CONCILIATION

92. Tel qu'il a été présenté dans le précédent chapitre, le compromis

entre les droits personnels et les droits d'autrui semble impliquer un

antagonisme permanent entre les uns et les autres. Si chacun doit

rechercher son propre bonheur et en même temps prendre au bonheur de ses

semblables un intérêt convenable, nous voyons reparaître cette question:

Jusqu'à quel point faut-il se proposer l'une de ces fins, et jusqu'à

quel point faut-il se proposer l'autre? Nous supposons ainsi, non un

désaccord dans la vie de chacun, mais toutefois l'absence d'une harmonie

complète. Cependant ce n'est pas là une induction inévitable.

Lorsque, dans les _Principes de sociologie_, IIIe partie, nous avons

discuté les phénomènes relatifs à la conservation de la race chez les

êtres vivants en général, pour mieux faire comprendre le développement

des relations domestiques, nous avons démontré que dans le cours de

l'évolution il s'est produit une conciliation entre les intérêts de

l'espèce, les intérêts des parents, et les intérêts des descendants.

Nous l'avons prouvé en faisant voir qu'à mesure que nous montons des

formes les plus humbles de la vie aux plus élevées, la conservation de

la race est assurée avec un moindre sacrifice d'existences, soit pour

les jeunes individus, soit pour les individus adultes, et aussi avec un

moindre sacrifice d'existences de parents au profit de la vie des

descendants. Nous avons vu qu'avec le progrès de la civilisation, on

constate de semblables changements dans le genre humain, et que les

relations domestiques les plus élevées sont celles dans lesquelles la

conciliation du bien-être des membres de la famille est la plus

complète, en même temps que le bien-être de la société est mieux

sauvegardé. Il reste à montrer ici qu'une conciliation pareille s'est

établie et continue à s'établir entre les intérêts de chaque citoyen et

les intérêts des citoyens en général, tendant toujours à un état dans

lequel ces deux sortes d'intérêts se fondraient en un seul, et dans

lequel les sentiments qui leur correspondent respectivement seraient en

complet accord.

Dans le groupe de la famille, même tel que nous l'observons chez

plusieurs vertébrés inférieurs, nous voyons que le sacrifice des

parents, devenu maintenant assez modéré en somme pour ne pas les

empêcher de vivre longtemps, n'est pas accompagné de la conscience du

sacrifice; au contraire il résulte d'un désir de l'accomplir: les

efforts altruistes en faveur des jeunes servent en même temps à

satisfaire les instincts des parents. Si nous suivons ces relations à

travers les divers degrés de la race humaine, et si nous observons

combien l'amour plus souvent que le devoir porte à prendre soin des

enfants, nous voyons la conciliation des intérêts se faire de telle

sorte que les parents ne sont heureux en réalité que si le bonheur de

leurs enfants est assuré: le désir d'avoir des enfants, chez ceux qui

n'en ont pas, et l'adoption d'enfants, dans certains cas, montrent

combien ces activités altruistes sont nécessaires pour procurer

certaines satisfactions égoïstes. On peut s'attendre à ce qu'un nouveau

progrès de l'évolution produisant, à mesure que la nature humaine se

développera, une diminution de la fécondité, et par suite des charges

des parents, amène un état dans lequel, beaucoup plus encore

qu'aujourd'hui, les plaisirs de la vie adulte consisteront à

perfectionner la nouvelle génération en même temps qu'on assurera son

bonheur immédiat.

Or, bien qu'un altruisme d'un genre social, manquant de certains

éléments de l'altruisme des parents, ne puisse jamais atteindre au même

niveau, on peut croire cependant qu'il arrivera à un niveau où il sera

comme celui des parents un altruisme spontané, à un niveau où le souci

du bonheur d'autrui sera un besoin journalier, un niveau tel que les

satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à

cette satisfaction égoïste supérieure, sans aucun effort, mais par une

préférence pour cette satisfaction égoïste supérieure toutes les fois

qu'on pourra se la procurer.

Considérons comment le développement de la sympathie qui doit progresser

aussi vite que les circonstances le permettront, amènera cet état.

93. Nous avons vu que dans le cours de l'évolution de la vie, les

plaisirs ont naturellement porté les êtres aux actions que les

conditions de la vie demandaient, que les peines les ont détournés de

celles qui étaient opposées à ces conditions. Il faut signaler ici la

vérité qui en est la conséquence, à savoir que les facultés dont

l'exercice, sous certaines conditions, procure en partie de la peine et

en partie du plaisir, ne peuvent se développer au delà de la limite à

laquelle elles donnent un surplus de plaisir: si, au delà de cette

limite, leur exercice cause plus de peine que de plaisir, leur

développement doit s'arrêter.

La sympathie excite ces deux formes de sentiments. Tantôt la vue du

plaisir fait naître en nous un état de conscience agréable; tantôt nous

éprouvons de la douleur à la vue de la douleur. Par suite, si les êtres

qui nous entourent manifestent habituellement du plaisir et rarement de

la peine, la sympathie donne un surplus de plaisir. Si au contraire on a

rarement le spectacle du plaisir et souvent celui de la peine, la

sympathie donne un excès de peine. Le développement moyen de la

sympathie doit donc être réglé par la moyenne des manifestations de la

peine ou du plaisir chez les autres. Si dans des conditions sociales

données, ceux qui appartiennent à la même société nous font souffrir

tous les jours ou étalent tous les jours sous nos yeux le spectacle de

la souffrance, la sympathie ne peut se développer: supposer qu'elle se

développera, ce serait supposer que notre constitution se modifierait

elle-même de manière à accroître ses peines et par suite à déprimer ses

énergies; ce serait méconnaître cette vérité que le fait de souffrir un

genre quelconque de peine rend graduellement insensible à cette peine.

D'un autre côté, si l'état social est tel que les manifestations du

plaisir prédominent, la sympathie augmentera; en effet les plaisirs

sympathiques, ajoutant à la totalité des plaisirs qui accroissent la

vitalité, ont pour résultat de faire prospérer ceux qui sont le plus

doués de sympathie, et les plaisirs de la sympathie excédant partout les

peines qu'elle peut causer, ont pour effet de l'exercer et par là de la

fortifier.

La première conséquence à en tirer a été déjà indiquée plus d'une fois.

Nous avons vu que lorsque l'état de guerre est habituel, avec la forme

d'organisation sociale qui correspond à cet état, la sympathie ne peut

prendre un grand développement. Les activités destructives dirigées

contre les ennemis du dehors la dessèchent; la nature des sentiments

généralement éprouvés cause dans la société elle-même des actes

fréquents d'agression et de cruauté, et en outre la coopération forcée

qui caractérise le régime militaire, réprime nécessairement la

sympathie, existe seulement à la condition d'un traitement non

sympathique de quelques-uns par les autres.

En supposant même la fin du régime militaire, il y a encore de grands

obstacles au développement de la sympathie. Bien que la cessation de la

guerre implique une plus complète adaptation de l'homme aux conditions

de la vie sociale, et la diminution de certains maux, cette adaptation

ne sera pas encore suffisante, et par suite il y aura encore beaucoup de

malheurs. En premier lieu, cette forme de nature qui a produit et qui

produit encore la guerre, bien que par hypothèse elle se soit changée en

une forme plus élevée, ne s'est pas changée cependant en une forme assez

élevée pour que toutes les injustices et toutes les peines qu'elle cause

disparaissent. Pendant une longue période après que les habitudes de

pillage auront pris fin, les défauts de la nature à laquelle tenaient

ces habitudes subsisteront, et produiront leurs mauvais effets qui

diminuent bien lentement. En second lieu, l'adaptation imparfaite de la

constitution humaine aux travaux de la vie industrielle doit persister

longtemps, et l'on peut s'attendre à ce qu'elle survive dans une

certaine mesure à la cessation des guerres. Les modes d'activité

nécessaires doivent rester pendant d'innombrables générations peu

satisfaisants à quelque degré. En troisième lieu, les défauts de

contrôle par rapport à soi-même comme nous en observons chez l'homme

imprévoyant, ainsi que les divers manquements de conduite dus à une

prévision peu exacte des conséquences des actes, bien que moins marqués

que maintenant, ne pourraient laisser encore de produire des

souffrances.

Même une adaptation complète, si elle était limitée à la disparition des

non-adaptations que nous venons d'indiquer, ne tarirait pas toutes les

sources de ces misères qui, dans la mesure de leur manifestation,

entravent le développement de la sympathie. Car tant que le chiffre des

naissances l'emporte sur celui des décès au point de rendre très chers

les moyens de subsistance, il doit en résulter beaucoup de maux, soit

parce qu'il faut résister à ses affections, soit parce qu'il faut se

condamner à un excès de travail et se contenter de ressources limitées.

C'est seulement lorsque la fécondité diminuera, ce qui arrivera, comme

nous l'avons vu, avec un progrès des facultés mentales (_Principes de

Biologie_, §§ 367-377), que se produira une diminution des travaux

nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et ils

cesseront seulement alors d'être pour l'énergie humaine une charge trop

lourde.

Ainsi par degrés, et seulement par degrés, en même temps que

s'affaibliront ces causes de malheur, la sympathie deviendra plus

grande. La vie serait intolérable si, les causes de souffrances restant

ce qu'elles sont, tous les hommes étaient non seulement sensibles à un

haut degré aux peines, physiques et mentales, éprouvées par ceux qui les

entourent et exprimées par la physionomie de ceux qu'ils rencontrent,

mais encore continuellement conscients des misères que tout être vivant

doit subir en conséquence de la guerre, du crime, de l'inconduite, de

l'infortune, de l'imprévoyance et de l'incapacité. Mais comme l'homme et

la société s'accordent de mieux en mieux tous les jours, et comme les

peines causées par le désaccord de l'un et de l'autre diminuent, la

sympathie peut se développer sous l'influence des plaisirs que cet

accord produit. Les deux changements sont en telle relation, il est

vrai, que l'un favorise l'autre. Le développement de la sympathie autant

que les conditions le permettent sert lui-même à diminuer la peine, à

augmenter le plaisir, et l'excès de plaisir qui en résulte rend possible

à son tour un nouveau progrès de la sympathie.

94. La mesure dans laquelle la sympathie peut s'accroître quand les

obstacles sont écartés, sera plus facile à concevoir si nous observons

d'abord les influences qui l'excitent, et si nous exposons les raisons

de croire que ces influences deviendront plus efficaces. Il y a deux

facteurs à considérer, le langage naturel du sentiment chez celui avec

lequel on sympathise, et le pouvoir d'interpréter ce langage chez celui

qui éprouve la sympathie. Nous pouvons par induction indiquer quel sera

le développement de l'un et de l'autre.

Les mouvements du corps et les changements de la physionomie sont des

effets visibles du sentiment qui, lorsque le sentiment est fort, sont

irrépressibles. Lorsque le sentiment cependant est moins fort, qu'il

soit sensationnel ou émotionnel, ils peuvent être entièrement ou

partiellement réprimés; il y a une habitude, plus ou moins constante, de

les réprimer, et cette habitude s'observe surtout chez ceux qui ont des

raisons de cacher aux autres ce qu'ils éprouvent. Ce genre de

dissimulation est si nécessaire aux caractères et aux conditions de

notre existence qu'il en est venu à faire partie du devoir moral, et

l'on insiste souvent sur cette retenue comme sur un élément des bonnes

manières. Tout cela résulte de la prédominance de sentiments qui sont en

opposition avec le bien social, de sentiments que l'on ne peut laisser

voir sans produire des désaccords et des inimitiés. Mais à mesure que

les appétits égoïstes tomberont davantage sous le contrôle des instincts

altruistes, et qu'il se produira moins de mouvements, de nature à être

blâmés, la nécessité de prendre garde à l'expression de la physionomie

ou aux mouvements du corps décroîtra, et ces signes pourront, sans

inconvénient, initier plus clairement les spectateurs aux états de

l'esprit. Ce n'est pas tout. Avec l'usage restreint que l'on en fait, ce

langage des émotions est actuellement dans l'impossibilité de se

développer. Mais dès que les émotions deviendront telles que l'on pourra

franchement les manifester, les moyens de les manifester se

développeront en même temps que l'habitude de s'en servir; de telle

sorte qu'outre les émotions les plus fortes, les nuances les plus

délicates et les moindres degrés de l'émotion se traduiront eux-mêmes au

dehors: le langage émotionnel deviendra à la fois plus abondant, plus

varié et plus défini. Evidemment la sympathie sera facilitée dans la

même proportion.

Nous devons signaler un progrès d'une nature analogue tout aussi

important, si ce n'est davantage. Les signes vocaux des états sensibles

se développeront simultanément. La force, la hauteur, la qualité, le

changement du son séparément sont des marques du sentiment, et, combinés

de différentes manières et en proportions différentes, servent à

exprimer différentes sommes et différents genres de sentiments. Comme

nous l'avons remarqué ailleurs, les cadences sont les commentaires des

émotions sur les propositions de l'intellect[12]. Ce n'est pas seulement

dans le langage animé, mais aussi dans le langage ordinaire, que nous

exprimons en élevant ou en abaissant la voix successivement, en nous

éloignant dans un sens ou dans l'autre du ton moyen, aussi bien que par

la place et la force des termes les plus saillants, le genre des

sentiments qui accompagnent la pensée. Eh bien, la manifestation du

sentiment par la cadence, aussi bien que sa manifestation par des signes

visibles, est actuellement soumise à une certaine contrainte: les

raisons de se contenir sont dans un cas les mêmes que dans l'autre. Il

en résulte un double effet. Le langage audible du sentiment n'est pas

employé jusqu'à la limite de sa capacité réelle, et bien souvent on

l'emploie faussement, c'est-à-dire pour manifester aux autres des

sentiments que l'on n'éprouve pas. La conséquence de cet usage imparfait

et de cet usage trompeur est d'entraver l'évolution que produirait

l'usage normal. Nous devons donc inférer qu'avec le progrès d'une

adaptation morale, et la diminution du besoin de cacher ses sentiments,

leurs signes vocaux se développeront beaucoup. Bien qu'on ne puisse

supposer que les cadences exprimeront toujours les émotions aussi

exactement que les mots les idées, il est très possible cependant que le

langage émotionnel de nos descendants s'élève autant au-dessus de notre

langage émotionnel que notre langage intellectuel s'est déjà élevé

au-dessus du langage intellectuel des races les plus primitives.

[Note 12: Voir l'_Essai sur l'origine et la fonction de la

musique_.]

Il faut tenir compte d'un accroissement simultané du pouvoir

d'interpréter à la fois les signes visibles et les signes audibles du

sentiment. Parmi ceux qui nous entourent nous voyons des différences à

la fois pour l'aptitude à percevoir ces signes et pour l'aptitude à

comprendre les états mentals qu'ils expriment et leurs causes: l'un est

stupide au point de ne remarquer ni un léger changement de physionomie

ni une altération du son de la voix, ou au point de ne pouvoir en

imaginer le sens; l'autre par une rapide observation et une intuition

pénétrante comprend instantanément et l'état d'un esprit et la cause de

cet état. Si nous supposons que ces deux facultés s'exaltent, et qu'à la

fois la perception des signes devienne plus délicate et la faculté de

les comprendre plus puissante, nous aurons quelque idée de la sympathie

plus profonde et plus large à laquelle elles donneront naissance. Des

représentations plus vives des sentiments d'autrui, impliquant des

excitations idéales de sentiments fort voisines des excitations réelles,

doivent avoir pour conséquence une plus grande ressemblance entre les

sentiments de celui qui éprouve la sympathie et ceux de celui qui la

cause, ressemblance qui ira presque jusqu'à l'identité.

Par un accroissement simultané de ses facteurs subjectif et objectif, la

sympathie peut ainsi, à mesure que les obstacles diminuent, dépasser

celle que nous voyons aujourd'hui chez ceux qui sont capables de

sympathie, autant que celle-ci dépasse déjà l'indifférence.

95. Quelle doit être, par suite, l'évolution de la conduite? Que doivent

devenir les relations de l'égoïsme et de l'altruisme à mesure qu'on se

rapprochera de cette forme de la nature.

C'est le moment de rappeler une conclusion déduite dans le chapitre sur

la relativité des plaisirs et des peines, et sur laquelle nous avons

alors insisté comme sur une vérité importante. Nous avons dit qu'en

supposant des activités qui s'accordent avec la continuation de la vie,

il n'y en a aucune qui ne puisse devenir une source de plaisirs, si les

conditions du milieu exigent que nous persistions à les exercer. Il faut

ici ajouter comme corollaire, que si les conditions exigent une certaine

classe d'activités relativement grandes, il se produira un plaisir

relativement grand à la suite de cette classe d'activités. Quelle est la

portée de ces inductions générales à propos de la question spéciale qui

nous occupe? Nous avons vu que la sympathie est essentielle pour le

bien public comme pour le bien individuel. Nous avons vu que la

coopération et les avantages qu'elle procure à chacun et à tous

s'élèvent dans la proportion où les intérêts altruistes, c'est-à-dire

sympathiques, s'étendent. Les actions auxquelles nous portent les

inclinations sociales doivent donc être comptées parmi celles que

demandent les conditions sociales. Ce sont des actions que tendent

toujours à accroître la conservation et le développement progressif de

l'organisation sociale, et ainsi des actions auxquelles doit s'attacher

un plaisir croissant. Des lois de la vie on doit conclure que la

discipline sociale agissant constamment formera de telle manière la

nature humaine que les plaisirs sympathiques finiront par être

recherchés spontanément pour le plus grand avantage de tous et de

chacun. Le domaine des activités altruistes ne s'étendra pas plus que le

désir des satisfactions altruistes.

Dans des natures ainsi constituées, bien que les plaisirs altruistes

doivent rester en un certain sens des plaisirs égoïstes, cependant ils

ne seront pas poursuivis d'une manière égoïste, ils ne seront pas

poursuivis pour des motifs égoïstes. Bien que le fait de faire plaisir

procure du plaisir, cependant la pensée du plaisir sympathique à obtenir

n'occupera pas la conscience; ce sera seulement la pensée du plaisir

donné. Il en est ainsi maintenant dans une large mesure. Dans le cas

d'une véritable sympathie, l'attention est tellement absorbée par la fin

prochaine, le bonheur d'autrui, qu'il n'en reste pas pour prévoir le

bonheur personnel qui peut au bout du compte en résulter. Une

comparaison fera bien comprendre cette relation.

Un avare accumule de l'argent, sans se dire délibérément «je vais en

agissant ainsi me procurer les plaisirs que donne la possession des

richesses». Il pense seulement à l'argent et aux moyens de s'en

procurer, et il éprouve incidemment le plaisir que donne la possession.

La propriété, voilà ce qu'il se plaît à imaginer et non le sentiment que

causera la propriété. De même, celui qui éprouve de la sympathie au plus

haut degré, est mentalement disposé à ne se représenter que le plaisir

éprouvé par un autre, et ne recherche le plaisir que dans l'intérêt

d'autrui, oubliant la part qu'il pourra lui-même en retirer. Ainsi, à la

considérer subjectivement, la conciliation de l'égoïsme et de

l'altruisme finira par être telle que malgré ce fait que le plaisir

altruiste, en tant qu'il est un élément de la conscience de celui qui

l'éprouve, ne peut jamais être autre qu'un plaisir égoïste, on n'aura

pas conscience de son caractère égoïste.

Voyons ce qui doit arriver dans une société composée de personnes

constituées de cette manière.

96. Les occasions de faire passer son intérêt après celui des autres, ce

qui constitue l'altruisme comme on le conçoit ordinairement, doivent, de

plusieurs manières, être de plus en plus limitées à mesure que l'on

s'approche de l'état le plus élevé.

Des appels importants à la bienfaisance supposent beaucoup d'infortunes.

Pour que beaucoup d'hommes demandent aux autres de venir à leur secours,

il faut qu'il y ait beaucoup d'hommes dans le besoin, dans des

conditions relativement misérables. Mais, comme nous l'avons vu plus

haut, le développement des sentiments sociaux n'est possible qu'autant

que la misère décroît. La sympathie arrive au plus haut degré seulement

lorsqu'il n'y a plus de nombreuses occasions de se sacrifier soi-même ou

de faire quelque chose d'analogue.

Changeons de point de vue, et cette vérité nous apparaîtra sous un autre

aspect. Nous avons déjà vu qu'avec le progrès de l'adaptation, chacun en

vient à être constitué de telle sorte qu'il ne peut recevoir de secours

sans que son activité, comme cause de plaisir, soit arrêtée de quelque

manière. Il ne peut y avoir d'intervention avantageuse entre une faculté

et sa fonction quand elles sont bien adaptées l'une à l'autre. Par

suite, à mesure que le genre humain approche d'une complète adaptation

des natures individuelles aux besoins sociaux, il doit y avoir moins

d'occasions et des occasions moindres de secourir les autres.

Mais en outre, comme nous l'avons remarqué dans le dernier chapitre, la

sympathie qui nous porte à agir dans l'intérêt d'autrui doit souffrir du

tort que les autres se font et par suite doit détourner d'accepter des

avantages qui résultent d'une conduite qui leur est préjudiciable. Que

faut-il en conclure? Alors que chacun, dès que l'occasion se présente,

est prêt à faire le sacrifice des satisfactions égoïstes et en a même un

vif désir; les autres, qui sont dans les mêmes dispositions, ne peuvent

que s'opposer à ce sacrifice. Si quelqu'un, proposant qu'on le traite

avec plus de dureté que ne le prescrirait un spectateur désintéressé, se

refuse à s'approprier ce qui lui est dû, les autres prenant soin de son

intérêt s'il ne le fait pas lui-même, doivent nécessairement insister

pour qu'il se l'approprie. Ainsi un altruisme général, dans sa forme

développée, doit inévitablement résister aux excès individuels de

l'altruisme. Le rapport auquel nous sommes aujourd'hui habitués sera

changé, et au lieu de voir chacun défendre ses droits, nous verrons les

autres défendre à sa place les droits de chacun: non pas, il est vrai,

par des efforts actifs, ce qui ne sera pas nécessaire, mais par une

résistance passive à l'abandon de ces droits. Il n'y a rien dans un tel

état de choses dont on ne puisse même aujourd'hui trouver quelque trace

dans notre expérience journalière; ce n'est, il est vrai, qu'un

commencement. Dans les transactions d'affaires entre gens honorables, il

est ordinaire de voir chacun désirer que l'autre partie ne sacrifie pas

ses intérêts. Il n'est pas rare qu'on refuse de prendre quelque chose

que l'on regarde comme appartenant à un autre, mais que cet autre

s'offre à céder. Dans les relations sociales, les cas sont aussi assez

communs où ceux qui voudraient abandonner leur part de plaisir n'y sont

pas autorisés par les autres. Un nouveau développement de la sympathie

ne peut que servir à rendre cette manière d'être de plus en plus

générale et de plus en plus naturelle.

Il y a certains empêchements complexes de l'excès d'altruisme qui, d'une

autre manière, forcent l'individu à revenir à un égoïsme normal. Nous

pouvons ici en signaler deux.

En premier lieu, des actes d'abnégation souvent répétés impliquent que

celui qui les fait impute tacitement un caractère relativement intéressé

à ceux qui profitent de ces actes d'abnégation. Même en prenant les

hommes comme il sont, ceux pour lesquels on fait souvent des sacrifices

finissent à l'occasion par se sentir blessés de la supposition qu'ils

sont disposés à les accepter; celui qui se dévoue en vient lui aussi à

reconnaître le sentiment que les autres éprouvent, et par là il est

amené à mettre un peu plus de réserve dans sa conduite, à se sacrifier

un peu moins et un peu plus rarement. Il est évident que sur des natures

plus développées, ce genre d'empêchement doit agir plus promptement

encore.

En second lieu, lorsque, comme l'implique l'hypothèse, les plaisirs

altruistes auront atteint une plus grande intensité que celle qu'ils ont

maintenant, chacun sera détourné de les poursuivre d'une manière

excessive par la conscience de ce fait que les autres personnes aussi

désirent ces plaisirs, et qu'il faut leur laisser l'occasion d'en jouir.

Même aujourd'hui on peut observer dans des groupes d'amis, où il y a

comme une rivalité d'amabilité, que les uns renoncent, pour les laisser

aux autres, à profiter des occasions qu'ils auraient de montrer leur

dévouement. «Laissez-la renoncer à cet avantage; vous lui ferez plaisir;

Laissez-lui prendre ce souci; il en sera content;» ce sont des conseils

qui de temps à autre témoignent de cette disposition d'esprit. La

sympathie la plus développée veillera aux plaisirs sympathiques des

autres aussi bien qu'à leurs plaisirs intéressés. Ce que l'on peut

appeler une équité supérieure empêchera d'empiéter sur le domaine des

activités altruistes de nos semblables, comme la sympathie inférieure

défend d'empiéter sur le domaine de leurs activités égoïstes, et par la

retenue imposée à ce que l'on peut appeler un altruisme égoïste, seront

empêchés des sacrifices excessifs de la part de chacun.

Quelles sphères restera-t-il donc à la fin à l'altruisme tel qu'on le

conçoit ordinairement? Il y en a trois. L'une doit toujours être très

étendue, et les autres doivent progressivement diminuer sans jamais

disparaître.

La première est celle de la vie de famille. Il faudra toujours

subordonner ses sentiments personnels à ses sentiments sympathiques dans

l'éducation des enfants. Bien qu'il doive y avoir à ce point de vue une

diminution à mesure que diminuera le nombre des enfants à élever, cette

subordination s'accroîtra d'autre part alors que l'élaboration et la

prolongation des activités à dépenser en leur faveur deviendront plus

grandes. Mais comme nous l'avons vu plus haut, même aujourd'hui il s'est

fait une conciliation partielle telle que ces satisfactions égoïstes que

procure la paternité sont atteintes au moyen des activités altruistes,

et cette conciliation tend toujours à devenir parfaite. Ajoutons à cela

une conséquence importante de cet altruisme familial: les soins

réciproques que les enfants donnent aux parents dans leur vieillesse,

soins toujours plus éclairés et plus complets, à propos desquels on peut

prévoir une conciliation analogue.

La poursuite du bien-être social en général doit dans la suite, comme

c'est déjà le fait, fournir une nouvelle raison de faire passer

l'intérêt personnel après l'intérêt des autres, mais une raison qui

s'affaiblit continuellement; car à mesure que l'adaptation à l'état

social devient plus parfaite, on a moins besoin de ces actions

régulatrices qui rendent la vie sociale harmonieuse. Alors la somme de

l'action altruiste que chacun entreprend doit être renfermée par les

autres dans des limites étroites; car s'ils sont altruistes eux aussi,

ils ne doivent pas souffrir que quelques-uns, au profit du reste de la

communauté, mais en s'exposant eux-mêmes à un grand dommage, se dévouent

aux intérêts publics.

Dans les relations privées, des occasions de montrer le dévouement

auquel porte la sympathie seront toujours fournies à un certain degré,

qui ira toujours diminuant, par les accidents, les maladies, les

infortunes en général; en effet, bien que l'adaptation de la nature

humaine aux conditions d'existence en général, physiques et sociales,

puisse se rapprocher beaucoup de la perfection, elle ne pourra jamais

complètement l'atteindre. Les inondations, les incendies, les

explosions, donneront toujours de temps à autre l'occasion de montrer de

l'héroïsme, et parmi les motifs des actes héroïques, l'inquiétude

causée par le danger d'autrui sera moins mêlée que maintenant de l'amour

de la gloire. Quelle que puisse être cependant l'ardeur avec laquelle on

se portera aux actes altruistes dans de pareilles occasions, la part qui

incombera à chacun sera, pour les raisons que nous avons données, fort

restreinte.

Mais si, dans les incidents de la vie ordinaire, on a très rarement à se

dévouer à proprement parler pour les autres, il y aura dans le cours

journalier des choses une multitude de petites occasions d'exercer ses

sentiments sympathiques. Chacun peut toujours veiller au bien-être des

autres en les préservant des maux qu'ils ne voient pas; en les aidant à

leur insu dans toutes leurs actions; ou, en prenant la contre-partie,

chacun peut avoir, en quelque sorte, des yeux et des oreilles

supplémentaires chez les autres, qui percevront à sa place ce qu'il ne

perçoit pas lui-même: ainsi la vie deviendra plus parfaite en mille

détails, et elle s'adaptera mieux aux circonstances.

97. Doit-il donc en résulter que par la diminution des sphères où il

s'exerce, l'altruisme diminue lui-même en somme? Pas du tout; cette

conclusion impliquerait une méprise.

Naturellement, dans les circonstances actuelles, alors que la souffrance

est si répandue et que les plus fortunés sont obligés à tant d'efforts

pour secourir les moins fortunés, le mot altruisme désigne seulement un

sacrifice personnel, ou, en quelque manière, un mode d'action qui, s'il

apporte quelque plaisir, est aussi suivi d'une abnégation de soi-même

qui n'est pas agréable. Mais la sympathie qui porte à se priver soi-même

pour plaire à autrui, est une sympathie qui reçoit aussi du plaisir par

suite des plaisirs que les autres éprouvent pour d'autres causes encore.

Plus est vif le sentiment qui nous porte à rendre nos semblables

heureux, plus est vif aussi le sentiment avec lequel nous nous associons

à leur bonheur quelle que puisse en être la source.

Ainsi sous sa forme dernière, l'altruisme consistera dans la jouissance

d'un plaisir résultant de la sympathie que nous avons pour les plaisirs

d'autrui que produit l'exercice heureux de leurs activités de toutes

sortes, plaisir sympathique qui ne coûte rien à celui qui l'éprouve,

mais qui s'ajoute par surcroît à ses plaisirs égoïstes. Ce pouvoir de se

représenter en idée les états mentals des autres, qui a eu pour

fonction, pendant le progrès de l'adaptation, d'adoucir la souffrance,

doit, lorsque la souffrance se réduit à un minimum, en venir à avoir

presque exclusivement la fonction d'exalter mutuellement les jouissances

des hommes, en donnant à chacun une vive intuition des jouissances de

ses semblables. Tandis que la peine l'emporte de beaucoup sur le bien,

il n'est pas désirable que chacun participe beaucoup à la conscience

d'autrui; mais à mesure que le plaisir prédomine, la participation à la

conscience des autres devient pour tous une cause de plaisir.

Ainsi disparaîtra l'opposition en apparence permanente entre l'égoïsme

et l'altruisme, impliquée par le compromis auquel nous sommes arrivés

dans le dernier chapitre. A la considérer subjectivement, la

conciliation sera telle que l'individu n'aura pas à balancer entre les

impulsions qui le concernent et celles qui concernent les autres; mais,

au contraire, les satisfactions données aux impulsions concernant les

autres, qui impliquent un sacrifice de soi-même, devenant rares et plus

appréciées, seront préférées avec si peu d'hésitation, que l'on sentira

à peine la concurrence que feront à ces impulsions celles qui concernent

l'individu lui-même. La conciliation subjective sera telle, en outre,

que, bien que le plaisir altruiste puisse être atteint, cependant on

n'aura même pas conscience d'avoir pour motif d'action l'obtention du

plaisir altruiste; on songera uniquement à assurer le plaisir d'autrui.

En même temps, la conciliation, à la considérer objectivement, sera

également complète. Bien que chacun n'ayant plus besoin de défendre ses

prétentions égoïstes, doive tendre plutôt, dès que l'occasion s'en

présente, à les abandonner, cependant les autres, étant dans de

semblables dispositions, ne lui permettront pas de le faire dans une

large mesure, et lui assureront ainsi les moyens de satisfaire ses

inclinations personnelles comme l'exige le développement de sa vie;

ainsi, bien qu'on ne soit plus alors égoïste dans le sens ordinaire du

mot, on aura cependant à jouir de tous les effets d'un égoïsme légitime.

Ce n'est pas tout; de même qu'au premier moment du progrès, la

compétition égoïste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel

chacun ne réclame pas plus que la part qui lui revient, s'élève ensuite

à une conciliation telle que chacun insiste pour que les autres prennent

aussi la part qui leur appartient; avec le progrès le plus avancé, la

compétition altruiste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel

chacun s'interdit de prendre aucune part illégitime des satisfactions

altruistes, peut s'élever ensuite à une conciliation telle que chacun

veille à ce que les autres aient toutes les occasions d'éprouver ces

plaisirs altruistes: l'altruisme le plus élevé étant celui qui contribue

non seulement aux satisfactions égoïstes de nos semblables, mais encore

à leurs satisfactions altruistes.

Quelque éloigné que paraisse encore l'état que nous décrivons, cependant

on peut suivre et voir déjà à l'oeuvre dans les relations des hommes

qui sont le mieux doués chacun des facteurs nécessaires pour le

produire. Ce qui ne se présente alors, même chez ces hommes, qu'à

certaines occasions et à un faible degré, deviendra avec le progrès de

l'évolution, nous pouvons l'espérer, habituel et fort, et ce qui est

maintenant la marque d'un caractère exceptionnellement élevé pourra

devenir la marque de tous les caractères. En effet ce dont est capable

la nature humaine la meilleure est à la portée de la nature humaine en

général.

98. Que ces conclusions obtiennent beaucoup d'adhésions, c'est peu

probable. Elles ne s'accordent assez ni avec les idées courantes, ni

avec les sentiments les plus répandus.

Une pareille théorie ne plaira pas à ceux qui déplorent que de plus en

plus l'on cesse de croire à la damnation éternelle; ni à ceux qui

suivent l'apôtre de la force brutale en pensant que si la règle de la

force a été bonne autrefois elle doit être bonne dans tous les temps; ni

à ceux qui témoignent de leur respect pour celui qui a dit de remettre

l'épée au fourreau, en répandant l'épée à la main sa doctrine parmi les

infidèles. La conception que nous proposons serait traitée avec mépris

par ce régiment de la milice du comte de Fife, dont huit cents hommes,

au moment de la guerre Franco-allemande, demandèrent à servir au dehors,

laissant au gouvernement à décider de quel côté ils combattraient. Des

dix mille prêtres d'une religion d'amour, qui se taisent quand le pays

est poussé par la religion de la haine, nous n'avons à attendre aucun

signe d'assentiment, ni de leurs évêques, qui loin obéir au principe

suprême du maître qu'ils prétendent servir: si l'on vous frappe sur une

joue, tendez l'autre joue, sont d'avis d'agir selon ce principe: frappez

pour n'être pas frappé. Ils ne nous approuveront pas non plus les

législateurs qui après avoir demandé dans leur prière qu'on leur

pardonne leurs offenses comme ils pardonnent aux autres, décident

aussitôt d'attaquer ceux qui ne les ont point offensés, et qui, après un

discours de la reine où a été invoquée «la bénédiction du Dieu

tout-puissant» pour leurs délibérations, pourvoient immédiatement aux

moyens de commettre quelque brigandage politique.

Mais bien que les hommes qui professent le christianisme et pratiquent

le paganisme, ne doivent ressentir aucune sympathie pour cette théorie,

il y en a d'autres, rangés parmi les antagonistes de la croyance

commune, qui peuvent ne pas regarder comme une absurdité d'admettre

qu'une version rationaliste des principes moraux de cette croyance sera

peut-être un jour mise en pratique.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 35 / 41 题