés, de quelle manière faut-il entendre ces mots? Le meilleur

moyen d'en expliquer le sens est de faire une critique des conceptions

courantes sur le bien et le mal.

100. Les conversations qui se rapportent aux affaires de la vie,

impliquent habituellement la croyance que chaque fait peut être rangé

sous un chef ou sous l'autre. Dans une discussion politique, des deux

côtés on prend pour accordé qu'une certaine ligne de conduite qui est

bonne doit être choisie, tandis que toutes les autres sont mauvaises. Il

en est de même pour les jugements des actes individuels: chacun de ces

actes est approuvé ou désapprouvé comme pouvant être classé d'une

manière définie comme bon ou mauvais. Même quand on admet certaines

restrictions, on les admet avec l'idée qu'il faut reconnaître à ces

actes tel ou tel caractère positif.

Nous n'observons pas ce fait seulement dans la manière populaire de

penser et de parler. Les moralistes, sinon complètement et d'une façon

déterminée, du moins partiellement et par sous-entendus, expriment la

même croyance. Dans ses _Méthodes de Morale_ (1re édit., p. 6), M.

Sidgwick dit: «Qu'il y ait dans n'importe quelle circonstance donnée une

chose qui doit être faite et que l'on peut connaître, c'est là une

hypothèse fondamentale qui n'est pas faite par les philosophes

seulement, mais par tous les hommes qui sont capables de raisonner en

morale[13].» Dans cette phrase, il n'y a de nettement affirmée que la

dernière des propositions ci-dessus, à savoir que dans tous les cas, ce

qui «doit être fait» «peut être connu.» Mais bien que «ce qui doit être

fait» ne soit pas distinctement identifié avec «le bien,» on a le droit

d'en inférer, en l'absence de toute indication contraire, que M.

Sidgwick regarde les deux expressions comme identiques, et il n'est pas

douteux qu'en concevant ainsi les postulats de la science morale, il ne

s'accorde avec la plupart, sinon avec l'universalité de ceux qui l'ont

étudiée. A première vue, il est vrai, rien ne semble plus évident que la

nécessité d'accepter ces postulats, si l'on admet que les actions

doivent être jugées. Cependant on peut les mettre en question l'un et

l'autre et montrer, je crois, qu'ils ne sont soutenables ni l'un ni

l'autre. Au lieu d'admettre qu'il y a dans chaque cas un bien et un mal,

on peut prétendre que dans une multitude de cas il n'y a pas de bien, à

proprement parler, mais seulement un moindre mal; en outre, on peut

prétendre que dans la plupart de ces cas où il n'y a qu'un moindre mal,

il n'est pas possible d'affirmer avec quelque précision quel est ce

moindre mal.

[Note 13: Je ne trouve pas ce passage dans la seconde édition; mais

cette omission ne paraît pas tenir à un changement de doctrine, mais

bien à ce que cette phrase ne s'accordait plus aussi naturellement avec

la forme nouvelle donnée à l'argumentation dans ce paragraphe.]

Une grande partie des incertitudes de la spéculation morale viennent de

ce que l'on néglige cette distinction entre le bien et le moindre mal,

entre ce qui est absolument bien et ce qui est bien relativement. En

outre beaucoup d'incertitudes sont dues à l'hypothèse que l'on peut, en

quelque sorte, décider dans chaque cas entre deux manières d'agir celle

qui est moralement obligatoire.

101. La loi du bien absolu ne peut tenir aucun compte de la souffrance,

si ce n'est celui qu'implique la négation. La souffrance est le

corrélatif d'une certaine espèce de mal, d'un certain genre de

divergence par rapport à la manière d'agir, qui répond exactement à tous

les besoins. Si, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, la

conception d'une bonne conduite se ramène clairement toujours, lorsqu'on

l'analyse, à la conception d'une conduite qui produit quelque part un

surplus de plaisir, tandis que, réciproquement, la conduite conçue comme

mauvaise est toujours celle qui inflige ici ou là un surplus de

souffrance positive ou négative; alors ce qui est absolument bon, ce qui

est absolument droit, dans la conduite, ne peut être que ce qui produit

un pur plaisir, un plaisir qui n'est mélangé d'aucune peine, n'importe

où. Par conséquent la conduite qui est suivie de quelque souffrance,

aussitôt ou un peu plus tard, est partiellement mauvaise, et tout ce que

l'on peut dire de mieux en faveur de cette conduite, c'est qu'elle est

la moins mauvaise possible dans les conditions données, qu'elle est

relativement bonne.

Le contenu des chapitres précédents nous amène ainsi à cette conclusion

que, si l'on se place au point de vue de l'évolution, les actes humains

durant l'acheminement au progrès qui s'est fait, se fait et durera

longtemps encore, doivent rentrer, dans la plupart des cas, dans cette

catégorie du moindre mal. La somme des maux que ces actions attireront à

leurs auteurs ou aux autres sera en proportion du désaccord entre le

naturel dont les hommes héritent de l'état pré-social et les besoins de

la vie sociale. Tant qu'on souffrira, il y aura du mal, et une conduite

qui produit du mal dans n'importe quelle mesure ne peut être absolument

bonne.

Pour éclaircir la distinction sur laquelle nous insistons ici entre la

conduite parfaite qui est l'objet de la morale absolue et la conduite

imparfaite qui est l'objet de la morale relative, il faut donner

quelques exemples.

102. Parmi les meilleurs exemples à citer des actions absolument bonnes,

sont celles qui se produisent dans les cas où la nature et les besoins

ont été mis en parfait accord avant que l'évolution sociale eût

commencé. Nous n'en citerons que deux ici.

Considérez la relation qui existe entre une mère bien portante et un

enfant bien portant. Entre l'une et l'autre il y a une mutuelle

dépendance qui est pour tous les deux une source de plaisir. En donnant

à l'enfant sa nourriture naturelle, la mère éprouve une jouissance; en

même temps l'enfant satisfait son appétit, et cette satisfaction

accompagne le développement de la vie, la croissance, l'accroissement du

bien-être. Suspendez cette relation, et il y a souffrance de part et

d'autre. La mère éprouve à la fois une douleur physique et une douleur

morale, et la sensation pénible qui résulte pour l'enfant de cette

séparation a pour effet un dommage physique et quelque dommage aussi

pour sa nature émotionnelle. Ainsi l'acte dont nous parlons est

exclusivement agréable pour tous les deux, tandis que la cessation de

cet acte est une cause de souffrance pour tous les deux, c'est donc un

acte du genre que nous appelons ici absolument bon.

Dans les relations d'un père avec son fils nous trouvons un exemple

analogue. Si celui-là a le corps et l'esprit bien constitués, son fils,

ardent au jeu, trouve en lui un écho sympathique, et leurs jeux, en leur

donnant un mutuel plaisir, ne servent pas seulement à développer la

santé de l'enfant, mais fortifient entre eux ce lien de bonne amitié qui

rend plus facile dans la suite la direction du père. Si, répudiant les

stupidités de la première éducation telle qu'on la conçoit aujourd'hui,

et malheureusement avec l'autorité de l'État, il a des idées

rationnelles sur le développement mental, et comprend que les

connaissances de seconde main que l'on puise dans les livres, ne doivent

s'ajouter aux connaissances de première main obtenues par l'observation

directe, que lorsqu'on a acquis une somme suffisante de ces dernières,

il secondera avec une active sympathie l'exploration du monde

environnant que son fils poursuit avec délices; à chaque instant il

procure et il éprouve de nouveaux plaisirs en même temps qu'il contribue

au bien-être définitif de son élève. Ce sont là encore des actes

purement agréables à la fois dans leurs effets immédiats et dans leurs

effets éloignés, des actes absolument bons.

Les rapports des adultes présentent, pour les raisons déjà données,

relativement peu de cas qui rentrent complètement dans la même

catégorie. Dans leurs transactions quotidiennes, le plaisir diffère plus

ou moins du plaisir pur par suite de l'imperfection avec laquelle de

part ou d'autre les facultés répondent aux besoins. Les plaisirs que les

hommes retirent de leur travail professionnel et de la rémunération de

leurs services, reçue sous une forme ou l'autre, sont souvent diminués

par l'aversion qu'inspire le travail. Des cas cependant se présentent où

l'énergie est si considérable que l'inaction est une fatigue, où le

travail de chaque jour, n'ayant pas une trop longue durée, est d'un

genre approprié à la nature, et où, par suite, il donne plus de plaisir

que de peine. Lorsque les services rendus par un travailleur de cette

espèce sont payés par un autre homme également attaché à son propre

travail fait, la transaction entière est du genre que nous considérons

ici: un échange convenu entre deux personnes ainsi constituées devient

un moyen de plaisir pour l'une et pour l'autre, sans aucun mélange de

peine. Si nous songeons à la forme de nature que produit la discipline

sociale, comme on peut en juger par le contraste entre le sauvage et

l'homme civilisé, nous devons en conclure que les activités des hommes

en général prendront toutes à la fin ce caractère. Si nous nous

rappelons que, dans le cours de l'évolution organique, les moyens du

plaisir finissent par devenir eux-mêmes des sources de plaisir, et qu'il

n'y a pas de forme d'action qui ne puisse, par le développement de

structures appropriées, devenir agréable, nous devons en inférer que les

activités industrielles s'exerçant par une coopération volontaire,

finiront par acquérir avec le temps le caractère du bien absolu, tel que

nous le concevons ici. Déjà même, à vrai dire, ceux qui contribuent à

nous procurer des jouissances esthétiques sont arrivés à un état fort

semblable à celui dont nous parlons. L'artiste de génie, poète, peintre

ou musicien, est un homme qui a le moyen de passer sa vie à accomplir

des actes qui lui sont directement agréables, en même temps qu'ils

procurent, immédiatement ou dans la suite, du plaisir aux autres.

Nous pouvons en outre nommer parmi les actes absolument bons certains de

ceux que l'on range parmi les actes bienveillants. Je dis certains

d'entre eux, car les actes de bienfaisance par lesquels on s'attirerait

quelque peine, positive ou négative, pour procurer du plaisir aux

autres, sont exclus par définition. Mais il y a des actes bienveillants

d'une espèce qui ne cause absolument que du plaisir. Un homme glisse, un

passant le retient et l'empêche de tomber; un accident est ainsi prévenu

et tous les deux sont contents. Un autre qui voyage à pied s'engage dans

une mauvaise route; un voyageur se prépare à descendre de wagon à une

station qui n'est pas encore celle où il doit s'arrêter; on les avertit

de leur erreur, on leur épargne un mal: la conséquence est agréable pour

tout le monde. Il y a un malentendu entre amis; quelqu'un qui voit

comment la chose s'est faite, le leur explique; tous en sont heureux.

Les services rendus à ceux qui nous entourent dans les petites affaires

de la vie peuvent être, et sont souvent, de nature à procurer un égal

plaisir à celui qui les rend et à celui qui les reçoit. En vérité, comme

nous l'avons avancé dans le dernier chapitre, les actes d'un altruisme

développé devront avoir habituellement ce caractère. Ainsi, de mille

manières dont ces quelques exemples donnent l'idée, les hommes peuvent

ajouter mutuellement à leur bonheur sans produire aucun mal; ces

manières d'agir sont donc absolument bonnes.

En opposition avec ces manières d'agir considérez les actions diverses

que l'on accomplit à chaque instant, et qui tantôt sont suivies de peine

pour l'agent, tantôt ont des résultats pénibles en partie pour les

autres, et qui n'en sont pas moins obligatoires. Comme l'implique

l'antithèse avec les cas mentionnés plus haut, l'ennui d'un travail

productif tel qu'on le fait ordinairement, en fait un mal dans la même

proportion; mais il en résulterait une bien plus grande souffrance, à la

fois pour le travailleur et pour sa famille, et le mal serait par suite

d'autant plus grand, si cet ennui n'était pas supporté. Bien que les

peines que donne à une mère l'éducation de plusieurs enfants soient

largement compensées par les plaisirs que cette éducation assure et à la

mère et aux enfants, cependant les misères, immédiates ou éloignées, que

la négligence de ces soins entraînerait l'emportent tellement sur ces

peines, qu'il devient obligatoire de se soumettre à ces dernières, comme

au moindre mal, dans la mesure de ses forces. Un domestique qui manque à

une convention relative à son travail, ou qui casse continuellement de

la vaisselle, ou qui commet quelques larcins, peut avoir à souffrir en

perdant sa place; mais puisque les maux à subir si l'incapacité ou

l'inconduite devaient être tolérées, non dans un cas seulement, mais

habituellement, seraient beaucoup plus grands, on doit lui infliger

cette peine comme un moyen d'en prévenir une plus lourde. Que sa

clientèle quitte un marchand dont les prix sont trop élevés, ou les

marchandises de qualité inférieure, qui fait mauvais poids ou qui n'est

pas exact, son bien-être en souffrira, et il en résultera peut-être

quelque dommage pour ses proches; mais comme en lui épargnant ces maux,

on supporterait ceux que sa conduite causerait, et comme avoir égard à

son intérêt ce serait nuire à celui de quelque marchand plus digne ou

plus habile auquel la pratique préfère s'adresser, et surtout comme

l'adoption générale de cette manière de voir, dont l'effet serait

d'empêcher l'inférieur de souffrir de son infériorité, le supérieur de

gagner à sa supériorité, produirait un mal universel, l'abandon de la

clientèle est justifié, son acte est relativement bon.

103. Je passe maintenant à la seconde des propositions énoncées plus

haut. Après avoir reconnu cette vérité qu'une grande partie de la

conduite humaine n'est pas absolument bonne, mais seulement relativement

bonne, nous avons à reconnaître cette autre vérité, que dans plusieurs

cas où il n'y a pas de manière d'agir absolument bonne, mais seulement

des manières d'agir plus ou moins mauvaises, il est impossible de dire

quelle est la moins mauvaise. Nous le montrerons en nous servant des

exemples que nous avons déjà donnés.

Il y a une certaine mesure dans laquelle il est relativement bien de la

part des parents de se sacrifier pour leurs enfants; mais il y a un

point au delà duquel ce sacrifice ne saurait s'accomplir sans produire,

non-seulement pour le père ou la mère eux-mêmes, mais aussi pour la

famille, des maux plus grands que ceux que l'on veut prévenir par ce

sacrifice. Qui déterminera ce point? Il dépend de la constitution et des

besoins de ceux dont il s'agit; il n'est pas le même dans deux cas

différents, et l'on ne peut jamais que l'indiquer approximativement. Les

transgressions ou les manquements d'un domestique vont de fautes

insignifiantes à des torts graves, et les maux que son renvoi peut

produire ont des degrés sans nombre, depuis le plus léger jusqu'au plus

sérieux. On peut le punir pour une légère offense, et l'acte est

mauvais; ou bien, après de graves offenses on peut ne pas le punir, et

c'est encore mal faire. Comment déterminer le degré de culpabilité au

delà duquel il est moins mal de le renvoyer que de ne pas le renvoyer?

Il en est de même pour les fautes reprochées au marchand. On ne peut

calculer exactement la somme de peine positive ou négative à laquelle on

s'exposera en les tolérant, ni la somme de peine positive ou négative à

laquelle on s'exposera en refusant de les tolérer, et dans les cas

moyens personne ne peut dire si l'une surpasse l'autre.

Dans les relations plus générales des hommes, il se présente souvent des

occasions dans lesquelles il est obligatoire de se décider d'une manière

ou de l'autre, et dans lesquelles cependant la conscience même la plus

délicate aidée du jugement le plus clairvoyant ne peut décider laquelle

des deux alternatives est relativement bonne. Deux exemples suffiront.

Voici un marchand qui perd par la faillite d'un débiteur. A moins qu'on

ne l'aide, il est exposé à faire faillite lui-même; et s'il fait

faillite il entraînera dans son désastre non seulement sa famille mais

encore tous ceux qui lui ont fait crédit. En supposant même qu'en

empruntant il puisse faire face à ses engagements immédiats, il n'est

pas sauvé pour cela; car c'est un temps de panique, et d'autres parmi

ses débiteurs en se trouvant gênés eux-mêmes peuvent lui susciter de

nouvelles difficultés. Demandera-t-il à un de ses amis de lui prêter?

D'un côté, n'est-ce pas une faute d'attirer incontinent sur soi-même,

sur sa famille et sur ceux avec lesquels on a des relations d'affaires,

les maux de sa faillite? De l'autre, n'est-ce pas une faute

d'hypothéquer la propriété de son ami et de l'entraîner lui aussi avec

ses proches et ceux qui dépendent de lui dans des risques semblables? Le

prêt lui permettrait peut-être de revenir sur l'eau; dans ce cas ne

commettrait-il pas une injustice envers ses créanciers en hésitant à le

demander? Le prêt pourrait au contraire ne pas le sauver de la

banqueroute; dans ce cas, en essayant de l'obtenir, ne commet-il pas un

acte pratiquement frauduleux? Bien que, dans les cas extrêmes, il soit

peut-être aisé de dire quelle est la manière de faire la moins mauvaise,

comment est-il possible de le dire dans tous ces cas moyens où l'homme

d'affaires même le plus pénétrant ne saurait calculer les événements

possibles?

Prenez encore les difficultés qui naissent souvent de l'antagonisme des

devoirs de famille et des devoirs sociaux. Voici un fermier que ses

principes politiques portent à voter en opposition avec son

propriétaire. Si, étant un libéral, il vote pour un conservateur, non

seulement il déclare par son acte qu'il vote autrement qu'il ne pense,

mais il peut contribuer peut-être à ce qu'il regarde comme une mauvaise

politique: il est possible que par hasard son vote change l'élection, et

dans une lutte au parlement un seul membre peut décider du sort d'une

mesure. Même en négligeant, comme trop improbables, de si sérieuses

conséquences, il est évidemment vrai que si tous ceux qui tiennent en

eux-mêmes pour les mêmes principes, étaient également détournés de les

exprimer en votant, il en résulterait une différence dans l'équilibre du

pouvoir et dans la politique nationale: il est donc clair que s'ils

restaient tous simplement fidèles à leurs principes politiques, la

politique qu'il regarde comme la meilleure pourrait triompher. Mais,

d'un autre côté, comment peut-il s'absoudre de la responsabilité des

maux qu'il attirera sur ceux qui dépendent de lui s'il accomplit ce qui

lui paraît être un devoir social péremptoire? Son devoir envers ses

enfants est-il moins péremptoire? La famille n'a-t elle pas le pas sur

l'Etat, et le bien-être de l'Etat ne dépend-il pas de celui de la

famille? Peut-il donc adopter une manière d'agir qui, si les menaces

qu'on lui a faites s'accomplissent, le fera expulser de sa ferme, et le

rendra ainsi incapable peut-être pour un temps, peut-être pendant une

longue période, de nourrir ses enfants? Les rapports entre les maux

contingents peuvent varier à l'infini. Dans un cas, le devoir public

s'impose avec force et le mal qui peut en résulter pour les nôtres est

léger; dans un autre cas la conduite politique a peu d'importance, et il

est possible qu'il en résulte pour notre famille un grand mal, et il y a

entre ces extrêmes tous les degrés. En outre, les degrés de probabilité

de chaque résultat, public ou privé, vont de la presque certitude à la

presque impossibilité. En admettant donc qu'il soit mal d'agir de

manière à nuire peut-être à l'état, et en admettant qu'il soit mal

d'agir de manière à nuire peut-être à la famille, nous avons à

reconnaître le fait que dans un nombre infini de cas, personne ne peut

décider laquelle de ces deux manières d'agir est vraisemblablement la

moins mauvaise à suivre.

Ces exemples montrent, assez que dans la conduite en général, renfermant

les rapports de l'homme avec lui-même, avec sa famille, avec ses amis,

avec ses débiteurs et ses créanciers, et avec le public, il est

ordinaire de voir n'importe quel parti choisi de préférence, procurer

ici ou là quelque peine; c'est autant à retrancher du plaisir complet,

et il en résulte que la conduite manque dans la même proportion d'être

absolument bonne. En outre, ils font voir que pour une partie

considérable de la conduite, aucun principe qui nous guide, aucune

méthode d'estimation ne nous rend capables de dire si telle manière

d'agir qui s'offre à nous est relativement bonne, c'est-à-dire propre à

causer, de près ou de loin, spécialement ou en général, le plus grand

excès possible du bien sur le mal.

104. Nous sommes préparés maintenant à traiter d'une manière

systématique de la distinction entre la morale absolue et la morale

relative.

On arrive aux vérités scientifiques, de quelque ordre qu'elles soient,

en éliminant les facteurs qui impliquent les phénomènes et sont en

contradiction les uns avec les autres et en ne s'occupant que des

facteurs fondamentaux. Lorsque, en traitant de ces facteurs fondamentaux

d'une manière abstraite, non comme présentés dans des phénomènes

actuels, mais comme présentés dans un isolement idéal, on s'est assuré

des lois générales, il devient possible de tirer des inférences dans des

cas concrets en tenant compte des facteurs accidentels. Mais c'est

uniquement à la condition de négliger d'abord ces derniers et de

reconnaître seulement les éléments essentiels, que nous pouvons

découvrir les vérités essentielles cherchées. Voyons, par exemple,

comment la mécanique passe de la forme empirique à la forme rationnelle.

Tout le monde a pu expérimenter ce fait qu'une personne poussée d'un

côté au delà d'une certaine mesure perd son équilibre et tombe. On a

observé qu'une pierre jetée ou une flèche lancée ne va pas en ligne

droite, mais tombe à terre après un trajet qui dévie de plus en plus de

la direction primitive. Lorsqu'on essaie de casser un bâton sur son

genou, on s'aperçoit qu'on y parvient plus facilement si l'on prend le

bâton de chaque côté à une grande distance du genou que si on le tient

tout près du genou. L'usage quotidien d'un épieu attire l'attention sur

cette vérité qu'en mettant l'extrémité de l'épieu sous une pierre et en

le faisant jouer on soulève la pierre d'autant plus facilement que la

main est plus près de l'autre extrémité. Voilà un certain nombre

d'expériences, groupées de manière à former des généralisations

empiriques, qui servent à guider la conduite dans certains cas simples.

Comment la science de la mécanique est-elle sortie de ces expériences?

Pour arriver à une formule qui exprime les propriétés du levier, elle

suppose un levier qui ne puisse pas plier comme un bâton, mais qui soit

absolument rigide; elle suppose aussi un point d'appui qui n'ait pas une

large surface comme ceux dont on se sert ordinairement, mais un point

d'appui sans largeur; elle suppose enfin que le poids à soulever porte

sur un point défini, au lieu de porter sur une partie considérable du

levier. Il en est de même pour le corps qui est en équilibre de telle

sorte qu'il tombe s'il dépasse une certaine inclinaison. Avant de

formuler la vérité relativement aux relations du centre de gravité et de

la base, il faut supposer inflexible la surface sur laquelle pose le

corps, inflexible aussi le bord du corps lui-même, et invariable dans sa

forme la masse du corps tandis qu'on le fait pencher de plus en plus,

autant de conditions qui ne sont pas remplies dans les cas ordinairement

observés. Il en est encore de même s'il s'agit d'un projectile: pour en

déterminer la course par déduction des lois mécaniques, il faut négliger

d'abord toutes les déviations causées par sa forme et par la résistance

de l'air. La science de la mécanique rationnelle est une science qui

consiste ainsi en une suite de vérités idéales, et qui ne peut se former

que si l'on imagine des cas idéaux. Elle est impossible tant que

l'attention porte seulement sur des cas concrets qui présentent toutes

les complications du frottement, de l'élasticité, etc.

Mais, lorsqu'on a dégagé certaines vérités mécaniques fondamentales, on

peut grâce à elles mieux diriger ses actes, et on peut les diriger mieux

encore lorsque, comme on le fait maintenant, on tient compte même des

éléments qui compliquent les phénomènes et dont on avait fait

abstraction pour arriver à ces vérités. Avec le progrès, on a reconnu

les modifications apportées par le frottement et les inférences sont

transformées comme il convient. La théorie de la poulie est corrigée

dans son application aux cas réels en tenant compte de la rigidité du

cordage, et l'on a donné la formule des effets de cette rigidité. La

stabilité des masses, déterminée d'une manière abstraite par rapport aux

centres de gravité des masses en relation avec les bases, finit par être

également déterminée d'une manière concrète en tenant compte aussi de la

cohésion. Après avoir théoriquement calculé la trajectoire d'un

projectile comme s'il se mouvait dans le vide, on la calcule d'une

manière qui se rapproche plus de la réalité en tenant compte de la

résistance de l'air.

Nous voyons par ces exemples la relation qui existe entre certaines

vérités absolues de la mécanique et certaines vérités relatives qui

enveloppent les premières. Nous reconnaissons qu'on ne peut établir

scientifiquement aucune vérité relative, tant que l'on n'a pas formulé à

part les vérités absolues. Nous constatons que la mécanique applicable

au réel se développe seulement quand la mécanique idéale s'est

développée.

Tout ce qui précède est également vrai de la science morale. De même que

par d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à

des notions vagues mais vraies en partie touchant l'équilibre des corps,

les mouvements des projectiles, les actions du levier; de même par

d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à des

notions vagues mais vraies en partie touchant les effets de la conduite

des hommes par rapport à eux-mêmes, à leurs semblables, à la société, et

dans le second cas, comme dans le premier, ces notions servent dans une

certaine mesure à la direction de la pratique. En outre, de même que

cette connaissance rudimentaire de la mécanique, tout en restant encore

empirique, devient avec les premiers progrès de la civilisation à la

fois plus définie et plus étendue, de même avec les premiers progrès de

la civilisation ces idées morales, tout en gardant encore leur caractère

empirique, acquièrent plus de précision et deviennent plus nombreuses.

Mais, comme nous avons vu que la connaissance empirique de la mécanique

peut se transformer en la science de la mécanique, à la condition

seulement d'omettre toutes les circonstances qui modifient les faits, et

de généraliser d'une manière absolue les lois fondamentales des forces;

nous devons voir ici la morale empirique se transformer en morale

rationnelle à la condition seulement d'abord de négliger tous les

accidents qui compliquent les phénomènes et de formuler les lois de la

bonne conduite, abstraction faite des conditions spéciales qui ont pour

effet d'obscurcir le problème. Enfin de même que le système des vérités

de la mécanique, conçues comme absolues, grâce à une séparation idéale,

est applicable aux problèmes positifs de mécanique de telle sorte qu'en

tenant compte de toutes les circonstances accidentelles, on puisse

arriver à des conclusions beaucoup plus rapprochées de la vérité qu'on

ne le ferait autrement; un système de vérités morales idéales, exprimant

ce qui est absolument bon, sera applicable à notre état de transition,

de telle sorte qu'en tenant compte du frottement d'une vie incomplète et

de l'imperfection des êtres actuels, nous puissions affirmer avec

quelque exactitude approximative ce qui est relativement bon.

105. Dans un chapitre de la _Statique sociale_, intitulé: «Définition de

la moralité,» j'ai affirmé que la loi morale proprement dite est la loi

de l'homme parfait, est la formule de la conduite idéale, est l'exposé

dans tous les cas de ce qui devrait être, et qu'elle ne peut examiner

dans ses propositions aucun élément qui implique l'existence de ce qui

ne devrait pas être. Prenant pour exemple des questions concernant la

bonne conduite à suivre dans des cas où du mal a déjà été fait, je

soutenais que l'on ne peut répondre à de pareilles questions «d'après

des principes purement moraux.» Voici le raisonnement que je faisais:

«Aucune conclusion ne peut prétendre à la vérité absolue, si

elle ne dépend de vérités qui soient absolues elles-mêmes.

Avant qu'une inférence soit exacte, il faut que les

propositions qui servent de point de départ aient

elles-mêmes ce caractère. Un géomètre exige que les lignes

droites dont il s'occupe soient véritablement droites, que

ses cercles, ses ellipses, ses paraboles, s'accordent avec

des définitions précises, répondent d'une manière parfaite

et invariable à des équations spécifiées. Si vous lui posez

une question où ces conditions ne soient pas remplies, il

vous dit qu'il ne peut vous répondre. Il en est de même du

moraliste. Il traite seulement de l'homme _droit_. Il

détermine les propriétés de l'homme droit, décrit la

conduite de l'homme droit, montre ses relations avec les

autres hommes droits et comment une société d'hommes droits

est constituée. Il est obligé de négliger toute déviation de

cette rectitude stricte; il ne peut en admettre aucune dans

ses prémisses sans vicier toutes ses conclusions, et pour

lui un problème dont un homme _tortu_ serait une donnée est

insoluble.»

Faisant allusion à cette théorie, spécialement dans la première édition

des _Méthodes de la morale_, mais d'une manière plus générale dans la

seconde édition, M. Sidgwick dit:

«Ceux qui adoptent cette théorie se servent de l'analogie de la

géométrie pour montrer que la morale doit traiter des relations humaines

idéalement parfaites, comme la géométrie traite des lignes et des

cercles idéalement parfaits. Mais la ligne la plus irrégulière a des

relations spatiales définies dont la géométrie ne refuse pas de

s'occuper, bien qu'elles soient ordinairement plus complexes que celles

de la ligne droite. Ainsi, en astronomie, il serait plus commode pour

l'étude que les astres décrivissent des cercles, comme on l'a cru

autrefois; mais le fait qu'ils se meuvent non suivant des cercles, mais

suivant des ellipses, et même des ellipses imparfaites et irrégulières,

ne les fait pas sortir de la sphère de l'investigation scientifique;

avec de la patience et de l'habileté, nous avons appris à ramener à des

principes et à calculer même ces mouvements plus compliqués. C'est

assurément un artifice fort propre à rendre l'enseignement plus facile

que de supposer que les planètes se meuvent suivant des ellipses

parfaites (ou même, comme à une période scientifique moins avancée,

suivant des cercles): nous permettons ainsi à la connaissance

individuelle de passer par les mêmes degrés d'exactitude croissante que

l'a fait la connaissance de la race. Mais ce que nous voulons en

astronomie, c'est connaître le mouvement réel des étoiles et ses causes,

et de même en morale nous cherchons naturellement ce qui doit être fait

dans le monde réel où nous vivons.» (P. 19, 2e éd.)

En commençant par le premier des deux points, celui qui se rapporte à la

géométrie, j'avoue que je suis surpris de voir mes propositions mises en

doute, et, après une mûre réflexion, il m'est impossible de comprendre

la manière de voir de M. Sidgwick sur ce sujet. Lorsque, dans une phrase

qui précédait celles que j'ai citées ci-dessus, j'ai signalé

l'impossibilité de résoudre «mathématiquement une série de problèmes

touchant des lignes tortues et des courbes brisées en tout sens», il ne

m'est pas venu à l'esprit que je me heurterais à l'affirmation directe

que «la géométrie ne refuse pas de s'occuper des lignes les plus

irrégulières». M. Sidgwick affirme qu'une ligne irrégulière, comme celle

qu'un enfant trace en griffonnant, a «des relations spatiales définies».

Quel sens donne-t-il ici au mot «défini?» S'il entend que ses relations

à l'espace en général sont définies en ce sens qu'une intelligence

infinie pourrait les déterminer, je réponds que pour une intelligence

infinie toutes les relations spatiales pourraient être définies: il n'y

aurait plus alors de relations spatiales indéfinies, le mot «défini»

cessant ainsi de marquer aucune distinction. Si d'un autre côté, en

disant qu'une ligne irrégulière a «des relations spatiales définies», il

entend des relations qu'une intelligence humaine peut connaître d'une

manière définie, alors se présente encore la question: Comment faut-il

comprendre le mot «défini»? Assurément quelque chose que l'on distingue

comme défini peut être défini; mais comment pouvons-nous définir une

ligne irrégulière? Et, si nous ne pouvons définir la ligne irrégulière

elle-même, comment pouvons-nous connaître ses «relations spatiales»

d'une manière définie? Comment en l'absence de toute définition la

géométrie peut-elle s'occuper de cette ligne? Si M. Sidgwick entend par

là qu'elle peut s'en occuper d'après «la méthode des limites», alors je

réponds qu'en pareil cas ce n'est pas de la ligne elle-même que traite

la géométrie, mais de certaines lignes définies mises artificiellement

en rapports quasi définis avec elle: l'indéfini devient connaissable par

l'intermédiaire seulement de l'hypothétiquement défini.

Passant au second exemple, la réponse à faire est que, en tant qu'elle

concerne les rapports entre l'idéal et le réel, la comparaison proposée

n'ébranle pas, mais fortifie au contraire mon argument. Considérée en

effet sous son aspect géométrique ou sous son aspect dynamique, dans

l'ordre nécessaire de son développement ou dans l'ordre que l'histoire

nous révèle, l'astronomie nous montre partout que des vérités touchant

des relations simples, théoriquement exactes, doivent être reconnues

avant que les vérités concernant les relations complexes et pratiquement

inexactes qui existent réellement puissent être constatées. Appliquée à

l'interprétation des mouvements planétaires, nous voyons que la théorie

des cycles et des épicycles était fondée sur une connaissance

préexistante du cercle; les propriétés d'une courbe idéale étant

connues, on était en mesure d'exprimer d'une certaine manière les

mouvements célestes. Nous voyons que l'interprétation copernicienne

exprimait les faits en fonctions de mouvements circulaires autrement

distribués et combinés. Nous voyons que le progrès fait par Képler de la

conception de mouvements circulaires à celle de mouvements elliptiques

fut rendu possible par une comparaison des faits tels qu'ils se passent

avec les faits tels qu'ils se passeraient si les mouvements étaient

circulaires. Nous voyons que les déviations de ces mouvements

elliptiques, reconnues dans la suite, n'ont pu être reconnues que grâce

a la supposition déjà faite que ces mouvements étaient elliptiques. Nous

voyons enfin que même aujourd'hui les prédictions concernant les

positions exactes des planètes, quand on a tenu compte des

perturbations, impliquent qu'on se reporte constamment aux ellipses qui

sont regardées comme leurs orbites normales ou moyennes pour le moment.

Ainsi, l'affirmation des vérités actuellement connues n'a été rendue

possible que par l'affirmation antérieure de certaines vérités idéales.

Pour se convaincre que les faits réels n'auraient pu être établis

d'aucune autre manière, il suffit de supposer un astronome capable de

dire qu'il lui importe peu de connaître les propriétés du cercle ou de

l'ellipse, qu'il a affaire au système solaire tel qu'il existe, et que

pour cela il n'a qu'à observer et à relever les positions successives et

à se laisser guider par les faits tels qu'il les a trouvés.

Il en est de même si nous considérons le développement de l'astronomie

dynamique. La première proposition des _Principes_ de Newton traite du

mouvement d'un seul corps autour d'un seul centre de force, et les

phénomènes de mouvement central sont d'abord formulés pour un cas qui

n'est pas seulement idéal, mais dans lequel la force dont il s'agit

n'est pas spécifiée: l'auteur s'éloigne ainsi le plus possible de la

réalité. Ensuite, supposant un principe d'action conforme à une loi

idéale, la théorie de la gravitation traite les différents problèmes du

système solaire en le séparant par l'imagination de tout le reste; elle

fait aussi plusieurs hypothèses imaginaires, comme celle d'après

laquelle la masse de chacun des corps dont il s'agit serait concentrée

en son centre de gravité. Plus tard seulement, après avoir établi les

vérités principales par cet artifice de dégager les facteurs les plus

importants des moins importants, la théorie est employée aux problèmes

réels dans l'ordre de leurs degrés ascendants de complexité, et fait

rentrer un nombre de plus en plus grand des facteurs d'abord négligés.

Si nous nous demandons comment on aurait pu établir autrement la

dynamique du système solaire, nous voyons que là aussi des vérités

simples exactes pour des conditions idéales, ont dû être établies avant

qu'on pût établir les vérités réelles qui répondent à des conditions

complexes.

La nécessité dont nous avions parlé de faire précéder la morale

relative de la morale absolue est ainsi, je pense, rendue plus claire.

Celui qui a suivi jusqu'ici l'argumentation générale ne niera pas qu'un

être social idéal ne puisse être conçu constitué de telle sorte que ses

activités spontanées s'accordent avec les conditions imposées par le

milieu social formé d'autres êtres identiques. En plusieurs endroits et

de plusieurs manières, j'ai soutenu que, conformément aux lois de

l'évolution en général, et conformément aux lois de l'organisation en

particulier, il y a eu et il y a une adaptation progressive de

l'humanité à l'état social qui la transforme dans le sens de cet accord

idéal. Le corollaire déjà déduit et qu'il faut répéter ici, est que

l'homme ultime est un homme dans lequel ce progrès s'est assez développé

pour produire une correspondance entre toutes les inclinations de sa

nature et tous les besoins de sa vie telle qu'elle s'accomplit dans la

société. S'il en est ainsi, la conséquence nécessaire à admettre est

qu'il existe un code idéal de conduite donnant la formule de la manière

d'être de l'homme complètement adapté dans la société complètement

développée. Nous donnons à ce code le nom de morale absolue, pour le

distinguer de la morale relative, à ce code dont les prescriptions

doivent seules être considérées comme absolument bonnes par opposition à

celles qui sont relativement bonnes ou les moins mauvaises, et qui, en

tant que système de conduite idéale, doit servir comme de règle pour

nous aider à résoudre, autant que nous le pourrons, les problèmes de la

conduite réelle.

105. Il est si important de bien comprendre ce sujet qu'on m'excusera de

recourir encore à un exemple; il servira mieux à la démonstration, car

je l'emprunte non à une science inorganique, mais à une science

organique. Le rapport entre la moralité propre et la moralité comme on

la conçoit communément est analogue au rapport entre la physiologie et

la pathologie, et la marche habituellement suivie par les moralistes

ressemble beaucoup à celle d'un homme qui étudierait la pathologie sans

avoir étudié d'abord la physiologie.

La physiologie décrit les diverses fonctions qui constituent et

conservent la vie par leurs combinaisons; en traitant de ces fonctions,

elle suppose qu'elles s'accomplissent séparément comme il faut, dans une

mesure convenable et dans l'ordre qui leur est propre; elle ne s'occupe

que des fonctions à l'état de santé. Si elle explique la digestion, elle

suppose que le coeur fournit le sang et que le système nerveux des

viscères stimule les organes directement intéressés. Si elle donne une

théorie de la circulation, elle suppose que le sang a été produit par

les actions combinées des appareils destinés à le produire, et qu'il

est aéré comme il doit l'être. S'il s'agit des relations entre la

respiration et les actions vitales en général, c'est avec la supposition

antérieurement faite que le coeur continue à envoyer du sang, non

seulement aux poumons et à certains centres nerveux, mais encore au

diaphragme et aux muscles intercostaux. La physiologie néglige les

défaillances dans l'action de ces différents organes. Elle ne tient pas

compte des imperfections, elle néglige les dérangements, elle ne

reconnaît pas la douleur, elle ne sait rien du mal vital. Elle donne

simplement la formule de ce qui résulte d'une adaptation complète de

toutes les parties du corps à tous les besoins. C'est dire que, par

rapport aux actions internes qui constituent la vie du corps, la théorie

physiologique a une position semblable à celle que la théorie éthique,

sous sa forme absolue, dont nous avons donné plus haut la conception, a

par rapport aux actions extérieures qui constituent la conduite. Dès

qu'elle traite d'un excès de fonction, ou d'un arrêt de fonction, ou

d'un défaut de fonction et du mal qui en résulte, la physiologie se

change en pathologie. Nous commençons alors à tenir compte des actions

mauvaises dans la vie intérieure analogues aux mauvaises actions de la

vie extérieure dont s'occupent les théories ordinaires de morale.

Mais l'antithèse ainsi présentée n'est encore que préliminaire. Après

avoir observé le fait qu'il y a une science des actions vitales en tant

qu'elles s'accomplissent d'une manière normale, qui ne tient pas compte

des actions anomales, nous avons plus spécialement à observer que la

science des actions anomales peut atteindre une précision aussi grande

que possible, à la condition seulement que la science des actions

normales aura d'abord été bien déterminée; ou plutôt disons que la

science pathologique dépend pour ses progrès des progrès que la science

physiologique aura faits d'abord. La conception même des actions

désordonnées implique auparavant la conception des actions bien

ordonnées. Avant de pouvoir déterminer si le coeur bat trop vite ou trop

lentement, il faut savoir quel est le nombre de ses battements dans la

bonne santé; avant de dire si le pouls est trop faible ou trop fort, il

faut connaître sa force normale, et ainsi du reste. Les idées de maladie

les plus grossières et les plus empiriques présupposent des notions sur

l'état de bonne santé dont la maladie est un dérangement, et il est

évident que le diagnostic des maladies devient scientifique seulement

lorsqu'on a une connaissance scientifique des actions organiques à

l'état sain.

Il y a la même relation entre la moralité absolue, ou la loi du bien

parfait dans la conduite humaine, et la moralité relative qui,

reconnaissant du mal dans la conduite, a à décider de quelle manière on

peut se rapprocher le plus possible du bien. Lorsque, en donnant la

formule de la conduite normale dans une société idéale, nous avons

atteint une connaissance scientifique de la morale absolue, nous avons

en même temps atteint une connaissance scientifique qui, lorsque nous

l'employons à interpréter les phénomènes des sociétés réelles dans leurs

états de transition pleins de misères par suite d'une adaptation

imparfaite (états que nous pouvons appeler pathologiques), nous rend

capables d'arriver approximativement à des conclusions vraies touchant

la nature des anomalies et les manières d'agir qui tendent le mieux à

ramener une conduite normale.

106. Il faut observer maintenant que cette conception de la morale, qui

paraîtra étrange à beaucoup de lecteurs, est en réalité au fond des

croyances des moralistes en général. Sans doute elle n'est pas

expressément reconnue, mais elle est vaguement impliquée dans plusieurs

de leurs propositions.

Depuis les temps les plus reculés, nous trouvons dans les spéculations

morales des allusions à l'homme idéal, à ses actes, à ses sentiments, à

ses jugements. Le bien agir est conçu par Socrate comme l'agir de

«l'homme le meilleur», qui «comme agriculteur fait bien tout ce qu'exige

l'agriculture; comme médecin, remplit les devoirs de l'art médical;

comme citoyen, fait son devoir envers l'Etat.» Platon, dans le _Minos_,

comme règle à laquelle doit se conformer la loi de l'Etat, «suppose la

décision de quelque sage idéal;» dans le _Lachès_, la connaissance du

bien et du mal, telle que la possède l'homme sage, est supposée fournir

la règle: méprisant «les maximes de la société existante» comme non

scientifiques, Platon regarde comme le véritable guide cette «idée du

bien, à laquelle un philosophe seul peut atteindre.» Aristote (_Eth._,

liv. III, chap. IV), prenant pour règle les décisions de l'homme de

bien, dit: «L'homme de bien juge en effet toute chose avec droiture, et

reconnaît la vérité en toute occasion... La principale différence entre

l'homme de bien et le méchant est peut-être que l'homme de bien voit le

vrai en toute occasion, puisqu'il est, en quelque sorte, la règle et la

mesure du vrai.» Les Stoïciens aussi concevaient la «complète rectitude

d'action» comme «ce que personne ne pouvait réaliser si ce n'est le

sage»,--l'homme idéal. Epicure aussi avait une règle idéale. Pour lui,

l'état vertueux consiste en «une jouissance tranquille, exempte de

trouble, qui ne cause de tort à personne, n'excite aucune rivalité et

s'approche le plus près possible du bonheur des dieux,» qui «ne

souffrent eux-mêmes aucun mal et ne causent pas de mal aux autres[14].»

[Note 14: J'emprunte la plupart de ces citations au livre du Dr

Bain, _Science mentale et morale_.]

Si dans les temps modernes, influencés par des dogmes religieux sur la

chute et la corruption de l'homme, et par une théorie du devoir dérivée

du symbole ordinairement admis, les moralistes se sont moins souvent

reportés à un idéal, cependant ils y font encore quelquefois allusion.

Nous en voyons une dans le mot de Kant: «Agissez seulement d'après une

maxime telle que vous puissiez souhaiter de la voir devenir en même

temps une loi universelle.» Ce mot implique en effet la pensée d'une

société dans laquelle tous se conforment à une maxime dont l'effet

serait le bien de tous: il y a là la conception d'une conduite idéale

dans des conditions idéales. Bien que M. Sidgwick, dans le passage cité

plus haut, suppose que la morale se rapporte à l'homme tel qu'il est

plutôt qu'à l'homme comme il devrait être, cependant, parlant ailleurs

de la morale comme si elle traitait de la conduite telle qu'elle doit

être plutôt que de la conduite telle qu'elle est, il suppose une

conduite idéale et indirectement l'homme idéal. A la première page,

comparant l'éthique, la jurisprudence et la politique, il dit qu'elles

se distinguent «par ce caractère qu'elles se proposent de déterminer non

le réel, mais l'idéal; ce qui doit être, non ce qui est.»

Il suffit seulement d'accorder et de rendre précises ces diverses

conceptions d'une conduite idéale et d'une humanité idéale, pour les

concilier avec la conception exposée plus haut. Jusqu'à présent, de

pareilles conceptions sont ordinairement vagues. L'homme idéal ayant été

conçu d'après les notions courantes en morale, on en fait ensuite un

modèle pour juger d'après lui de la bonté des actes; mais on tombe ainsi

dans un cercle vicieux. Pour que l'homme idéal serve de modèle, il faut

le définir d'après les conditions que sa nature remplit, d'après ces

exigences objectives auxquelles il faut satisfaire pour que la nature

soit bonne, et le défaut commun de ces conceptions idéales est de le

supposer en dehors de toute relation avec ces conditions.

Toutes les allusions à l'homme idéal que nous avons reproduites plus

haut, impliquent l'hypothèse que l'homme idéal vit et agit dans les

conditions sociales actuelles. Ce que l'on recherche sans le dire, ce

n'est pas ce qu'il ferait dans des circonstances absolument

différentes, mais bien ce qu'il ferait dans les circonstances présentes.

Or c'est là pour deux raisons recherche futile. La coexistence d'un

homme parfait et d'une société une imparfaite est impossible, et, alors

même qu'il n'en serait pas ainsi, la conduite qui en résulterait ne

donnerait pas la règle cherchée.

En premier lieu, étant données les lois de la vie telles qu'elles sont,

un homme d'une nature idéale ne peut être produit dans une société

formée d'hommes dont la nature est éloignée de l'idéal. Nous pourrions

avec tout autant de raison nous attendre à voir un enfant naître chez

les nègres avec le type britannique, qu'à voir naître dans un monde

organiquement immoral un homme organiquement moral. A moins de nier que

le caractère résulte de la constitution dont on hérite, il faut admettre

que, puisque dans toute société chaque individu descend d'une souche que

l'on peut suivre en remontant de quelques générations, et qui se ramifie

à travers toute la société et participe de sa nature moyenne, il doit,

malgré des diversités individuelles marquées, subsister de tels

caractères communs, qu'il soit impossible à qui que ce soit d'atteindre

une forme idéale bien loin de laquelle resteraient tous les autres.

En second lieu, une conduite idéale, comme celle à laquelle se rapporte

la théorie morale, n'est pas possible à l'homme idéal au milieu d'hommes

constitués autrement. Une personne absolument juste et parfaitement

sympathique ne pourrait vivre et agir conformément à sa nature dans une

tribu de cannibales. Chez des gens perfides et tout à fait dépourvus de

scrupules, on se perdrait en montrant une entière sincérité et une

complète franchise. Si tous ceux qui nous entourent ne reconnaissent que

la loi du plus fort, celui dont la bonne nature se refuserait à jamais

faire de la peine aux autres serait réduit à la plus triste condition.

Il faut une certaine harmonie entre la conduite de chaque membre d'une

société et la conduite des autres. Un mode d'action entièrement

différent des modes d'action prédominants ne peut être soutenu longtemps

sans amener la mort ou de celui qui l'a adopté, ou de ses enfants, ou la

mort de l'un et des autres à la fois.

Il est donc évident que nous devons considérer l'homme idéal comme

existant dans l'état social idéal. D'après l'hypothèse de l'évolution,

ces deux termes se supposent l'un l'autre, et c'est seulement quand ils

coexistent qu'il peut y avoir une conduite idéale, dont la morale

absolue doit trouver la formule, et que la morale relative doit prendre

comme règle pour estimer combien en est éloigné du bien, et quels sont

les degrés du mal.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 37 / 41 题