JUGEMENT ET COMPROMIS

82. Dans les deux précédents chapitres, nous avons plaidé successivement

pour l'égoïsme et pour l'altruisme. Ils sont en conflit; nous avons

maintenant à considérer quel verdict il faut prononcer.

Si les plaidoyers opposés sont vrais séparément ou même si chacun d'eux

est vrai en partie, nous devons en conclure que le pur égoïsme et le pur

altruisme sont l'un et l'autre illégitimes. Si la maxime: «Vivre pour

soi,» est fausse, la maxime: «Vivre pour les autres,» l'est aussi. Par

suite, un compromis est seul possible.

Je ne donne pas comme prouvée cette conclusion, bien qu'elle paraisse

inévitable. L'objet de ce chapitre est de la justifier pleinement, et je

la formule dès le commencement, parce que les arguments employés seront

mieux compris si le lecteur a sous les yeux la conclusion vers laquelle

ils convergent.

Comment conduire la discussion pour faire ressortir plus clairement

cette nécessité d'un compromis? Le meilleur moyen sera peut-être de

donner à l'une des deux thèses sa forme extrême, et d'observer les

absurdités qui en seront la conséquence. Traiter ainsi le principe du

pur égoïsme, ce serait perdre son temps. Tout le monde voit que si

chacun poursuivait sans contrainte à chaque instant son propre intérêt,

sans s'occuper le moins du monde des autres hommes, il en résulterait

une guerre universelle et la dissolution de la société. Nous choisirons

donc de préférence le principe du pur désintéressement, dont les mauvais

effets sont moins évidents.

Il y a deux aspects sous lesquels se présente la doctrine qui fait du

bonheur des autres le but moral. Les autres peuvent être conçus

personnellement, comme des individus avec lesquels nous avons des

relations directes; ou bien ils peuvent être conçus impersonnellement,

comme constituant la communauté. Tant qu'il s'agit de l'abnégation de

soi-même impliquée par un pur altruisme, il importe peu de savoir dans

quel sens on emploie ce mot «les autres». Mais la critique sera rendue

plus facile par la distinction de ces deux significations. Nous

considérerons d'abord la seconde.

83. Nous avons donc à examiner le «principe du plus grand bonheur», tel

qu'il a été formulé par Bentham et ses disciples. La doctrine que «le

bonheur général» doit être l'objet de nos recherches n'est pas, à la

vérité, présentée comme identique avec le pur altruisme. Mais comme, si

le bonheur général est la fin propre de l'action, l'agent individuel

doit regarder sa propre part de ce bonheur comme une unité du tout, à

laquelle il ne doit pas attribuer plus de valeur qu'à aucune autre, il

en résulte que, puisque cette unité est en quelque sorte infinitésimale

en comparaison du tout, son action, si elle a exclusivement pour but

l'achèvement du bonheur général, est, sinon absolument, du moins aussi

complètement altruiste que possible. Par suite, la théorie qui fait du

bonheur général l'objet immédiat de la poursuite peut à bon droit être

prise comme une forme du pur altruisme que nous avons à critiquer ici.

Pour justifier cette interprétation et à la fois pour donner une

proposition définie que nous puissions discuter, voici un passage de

l'_Utilitarianisme_ de M. Mill:

«Le principe du plus grand bonheur, dit-il, est une simple

expression sans signification rationnelle, à moins que le

bonheur d'une personne, supposé égal en degré (avec la

réserve spéciale à faire sur son espèce), ne soit compté

comme ayant exactement la même valeur que celui d'une autre

personne. Ces conditions remplies, le mot de Bentham:

«compter chacun pour un, ne compter personne pour plus

qu'un,» peut être écrit au dessous du principe de l'utilité,

comme commentaire explicatif.» (P. 91.)

Toutefois, bien que le sens du «plus grand bonheur», comme fin, soit par

là défini jusqu'à un certain point, nous éprouvons cependant le besoin

d'une définition plus complète, du moment où nous voulons décider de

quelle manière il faut régler sa conduite pour atteindre cette fin. La

première question qui se présente est: Devons-nous regarder «ce principe

du plus grand bonheur» comme un principe de direction pour la communauté

considérée dans sa capacité collective, ou comme un principe de

direction pour ses membres considérés séparément, ou pour la communauté

et ses membres à la fois? Si l'on répond que le principe doit être pris

comme guide pour l'action gouvernementale plutôt que pour l'action

individuelle, nous avons alors à demander: Quel sera le guide de

l'action individuelle? Si l'action individuelle ne doit pas être réglée

seulement pour procurer «le plus grand bonheur du plus grand nombre», il

faut quelque autre principe pour régler l'action individuelle; et «le

principe du plus grand bonheur» ne donne pas la règle morale dont nous

avons besoin. Réplique-t-on que l'individu dans sa capacité d'unité

politique doit prendre pour fin de favoriser le développement du bonheur

général, en votant ou en agissant de quelque autre manière sur la

législature avec cette fin en vue, et qu'en cela il a une règle de

conduite, nous avons encore à demander: D'où viendra une direction pour

le reste de la conduite individuelle, reste qui en constitue de beaucoup

la plus grande partie? Si cette partie privée de la conduite

individuelle ne doit pas avoir directement pour but le bonheur général,

il nous faut encore trouver une autre règle morale que celle qu'on nous

offre.

Ainsi, à moins que le pur altruisme, comme on l'a formulé, ne confesse

son insuffisance, il est tenu de se justifier, comme donnant une règle

satisfaisante pour toute conduite, individuelle et sociale. Nous allons

d'abord le discuter en tant que prétendu principe légitime de la

politique; nous le discuterons ensuite comme prétendu principe légitime

des actions privées.

84. Si l'on s'efforce de comprendre d'une manière exacte que, en prenant

pour fin le bonheur général, la règle doit être «de compter chacun pour

un et de ne compter personne pour plus qu'un», l'idée de distribution se

présente à l'esprit. Nous ne pouvons former l'idée de distribution sans

penser à quelque chose à distribuer et à des personnes pour recevoir ce

quelque chose. Pour pouvoir clairement concevoir la proposition, nous

devons clairement en concevoir ces deux éléments. Considérons d'abord

les personnes qui reçoivent.

«Compter chacun pour un, ne compter personne pour plus qu'un.» Veut-on

dire par là que, par rapport à tout ce qui est partagé, chacun doit en

recevoir la même part, quel que soit son caractère, quelle que soit sa

conduite? S'il est passif, doit-il avoir autant que s'il est actif? s'il

est inutile, autant que s'il est utile? s'il est criminel, autant que

s'il est vertueux? Si la distribution doit se faire sans égard aux

natures et aux actes de ceux qui reçoivent, il faut alors montrer qu'un

système qui égalise, autant que possible, le traitement du bon et du

méchant, est avantageux. Si la distribution ne doit pas être aveugle,

alors le principe disparaît. Le quelque chose à distribuer doit être

partagé autrement que par une égale division. Il doit y avoir proportion

des parts aux mérites, et l'on nous laisse dans l'incertitude quant à la

manière d'établir cette proportion; nous avons à trouver une autre

règle.

Voyons maintenant quel est ce quelque chose à distribuer. La première

idée qui se présente est que le bonheur lui-même doit être partagé entre

tous. Prises littéralement, les idées que le plus grand bonheur doit

être la fin à poursuivre, et qu'en le partageant il faut compter chacun

pour un et ne compter personne pour plus qu'un, impliquent que le

bonheur est quelque chose qui peut être divisé en parties et distribué à

la ronde. C'est là cependant une interprétation impossible. Mais, après

en avoir reconnu l'impossibilité, nous avons encore à résoudre la

question: Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne

compter personne pour plus qu'un?

Faut-il entendre que les moyens concrets d'être heureux doivent être

également répartis? Veut-on dire qu'il faut distribuer à tous en parties

égales les choses nécessaires à la vie, ce qui sert au bien-être, ce qui

rend l'existence agréable? Comme conception simplement, on peut un peu

mieux le soutenir. Mais en laissant de côté la question de politique, en

laissant la question de savoir si le plus grand bonheur serait _en

définitive_ assuré par ce procédé (ce qui évidemment n'arriverait pas),

il est facile de voir, si l'on y réfléchit, que le plus grand bonheur ne

serait pas même _immédiatement_ assuré de cette manière. Les différences

d'âge, de croissance, de constitution, les différences d'activité et les

différences de consommation qui en résultent, les différences de désirs

et de goûts, amèneraient ce résultat inévitable que les secours

matériels que chacun recevrait pour être heureux répondraient plus ou

moins aux besoins. En admettant même que le pouvoir d'acquérir fût

également réparti, le plus grand bonheur ne serait pas encore atteint en

comptant chacun pour un et en ne comptant personne pour plus qu'un; en

effet, comme les capacités pour utiliser les moyens acquis de bonheur

varieraient à la fois avec la constitution et avec l'âge, les moyens qui

suffiraient approximativement pour satisfaire les besoins de l'un

seraient extrêmement insuffisants pour satisfaire les besoins de

l'autre, et ainsi l'on n'obtiendrait pas la plus grande somme de

bonheur; les moyens pourraient être inégalement partagés de manière à en

produire une somme plus grande.

Mais si le bonheur lui-même ne peut être partagé et distribué

également, si un égal partage des éléments matériels du bonheur ne

produit pas le plus grand bonheur, quelle est donc la chose qu'il faut

ainsi partager? Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne

compter personne pour plus qu'un? Il semble qu'il n'y ait plus qu'une

hypothèse possible. Il ne reste rien à distribuer également, si ce n'est

les conditions dans lesquelles chacun peut poursuivre le bonheur. Les

limitations de l'action, les degrés de liberté et de contrainte, doivent

être les mêmes pour tous. Chacun aura autant de liberté pour chercher sa

fin qu'il se pourra en sauvegardant de semblables libertés chez les

autres pour chercher leurs fins, et chacun aura autant qu'un autre la

jouissance de ce que ses efforts, dans ces limites, auront obtenu. Mais

dire que par rapport à ces conditions il faut compter chacun pour un et

ne compter personne pour plus qu'un, c'est dire tout simplement qu'il

faut assurer l'équité.

Ainsi, considéré comme principe de politique, le principe de Bentham se

transforme par l'analyse en le principe même que ce moraliste prétend

renverser. Ce n'est pas le bonheur général qui donne la règle morale par

laquelle l'action législative doit se laisser guider, mais bien la

justice universelle. Ainsi s'écroule la doctrine altruiste présentée

sous cette forme.

85. Après avoir examiné la doctrine d'après laquelle le bonheur général

devrait être la fin de la conduite publique, nous passons à l'examen de

la doctrine d'après laquelle elle devrait être la fin de la conduite

privée.

On soutient qu'au point de vue de la raison pure le bonheur des autres

ne doit pas être un objet moins légitime de notre poursuite à chacun que

notre propre bonheur. Considérés comme parties d'un tout, un bonheur

éprouvé par nous-mêmes et un bonheur semblable éprouvé par un autre ont

des valeurs égales; on en infère que, à l'estimer rationnellement,

l'obligation de travailler dans l'intérêt d'autrui est aussi grande que

l'obligation de travailler dans notre propre intérêt. En affirmant que

le système de morale utilitaire, bien compris, s'accorde avec la maxime

chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» M. Mill dit que

«l'utilitarisme lui commande d'être aussi strictement impartial qu'un

spectateur désintéressé et bienveillant, entre son propre bonheur et

celui des autres.» (P. 24.) Considérons les deux interprétations que

l'on peut donner de cette proposition.

Supposons d'abord qu'un certain quantum de bonheur puisse se réaliser de

quelque manière sans la participation spéciale de A, B, C ou D, qui

forment le groupe dont il s'agit. Alors la proposition veut dire que

chacun doit être prêt à voir ce quantum de bonheur éprouvé autant par un

ou plusieurs des autres que par lui-même. Le spectateur désintéressé et

bienveillant déciderait clairement, en pareil cas, que personne ne doit

avoir plus de bonheur qu'un autre. Mais ici, si l'on suppose comme nous

le faisons que le quantum de bonheur est réalisable sans qu'aucune des

personnes du groupe ait rien à faire, la simple équité porte le même

jugement. Personne n'ayant en aucune manière plus de droit que les

autres, les droits sont égaux, et le respect que l'on doit à la justice

ne permet à aucun de nos personnages de monopoliser le bonheur à son

profit.

Supposons maintenant un cas différent. Supposons que le quantum de

bonheur ait été rendu possible par les efforts d'un des membres du

groupe. Supposons que A ait acquis par son travail quelque objet

matériel capable de donner du bonheur. Il veut agir comme le prescrirait

le spectateur désintéressé et bienveillant. Que décidera-t-il? Que

prescrirait le spectateur? Considérons toutes les suppositions

possibles, en commençant par la moins raisonnable.

On peut concevoir le spectateur comme prescrivant que le travail fait

par A pour acquérir ce qui peut servir au bonheur ne lui donne aucun

droit à l'usage spécial de ce qu'il a acquis, qu'il faut le donner à B,

à C ou à D, ou qu'il faut le partager également entre B, C et D, ou le

partager également entre tous les membres du groupe, y compris A, qui a

travaillé pour l'acquérir. Si le spectateur est conçu comme prenant

cette décision aujourd'hui, on doit le concevoir comme la prenant tous

les jours, avec ce résultat que l'un des membres d'un groupe fait tout

le travail, sans obtenir aucun avantage en retour, ou en obtenant

seulement sa part numérique, tandis que les autres ont leur part de

bénéfice sans rien faire. Que A puisse concevoir une semblable décision

du spectateur désintéressé et bienveillant, et se sentir tenu de se

conformer à cette décision imaginaire, c'est une supposition un peu

forte, et probablement on conviendra qu'une pareille sorte

d'impartialité, bien loin de conduire au bonheur général, serait bientôt

fatale à tous. Mais ce n'est pas tout. Le principe dont il s'agit

s'oppose lui-même en réalité à ce que l'on obéisse à une telle décision.

Car non seulement A, mais encore B, C et D doivent agir d'après ce

principe. Chacun d'eux doit se comporter selon la décision qu'il

attribue à un spectateur impartial. B conçoit-il le spectateur impartial

comme lui assignant à lui, B, le produit du travail de A? Il faut alors

admettre que B conçoit le spectateur impartial comme le favorisant

lui-même, B, plus que A ne conçoit le même spectateur comme le

favorisant lui-même, A; ce qui ne s'accorde pas avec l'hypothèse. B, en

concevant le spectateur impartial, fait-il abstraction de ses propres

intérêts aussi complètement que le fait A? Alors comment peut-il

prononcer d'une manière si conforme à ses intérêts, si partiale, qu'il

se permette de prendre une part égale des bénéfices du travail de A,

alors que ni lui ni les autres n'ont rien fait pour les acquérir?

Nous avons signalé cette décision concevable, quoique peu croyable, du

spectateur, pour faire remarquer qu'il serait impossible de s'y

conformer habituellement. Il reste à considérer la décision que

prendrait un spectateur réellement impartial. Il dirait que le bonheur,

ou l'objet matériel qui sert au bonheur, acquis par le travail de A,

doit être pris par A. Il dirait que B, C et D n'y ont aucun droit, mais

ont droit seulement au bonheur ou aux objets utiles au bonheur, que

leurs travaux respectifs leur ont procurés. En conséquence, A, agissant

comme le spectateur impartial imaginaire le prescrirait, est justifié,

d'après ce témoignage, s'il s'approprie tel bonheur ou tel moyen de

bonheur qu'il a gagné par ses efforts.

Ainsi, sous sa forme spéciale comme sous sa forme générale, le principe

est vrai seulement en tant qu'il représente une justice déguisée.

L'analyse nous conduit encore à ce résultat que faire du «bonheur

général» la fin de l'action, signifie en réalité maintenir ce que nous

appelons des relations équitables entre les individus. Refusez

d'accepter sous sa forme vague «le principe du plus grand bonheur», et

insistez pour savoir quelle est la conduite publique ou privée qu'il

implique, et vous verrez évidemment que ce principe n'a aucun sens, à

moins qu'il ne serve indirectement à affirmer que les droits de chacun

doivent scrupuleusement être respectés par tout le monde. L'altruisme

utilitaire devient un égoïsme mitigé comme il convient.

86. Nous pouvons maintenant nous placer à un autre point de vue pour

juger la théorie altruiste. Si, en supposant que l'objet propre de notre

poursuite soit le bonheur général, nous procédons rationnellement, nous

devons nous demander de quelles manières l'agrégat, le bonheur général,

peut être composé; nous devons nous demander aussi quelle composition de

cet agrégat donnera la somme la plus grande.

Supposons que chaque citoyen poursuive son propre bonheur isolément, non

pas de manière à nuire aux autres, mais sans s'intéresser aux autres

activement; alors la réunion de leurs bonheurs constitue une certaine

somme, un certain bonheur général. Supposons maintenant que chacun, au

lieu de faire de son propre bonheur l'objet de sa poursuite, poursuive

le bonheur des autres; alors encore il en résultera une certaine somme

de bonheur. Cette somme doit être moindre, ou aussi grande, ou plus

grande que la première. Si l'on admet qu'elle soit moindre ou seulement

aussi grande, la méthode altruiste est évidemment pire, ou elle n'est

pas meilleure que la méthode égoïste. Il faut supposer que la somme de

bonheur obtenue est plus grande. Considérons ce que contient cette

hypothèse.

Si chacun poursuit exclusivement le bonheur des autres, et si chacun

reçoit aussi du bonheur (ce qui doit être, car il ne peut se former un

agrégat de bonheur en dehors des bonheurs individuels), il faut alors

conclure que chacun doit exclusivement à une action altruiste le bonheur

dont il jouit, et que pour chacun ce bonheur est plus grand en somme que

le bonheur égoïste qu'il pourrait se procurer lui-même, s'il

s'appliquait lui-même à le poursuivre. Laissant de côté pour un moment

ces sommes relatives des deux espèces de bonheur, notons les conditions

nécessaires pour que chacun goûte le bonheur altruiste. Les natures

sympathiques éprouvent du plaisir à faire plaisir, et, si le bonheur

général est l'objet de la poursuite, on dira que chacun sera heureux en

présence du bonheur des autres. Mais dans ce cas en quoi consiste le

bonheur des autres? Ces autres sont aussi, par hypothèse, des personnes

qui poursuivent et éprouvent le plaisir altruiste. La genèse du plaisir

altruiste pour chacun dépend du plaisir que témoignent les autres, et

ceux-ci à leur tour n'en témoigneront qu'autant que les autres en

témoigneront, et ainsi de suite indéfiniment. Où commence donc le

plaisir? Evidemment il doit y avoir quelque part un plaisir égoïste,

avant que la sympathie qu'il fait éprouver produise un plaisir

altruiste. Evidemment, par suite, chacun doit être égoïste à un degré

convenable, même si c'est seulement dans l'intention de donner aux

autres le moyen d'être altruistes. Ainsi, bien loin de devenir plus

grande, si tous font du bonheur le plus grand leur unique fin, la somme

du bonheur disparaît entièrement.

Une comparaison empruntée à l'ordre physique nous fera mieux voir encore

combien est absurde la supposition que l'on puisse arriver au bonheur

universel sans que chacun songe à son propre bonheur. Supposez un amas

de corps dont chacun engendre de la chaleur et dont chacun reçoit aussi

des autres de la chaleur, parce que chacun d'eux la rayonne sur ceux qui

l'entourent. Il est manifeste que chacun aura une certaine chaleur

propre indépendamment de celle qui lui vient du dehors, et aussi une

certaine chaleur qui lui vient des autres corps indépendamment de celle

qu'il a par lui-même. Qu'arrivera-t-il? Tant que chacun de ces corps

continuera à être un générateur de chaleur, ils continueront à conserver

une certaine température dérivée en partie d'eux-mêmes et en partie des

autres. Mais si chacun d'eux cesse de fournir de la chaleur, et en est

réduit à celle qui rayonne des autres corps, l'amas tout entier se

refroidira. Eh bien, la chaleur directement produite représente le

plaisir égoïste, et la disparition de toute chaleur, si chacun cesse

d'en donner, correspond à la disparition de tout plaisir si chacun cesse

d'en créer d'une manière égoïste.

Nous pouvons tirer une autre conclusion. Outre la conséquence qu'avant

l'existence du plaisir altruiste il faut qu'il y ait un plaisir égoïste,

et que, si la règle de conduite est la même pour tous, il faut que

chacun soit égoïste à un degré convenable, il y a cette conséquence que,

pour arriver à la plus grande somme de bonheur, chacun doit être plus

égoïste qu'altruiste. Car, pour parler en général, les plaisirs

sympathiques seront toujours moins intenses que les plaisirs avec

lesquels on sympathise. Toutes choses égales d'ailleurs, les sentiments

idéaux ne peuvent être aussi vifs que les sentiments réels. Il est vrai

que ceux qui ont une forte imagination peuvent, surtout dans les cas où

les affections sont engagées, sentir la douleur morale sinon la douleur

physique d'un autre, aussi complètement que celui même qui en souffre en

réalité, et peuvent prendre avec une égale intensité leur part du

plaisir d'autrui; quelquefois même, on se représente mentalement le

plaisir éprouvé comme plus grand qu'il ne l'est en vérité, et l'on jouit

alors d'un plaisir réflexe plus vif que le plaisir direct de celui qui

est en cause. De pareils cas, cependant, et les cas dans lesquels, même

à part l'exaltation de sympathie causée par l'attachement, il y a un

ensemble de sentiments produits sympathiquement égal en somme aux

sentiments originaux, sinon plus vif, sont nécessairement exceptionnels.

Car, en de pareils cas, la conscience totale enferme d'autres éléments

que la représentation mentale du plaisir ou de la peine, notamment

l'excès de pitié ou l'excès de bonté, et ces éléments ne se présentent

que dans de rares occasions: ils ne sauraient être les concomitants

habituels des plaisirs sympathiques si tous les recherchaient à chaque

moment. En appréciant la totalité possible des plaisirs sympathiques,

nous ne devons rien y faire entrer en dehors de la représentation des

plaisirs que les autres éprouvent. A moins d'affirmer que les états de

conscience de nos semblables se reproduisent toujours en nous plus

vivement que les états analogues ne se forment en nous sous l'influence

de leurs propres causes personnelles, il faut admettre que la totalité

des plaisirs altruistes ne peut pas égaler la totalité des plaisirs

égoïstes. Par suite, outre la vérité qu'avant qu'il existe des plaisirs

altruistes il doit y avoir des plaisirs égoïstes, de telle sorte que

ceux-là naissent de la sympathie pour ceux-ci, il est encore vrai que,

pour obtenir la plus grande somme de plaisirs altruistes, il doit y

avoir une plus grande somme de plaisirs égoïstes.

87. On peut démontrer encore d'une autre manière que le pur altruisme se

détruit lui-même. Une loi parfaitement morale doit être une loi qui

devient parfaitement praticable à mesure que la nature humaine fait des

progrès, et, si elle est nécessairement impraticable pour une nature

humaine idéale, elle ne peut être la loi morale cherchée.

Or les occasions de pratiquer l'altruisme sont nombreuses et grandes en

proportion de la faiblesse, de l'incapacité ou de l'imperfection

humaine. Si nous dépassons les limites de la famille, dans laquelle il

faut laisser subsister une sphère d'activités impliquant le sacrifice de

soi-même tant qu'il s'agit d'élever ses enfants, et si nous nous

demandons comment il peut y avoir encore une sphère d'activités

impliquant le sacrifice de soi-même, il est évident que cela tient à ce

qu'il y a toujours des maux sérieux, causés par un excès de défauts

naturels. Autant les hommes s'appliqueront eux-mêmes à faire tout ce que

demandent les besoins de la vie sociale, autant diminueront les demandes

de secours en leur faveur. Si l'on arrive à s'adapter entièrement à ces

besoins, si tout le monde est un jour capable de se conserver soi-même

et de remplir complètement les obligations imposées par la société, les

occasions de faire passer ses intérêts après ceux des autres, auxquelles

s'applique le pur altruisme, disparaîtront.

De pareils sacrifices de soi-même deviennent, en effet, doublement

impraticables. Vivant avec succès individuellement, les hommes non

seulement ne fournissent pas à ceux qui les entourent des occasions de

leur venir en aide, mais cette aide ne peut leur être donnée

ordinairement sans contrarier leurs activités normales, et par suite

sans diminuer leurs plaisirs. Comme toute créature inférieure, conduite

par ses instincts innés à faire spontanément tout ce que sa vie demande,

l'homme, lorsqu'il est complètement formé à la vie sociale, doit avoir

des instincts si bien ajustés à ses besoins qu'il satisfait à ses

besoins en satisfaisant ses instincts. Si ses instincts sont séparément

satisfaits par l'accomplissement des actes requis, aucun de ces actes ne

peut être accompli pour lui sans que ses instincts soient frustrés. On

ne peut accepter des autres les résultats de leurs activités qu'à la

condition de renoncer aux plaisirs qui dérivent de sa propre activité.

Il s'ensuivrait donc une diminution plutôt qu'un accroissement de

bonheur, si l'action altruiste pouvait être exercée en pareil cas.

Nous arrivons ici à une autre supposition sans fondement faite par la

même théorie.

88. Le postulatum de l'utilitarisme tel qu'il est formulé dans les

passages cités plus haut, et du pur altruisme pour employer une autre

expression, implique la croyance qu'il est possible de transporter de

l'un à l'autre le bonheur, ou les moyens d'être heureux, ou les

conditions du bonheur. Sans aucune limitation spécifique, la proposition

ainsi admise est que le bonheur en général peut être détaché de l'un et

rattaché à l'autre, que l'un peut le céder dans une mesure quelconque,

et l'autre se l'approprier de même. Mais il suffit de réfléchir un

moment pour voir combien cette proposition est loin de la vérité. D'un

côté, cette cession jusqu'à un certain point est extrêmement nuisible

et, au delà, elle est fatale, et, de l'autre, la plus grande partie du

bonheur dont chacun jouit vient de lui-même et ne peut être ni donnée ni

reçue.

Supposer que les plaisirs égoïstes peuvent être abandonnés jusqu'à un

certain point, c'est tomber dans une de ces nombreuses erreurs de

spéculation morale qui résultent de l'ignorance des vérités de la

biologie. En nous plaçant au point de vue biologique, nous avons vu que

les plaisirs accompagnent des sommes normales de fonctions, tandis que

les peines accompagnent des défauts ou des excès de fonctions, et, en

outre, que la vie complète dépend de l'exercice complet des fonctions,

et par suite de la jouissance des plaisirs corrélatifs. Par suite,

renoncer à des plaisirs normaux, c'est renoncer à la vie en proportion,

et alors se présente la question: Jusqu'à quel point peut-on le faire?

S'il veut continuer à vivre, l'individu _doit_ goûter dans une certaine

mesure les plaisirs qui accompagnent l'accomplissement des fonctions

corporelles, et _doit_ éviter les peines qui résultent de leur

non-accomplissement. Une complète abnégation amène la mort; une

abnégation excessive, la maladie; une abnégation moindre, une

dégradation physique, et par suite une diminution de la capacité de

remplir ses obligations envers soi-même et envers les autres. Aussi,

lorsque nous tentons de mettre en pratique cette règle de vivre non pour

notre propre satisfaction, mais pour celle des autres, nous rencontrons

cette difficulté qu'au delà de certaines limites c'est impossible. Et

lorsque nous avons décidé dans quelle mesure l'individu peut perdre de

son bien-être physique, en renonçant aux plaisirs et en acceptant les

peines, ce fait s'impose à nous que la portion de bonheur ou de moyens

d'être heureux, qu'il lui est possible d'abandonner pour cette

redistribution, est une portion limitée.

La restriction opposée au transfert du bonheur, ou des moyens d'être

heureux, est encore plus rigoureuse d'un autre côté. Le plaisir obtenu

par un effort efficace, par une poursuite heureuse des fins, ne peut par

aucun procédé être cédé à un autre, et ne peut d'aucune manière être

approprié par un autre. L'habitude de raisonner du bonheur général

tantôt comme s'il était un produit concret à partager, et tantôt comme

s'il était coextensif avec l'usage des choses matérielles qui servent au

plaisir et peuvent être données et reçues, a empêché de remarquer cette

vérité, que les plaisirs d'action ne sont pas transférables. L'enfant

qui a gagné une partie de billes, l'athlète qui a accompli un tour de

force, l'homme d'Etat qui a fait triompher son parti, l'inventeur qui a

donné le devis d'une nouvelle machine, le savant qui a découvert une

vérité, le romancier qui a tracé un caractère, le poète qui a bien rendu

une émotion, éprouvent tous également des plaisirs qui doivent être,

dans la nature des choses, exclusivement éprouvés par ceux à qui ils

arrivent. Si nous considérons toutes les occupations que la nécessité

n'impose pas aux hommes, si nous considérons les ambitions diverses qui

jouent un si grand rôle dans la vie, nous devons penser que tant que la

conscience du pouvoir et du succès restera un plaisir dominant, il

restera un plaisir dominant qui ne pourra être poursuivi au point de vue

altruiste et devra l'être d'une manière égoïste.

Si maintenant nous retranchons d'un côté les plaisirs qui sont

inséparables de la conservation du physique dans son état de santé, et

si nous retranchons de l'autre les plaisirs dus au succès, ce qui reste

est si restreint qu'on ne peut défendre cette assertion que le bonheur

en général comporte une distribution à la façon dont l'entend

l'utilitarisme.

89. Il y a encore une autre manière de montrer l'inconséquence de cet

utilitarisme transfiguré qui regarde sa doctrine comme le développement

de la maxime chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» et de

cet altruisme qui, allant plus loin, formule cette maxime: «Vivez pour

les autres.»

Une bonne règle de conduite doit pouvoir être adoptée par tout le monde

avec avantage. «Agissez seulement d'après une maxime dont vous puissiez

souhaiter, en même temps, qu'elle devienne une loi universelle,» dit

Kant. Evidemment, sans insister sur les restrictions qu'il faut apporter

à cette maxime, nous pouvons l'accepter dans la mesure où nous admettons

qu'un mode d'action qui devient impraticable à mesure qu'il s'approche

de l'universalité, doit être mauvais. Par suite, si la théorie du pur

altruisme, impliquant que l'on doit travailler dans l'intérêt des autres

et non dans son propre intérêt, est soutenable, il faut montrer qu'elle

produira de bons résultats lorsque tout le monde la mettra en pratique.

Voyons les conséquences si tous sont altruistes.

D'abord cela suppose une combinaison impossible d'attributs moraux. On

imagine que chacun fait assez peu de cas de soi-même et assez de cas des

autres pour sacrifier volontairement ses propres plaisirs, afin de

procurer du plaisir aux autres. Mais si c'est là un trait universel, et

si les actions s'en ressentent universellement, nous devons concevoir

chacun non seulement comme faisant des sacrifices, mais encore comme en

acceptant. Tandis qu'il est assez désintéressé pour renoncer

volontairement à l'avantage en vue duquel il a travaillé, il est assez

intéressé pour laisser les autres renoncer à son profit aux avantages en

vue desquels ils ont travaillé. Pour rendre le pur altruisme possible à

tous, chacun doit être à la fois extrêmement généreux et extrêmement

égoïste. Comme donnant, il ne doit pas penser à lui; comme recevant, il

ne doit pas penser aux autres. Evidemment, cela implique une

constitution mentale inconcevable. La sympathie qui est assez pleine de

sollicitude à l'égard des autres pour se faire volontairement tort à

elle-même dans l'intérêt d'autrui ne peut pas, en même temps, mépriser

les autres au point d'accepter des avantages qu'ils ne donnent pas sans

se faire tort à eux-mêmes.

Les contradictions qui apparaissent, si nous supposons une pratique

universelle de l'altruisme, peuvent encore être mises en évidence de

cette manière. Supposons que chacun, au lieu de jouir des plaisirs à

mesure qu'il les rencontre, ou des choses utiles au plaisir qu'il s'est

procurées par son travail, ou des occasions de plaisir pour se reposer

de ce travail, les laisse à un autre, ou les ajoute à une masse commune

dont tous les autres profitent, qu'en résultera-t-il? Nous avons

plusieurs réponses à faire, suivant que nous admettrons qu'il y a ou

qu'il n'y a pas en jeu des influences additionnelles.

Supposons qu'il n'y ait pas d'influences additionnelles. Alors, si

chacun transfère à un autre son bonheur, ou les moyens, ou les occasions

d'être heureux, tandis que quelque autre fait la même chose à son égard,

la distribution du bonheur, en moyenne, n'est pas changée; ou si chacun

ajoute à une masse commune son bonheur, ou les moyens, ou les occasions

d'être heureux, et que de cette masse chacun retire sa part, l'état

moyen n'est pas plus changé qu'auparavant. Le seul effet évident est

qu'il doit y avoir des transactions pendant la redistribution; il

s'ensuit une perte de temps et de peine.

Supposons maintenant quelque influence additionnelle qui rende ce

procédé avantageux; quelle doit-elle être? La totalité peut être accrue

seulement si les actes de transfert accroissent la quantité de ce qui

est transféré. Le bonheur, ou ce qui le produit, doit être plus grand

pour celui qui le fait sortir du travail d'un autre, qu'il ne l'aurait

été s'il se l'était procuré par ses propres efforts; ou autrement, en

supposant qu'un fonds de bonheur, ou de ce qui le produit, ait été formé

par les contributions de chacun, alors chacun, en s'appropriant sa part,

doit la trouver plus grande qu'elle ne l'aurait été s'il ne s'était fait

cette agglomération et cette distribution. Pour justifier la croyance à

cette augmentation, on peut faire deux suppositions. L'une est que bien

que la somme des plaisirs, ou des choses propres à les procurer, reste

la même, cependant le genre des plaisirs, ou des choses propres à les

procurer que chacun reçoit en échange de la part d'un autre ou de la

réunion des autres, est un genre qu'il préfère à celui en vue duquel il

a travaillé. Mais supposer cela, c'est supposer que chacun travaille

directement en vue de ce qui lui procure le moins de plaisir, et c'est

absurde. L'autre supposition est que, si le plaisir du genre égoïste

échangé ou redistribué reste le même en somme pour chacun, il s'y ajoute

le plaisir altruiste qui accompagne l'échange. Mais cette hypothèse est

clairement inadmissible si, comme elle l'implique, la transaction est

universelle, si cette transaction est telle que chacun donne et reçoive

dans la même mesure. Car si le transfert des plaisirs, ou des choses qui

le procurent, de l'un à l'autre ou aux autres, est toujours accompagné

pour chacun de la conscience qu'il y aura un équivalent à recevoir de

lui ou d'eux, il en résulte purement et simplement un échange tacite, ou

direct ou circulaire. Chacun devient altruiste dans la mesure seulement

qu'il faut pour être équitable et pas davantage, et personne n'ayant de

quoi augmenter son bonheur, par sympathie ou autrement, personne ne sera

pour les autres une cause de bonheur sympathique.

90. Ainsi, lorsque l'on recherche le vrai sens des expressions qu'il

emploie, ou lorsqu'on examine les conséquences nécessaires de sa

théorie, le pur altruisme, quelle que soit la forme sous laquelle il se

présente, condamne ses partisans à des absurdités de plusieurs sortes.

Si «le plus grand bonheur du plus grand nombre», ou, en d'autres termes,

«le bonheur général,» est la véritable fin de l'action, alors il doit

être la fin non seulement de toute action publique, mais aussi de toute

action privée; autrement, la plus grande partie des actions manquerait

de règle. Voyons la justesse de ce principe dans les deux cas. Si

l'action de la communauté doit être guidée par le principe en question,

avec le commentaire qui sert à l'expliquer: «compter chacun pour un, ne

compter personne pour plus qu'un,» il faut négliger toutes les

différences de caractère et de conduite, de mérite et de démérite, chez

les citoyens, puisque le principe ne fait aucune distinction à cet

égard; bien plus, puisque ce n'est pas par rapport au bonheur, que l'on

ne saurait distribuer, qu'il faut compter également tous les hommes, et

puisqu'un partage égal des moyens concrets d'arriver au bonheur, outre

qu'il ne servirait pas en définitive, ne sert pas immédiatement à

produire le plus grand bonheur; il en résulte que la seule manière

d'entendre le principe est de dire que l'on doit répartir également les

conditions nécessaires à la poursuite du bonheur: nous n'y découvrons

alors rien de plus que le précepte de faire régner partout l'équité. Si,

prenant le bonheur en général comme le but de l'action privée,

l'individu est requis de juger entre son propre bonheur et celui des

autres comme le ferait un spectateur impartial, nous voyons qu'aucune

supposition concernant le spectateur, excepté une qui est

contradictoire, car elle lui attribue de la partialité, ne peut donner

un autre résultat que de prescrire à chacun de jouir du bonheur, ou des

moyens de parvenir au bonheur, comme ses efforts le lui permettent;

l'équité est encore le seul contenu du principe. Si, adoptant une autre

méthode, nous recherchons comment peut être composée la plus grande

somme de bonheur, et, reconnaissant le fait qu'un égoïsme équitable

produit une certaine somme, si nous demandons comment le pur altruisme

en produirait une plus grande, nous avons vu que si tous, poursuivant

exclusivement les plaisirs altruistes, doivent produire ainsi une plus

grande somme de plaisirs, il faut alors admettre que les plaisirs

altruistes, qui naissent de la sympathie, peuvent exister en l'absence

de plaisirs égoïstes avec lesquels on puisse sympathiser--chose

impossible; il faut encore admettre que si, la nécessité des plaisirs

égoïstes étant reconnue, on dit que la plus grande somme de bonheur sera

atteinte si tous les individus sont plus altruistes qu'égoïstes, c'est

dire indirectement, sous forme de vérité générale, que les sentiments

représentatifs sont plus forts que les sentiments présentatifs--autre

impossibilité. En outre, la doctrine du pur altruisme suppose que le

bonheur peut dans une certaine mesure être transféré et redistribué;

tandis que, en réalité, les plaisirs d'un certain ordre ne peuvent être

transmis dans une mesure un peu considérable sans qu'il en résulte des

effets fatals ou extrêmement funestes, et que les plaisirs d'un autre

ordre ne peuvent être transmis à aucun degré. De plus, le pur altruisme

présente cette anomalie fâcheuse que, tandis qu'un vrai principe

d'action doit être de plus en plus pratiqué à mesure que les hommes font

plus de progrès, le principe altruiste devient de moins en moins

praticable à mesure que l'humanité se rapproche de l'idéal, parce que la

sphère dans laquelle il doit s'appliquer diminue de plus en plus. Enfin,

on voit évidemment que cette doctrine se détruit elle-même, en observant

que pour l'adopter comme principe d'action, ce que l'on doit faire si

elle est bonne, il faut être à la fois extrêmement généreux et

extrêmement égoïste, être prêt à se faire tort à soi-même dans l'intérêt

d'autrui, et prêt à accepter des avantages au prix du malheur des

autres: ces deux traits sont inconciliables.

Il est ainsi manifeste qu'un compromis est nécessaire entre l'égoïsme et

l'altruisme. Nous sommes forcés de reconnaître combien chacun a raison

de s'inquiéter de son propre bien-être, car, en le méconnaissant, nous

arrivons d'un côté à une impasse, de l'autre à des contradictions, de

l'autre enfin à des résultats désastreux. Réciproquement, il est

impossible de nier que l'indifférence de chacun pour tous, quand elle

arrive à un certain degré, est fatale à la société, quand elle est

encore plus grande, fatale à la famille et enfin à la race. L'égoïsme et

l'altruisme sont donc co-essentiels.

91. Quelle forme donner au compromis entre l'égoïsme et l'altruisme?

Comment satisfaire à des degrés convenables leurs prétentions légitimes?

C'est une vérité à la fois affirmée par les moralistes et reconnue dans

la vie ordinaire, que la réalisation du bonheur individuel n'est pas

proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur individuel l'objet

d'une poursuite directe; mais on ne croit pas aussi généralement jusqu'à

présent que, de la même manière, la réalisation du bonheur général n'est

pas proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur général l'objet

d'une poursuite directe. Cependant il est plus raisonnable dans ce

dernier cas que dans le premier de s'attendre à ce que la poursuite

directe n'aboutisse pas à un bon résultat.

Quand nous avons discuté les rapports entre les moyens et les fins, nous

avons vu qu'à mesure que la conduite individuelle se développe, elle

doit prendre de plus en plus pour principe de faire de l'obtention des

moyens sa fin prochaine, et de laisser la fin dernière, le bien-être ou

le bonheur, venir comme résultat. Nous avons vu que lorsque le bien-être

de tous ou le bonheur général est la fin dernière, le même principe est

encore plus rigoureusement vrai; car la fin dernière sous sa forme

impersonnelle est moins déterminée que sous sa forme personnelle, et les

difficultés pour y atteindre par une poursuite directe sont encore plus

grandes. Reconnaissant donc le fait que le bonheur de la communauté,

plus encore que le bonheur individuel, ne doit pas être poursuivi

directement, mais bien indirectement, nous avons d'abord à résoudre

cette question: Quelle doit être en général la nature des moyens par

lesquels nous y parviendrons?

On admet que le bonheur individuel s'obtient, dans une certaine mesure,

si l'on travaille au bonheur d'autrui. Ne serait-il pas vrai,

réciproquement, que l'on obtiendra le bonheur général en travaillant à

son propre bonheur? Si chaque unité assure en partie son bonheur en

s'intéressant au bien-être de l'ensemble, le bien-être de l'ensemble ne

sera-t-il pas en partie assuré par l'intérêt que chaque unité prendra à

son propre bonheur? Evidemment nous devons conclure que l'on réalisera

le bonheur général principalement si les individus recherchent d'une

manière convenable leur propre bonheur, et réciproquement, que le

bonheur des individus sera réalisé en partie s'ils travaillent au

bonheur général.

Cette conclusion prend un corps dans les idées progressives et les

usages du genre humain. Ce compromis entre l'égoïsme et l'altruisme

s'est lentement établi de lui-même, et les croyances réelles des hommes,

distinctes de leurs croyances nominales, en ont graduellement reconnu de

mieux en mieux la valeur. L'évolution sociale a amené un état dans

lequel les droits de l'individu aux produits de ses activités et aux

plaisirs qui en résultent sont de plus en plus positivement affirmés; en

même temps la reconnaissance des droits d'autrui et le respect habituel

de ces droits se sont accrus. Chez les sauvages les plus grossiers les

intérêts personnels ne se distinguent que très vaguement des intérêts

des autres. Dans les premières phases de la civilisation, les avantages

sont encore très mal proportionnés au travail: les esclaves et les serfs

n'ont pour leurs peines que dans une mesure tout arbitraire le vivre et

le couvert: les échanges étant rares, l'idée d'équivalence ne se

développe pas beaucoup. Mais avec le développement de la civilisation on

a tous les jours à faire l'expérience de la relation entre les avantages

à recueillir et le travail fait; le système industriel maintient, grâce

à l'offre et à la demande, une juste adaptation de l'une à l'autre. Ce

progrès d'une coopération volontaire, cet échange de services convenus,

a été nécessairement suivi d'une diminution des attaques individuelles,

d'un accroissement de la sympathie: le terme où nous sommes ainsi

conduits est un échange de services indépendamment de toute convention,

de services gratuits. C'est dire que les droits des individus sont plus

distinctement affirmés et que les jouissances personnelles sont mieux

réparties en proportion des efforts dépensés, à mesure que se

développent l'altruisme négatif qui se manifeste dans une conduite

équitable, et l'altruisme positif qui se manifeste dans une assistance

désintéressée.

Une phase plus élevée de ce double changement se remarque de notre

temps. Si, d'une part, nous observons les luttes pour la liberté

politique, les conflits entre le travail et le capital, les réformes

judiciaires accomplies pour mieux garantir les droits, nous voyons que

l'on tend encore à assurer à chacun la possession des avantages, quels

qu'ils soient, qui lui sont dus, et par suite à exclure ses concitoyens

de ces avantages. D'un autre côté, si nous considérons ce que signifient

l'abandon du pouvoir aux masses, l'abolition des privilèges de castes,

les efforts pour répandre l'instruction, les agitations en faveur de la

tempérance, l'établissement de nombreuses sociétés philanthropiques, il

nous paraîtra clair que le souci du bien-être d'autrui s'accroît _pari

passu_ avec le souci du bien-être personnel et les mesures prises pour

l'assurer.

Ce qui est vrai des relations au dedans de chaque société est vrai, dans

une certaine mesure, des relations entre les diverses sociétés. Bien que

pour maintenir des droits nationaux, réels ou imaginaires, souvent assez

insignifiants, les peuples civilisés se fassent encore la guerre,

cependant leur indépendance nationale est plus respectée que par le

passé. Bien que les vainqueurs s'attribuent des portions de territoire

et exigent des indemnités de guerre, cependant la conquête n'est plus

suivie comme autrefois de l'expropriation du territoire entier, et les

peuples ne sont plus réduits en esclavage. L'individualité des sociétés

est sauvegardée dans une plus grande mesure. En même temps les relations

altruistes se multiplient; les nations se donnent assistance les unes

aux autres dans les cas de désastres, qu'il s'agisse d'inondations,

d'incendies, de famines ou de quelque autre fléau. Dans les cas

d'arbitrage international, comme nous en avons eu récemment un exemple,

qui impliquent la reconnaissance des justes réclamations d'une nation

contre une autre, nous constatons un nouveau progrès de cet altruisme

plus étendu. Sans doute, il y a encore beaucoup à faire; car dans les

rapports de peuples civilisés à peuples sauvages, il y a peu de progrès

à noter. On peut dire que la loi primitive: «Vie pour vie,» a été

changée par nous en cette loi: «Pour une seule vie plusieurs vies,»

comme dans les cas de l'évêque Patteson et de M. Birch; mais il faut au

moins reconnaître que nous n'infligeons à nos prisonniers ni tortures,

ni mutilations. Si l'on dit qu'à la manière des Hébreux qui se croyaient

autorisés à s'emparer des terres que Dieu leur avaient promises, et dans

certains cas à en exterminer les habitants, nous aussi, pour répondre à

«l'intention manifeste de la Providence,» nous dépossédons les races

inférieures toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires,

on peut répondre que du moins nous ne massacrons que ceux qu'il est

nécessaire de massacrer, et laissons vivre ceux qui se soumettent. Si

l'on prétend qu'à la façon d'Attila, qui en conquérant et en détruisant

les peuples et les nations, se regardait lui-même comme «le fléau de

Dieu,» punissant les hommes de leurs crimes, nous aussi, comme le

prétend un ministre à la suite d'un prêtre qu'il cite, nous nous croyons

appelés à châtier à coups de fusil et de canon les païens qui pratiquent

la polygamie; on répondra que le plus féroce disciple du maître de

miséricorde ne voudrait pas lui-même pousser la vengeance au point de

dépeupler des territoires entiers et de raser toutes les cités. Et

lorsque nous nous rappelons, d'autre part, qu'il y a une Société

protectrice des Aborigènes, et que dans certaines colonies il y a des

commissaires appointés pour protéger les intérêts des naturels, et que

dans certains cas les terres des naturels ont été acquises d'une manière

qui, tout injuste qu'elle soit, implique cependant une certaine

reconnaissance de leurs droits, nous pouvons dire que si le compromis

entre l'égoïsme et l'altruisme a fait encore bien peu de progrès dans

les affaires internationales, il en a fait toutefois dans la direction

indiquée.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 33 / 41 题