L'ÉGOÏSME OPPOSÉ À L'ALTRUISME

68. Si l'insistance sur les vérités évidentes par elles-mêmes tend à

ébranler les systèmes de croyance établis, elles sont alors passées sous

silence par la plupart des hommes, ou tout au moins il y a refus tacite

d'en tirer les inférences les plus claires.

Parmi les vérités évidentes par elles-mêmes ainsi traitées, il en est

une qui se rapporte au sujet qui nous occupe, à savoir qu'il faut qu'un

être vive avant d'agir. C'est un corollaire de cette vérité que les

actes par lesquels chacun travaille à conserver sa propre vie doivent,

d'une manière générale, s'imposer avant tous les autres. Car si l'on

affirmait que ces autres actes doivent s'imposer avant ceux qui servent

au maintien de la vie, et si tout le monde se conformait à cette loi

comme à une loi générale de conduite, alors, en subordonnant les actes

qui servent au maintien de la vie à ceux que la vie rend possibles, tout

le monde devrait perdre la vie. Cela revient à dire que la morale doit

reconnaître cette vérité, reconnue indépendamment de toute considération

morale, à savoir que l'égoïsme passe avant l'altruisme. Les actes requis

pour assurer la conservation, entraînant la jouissance des avantages

produits par de tels actes, sont les conditions premières du bien-être

universel. Si chacun ne prend pas convenablement soin de lui-même, la

mort l'empêche de prendre soin de tous les autres, et, si tout le monde

meurt ainsi, il ne reste personne dont on ait à prendre soin.

Cette suprématie permanente de l'égoïsme sur l'altruisme, rendue

manifeste si l'on considère la vie actuelle, est rendue plus manifeste

encore si l'on considère la vie dans le cours de l'évolution.

69. Ceux qui ont suivi avec faveur le mouvement de pensée qui s'est

récemment produit savent que, à travers les âges passés, la vie, si

abondante et si variée dans ses formes, qui s'est répandue sur la terre,

s'est développée en vertu de la loi que chaque individu doit gagner en

proportion de l'aptitude qu'il a à remplir les conditions de son

existence. Le principe uniforme a été qu'une meilleure adaptation doit

procurer un plus grand avantage; ce plus grand avantage, tout en

augmentant la prospérité de l'être le mieux adapté, doit accroître aussi

son aptitude à laisser des descendants qui héritent plus ou moins de sa

meilleure adaptation. D'où il suit que, en vertu également d'un principe

uniforme, celui qui est mal adapté, mal partagé dans la lutte pour

l'existence, en supportera les mauvais effets, ou en disparaissant quand

ses imperfections sont extrêmes, ou en élevant moins de descendants qui,

héritant de ses imperfections, tendent à avoir une postérité moins

nombreuse encore.

Il en a été ainsi des supériorités innées; il en a été ainsi également

de quelques-unes qui étaient acquises. De tout temps, la loi a été

qu'une fonction accrue apporte un accroissement de pouvoir, et que, par

suite, des activités supplémentaires propres à favoriser le bien-être

d'un membre d'une race produisent dans sa structure une plus grande

aptitude à exercer ces activités supplémentaires, les avantages qui en

dérivent servant à élever et à prolonger sa vie. Réciproquement, comme

une diminution de fonction aboutit à une diminution de structure,

l'affaiblissement des facultés non exercées a toujours produit une perte

du pouvoir d'atteindre les fins corrélatives; or, si les fins ne sont

atteintes qu'imparfaitement, il en résulte une diminution de l'aptitude

à conserver la vie. Et par l'hérédité, ces modifications fonctionnelles

ont respectivement favorisé ou empêché la perpétuité de l'espèce.

Comme nous l'avons déjà dit, la loi d'après laquelle chaque être doit

recueillir les avantages ou les inconvénients de sa propre nature,

qu'ils soient hérités des ancêtres ou qu'ils soient dus à des

modifications spontanées, est la loi sous laquelle la vie s'est

développée jusqu'à ce jour, et elle doit subsister, quel que doive être

le terme de l'évolution de la vie. Quelques modifications que ce cours

naturel d'action puisse subir maintenant ou dans la suite, ce sont des

modifications qui ne peuvent, sous peine d'un résultat fatal, le changer

beaucoup. Tous les arrangements qui empêchent à un haut degré la

supériorité de profiter des avantages de la supériorité, ou qui

protègent l'infériorité contre les maux qu'elle produit; tous les

arrangements qui tendent à supprimer toute différence entre le supérieur

et l'inférieur, sont des arrangements diamétralement opposés au progrès

de l'organisation et à l'avènement d'une vie plus haute.

Mais dire que chaque individu doit recueillir les avantages que lui

procurent ses propres facultés héritées ou acquises, c'est proclamer

l'égoïsme comme principe suprême de conduite. C'est dire que les

prétentions égoïstes doivent prendre le pas sur les prétentions

altruistes.

70. Sous son aspect biologique cette proposition ne peut être contestée

par ceux qui admettent la doctrine de l'évolution; mais il est douteux

qu'ils reconnaissent en même temps la nécessité de l'admettre sous son

aspect moral. Si, pour ce qui concerne le développement de la vie,

l'efficacité du principe universel dont il s'agit est assez manifeste,

son efficacité par rapport à l'accroissement du bonheur peut bien n'être

pas aperçue en même temps. Mais ces deux choses ne peuvent se séparer.

Une incapacité de tout genre et de tout degré est une cause de malheur

directement et indirectement: directement, par la peine qui résulte de

la surcharge d'une faculté insuffisante; indirectement, par le

non-accomplissement ou l'accomplissement imparfait de certaines

conditions du bien-être. Au contraire, une capacité de tout genre qui

suffit au besoin conduit au bonheur immédiatement et dans la suite:

immédiatement, par le plaisir qui accompagne toujours l'exercice normal

de toute faculté qui vient à bout de son oeuvre, et, dans la suite, par

les plaisirs qui sont facilités par les fins atteintes. Un animal qui

est faible ou lent dans sa marche, et qui ne peut ainsi se nourrir qu'au

prix d'efforts qui l'épuisent, ou qui n'échappe qu'avec peine à ses

ennemis, souffre toutes les peines que causent des facultés surmenées,

des appétits non satisfaits et des émotions douloureuses; tandis qu'un

animal de la même espèce, fort et rapide à la course, jouit de

l'efficacité de ses actes, goûte plus complètement les satisfactions que

donne la nourriture aussi bien que le renouvellement de forces qu'elle

procure, et a bien moins de peines et des peines moins grandes à

craindre en se défendant contre ses ennemis ou en leur échappant. Il en

est de même selon que les sens sont plus faibles ou plus développés,

selon que la sagacité est plus ou moins grande. L'individu

intellectuellement inférieur de n'importe quelle race a à subir des

misères négatives et positives; celui qui est intellectuellement

supérieur au contraire en retire des avantages négatifs et positifs.

Nécessairement, cette loi en vertu de laquelle chaque membre d'une

espèce recueille les conséquences de sa propre nature; en vertu de

laquelle la progéniture de chaque membre, participant à sa nature,

recueille aussi de pareilles conséquences, est une loi qui tend toujours

à accroître le bonheur général de l'espèce, en favorisant la

multiplication des plus heureux, en empêchant celle des moins heureux.

Tout cela est vrai des êtres humains comme des autres êtres. La

conclusion qui s'impose à nous est que la poursuite du bonheur

individuel dans les limites prescrites par les conditions sociales est

ce qui est d'abord exigé pour que l'on parvienne au bonheur général le

plus grand. Pour le voir, il suffit de comparer un homme qui par ses

soins pour lui-même s'est maintenu dans un bon état physique, avec un

autre homme qui par sa négligence de tout soin personnel subit les

résultats ordinaires de cette négligence, et de se demander quel doit

être le contraste de deux sociétés formées de ces deux sortes

d'individus.

Sautant hors du lit après un sommeil ininterrompu, chantant ou sifflant

en s'habillant, descendant de chez lui la face rayonnante, tout prêt à

rire à la première occasion, l'homme bien portant, dont les facultés

sont puissantes, conscient de ses succès passés, et, par son énergie, sa

sagacité, ses ressources, confiant dans l'avenir, aborde le travail du

jour sans répugnance, avec gaieté au contraire; d'heure en heure, son

travail facile et heureux lui apporte de nouvelles satisfactions, et il

rentre chez lui avec un surplus abondant d'énergie à dépenser pendant

les heures de loisir. Il en est tout autrement de celui qui s'est laissé

affaiblir en se négligeant. Déjà insuffisantes, ses forces, sont rendues

plus insuffisantes encore par les efforts constants nécessaires pour

exécuter une tâche trop lourde et par le découragement qui en résulte.

Outre la conscience débilitante de l'avenir immédiat, il a aussi la

conscience débilitante de l'avenir plus lointain avec ses probabilités

de difficultés accumulées et d'une moindre capacité d'y faire face. Les

heures de loisir qui apportent, lorsqu'on les emploie régulièrement, des

plaisirs propres à stimuler le cours de la vie et à renouveler la

puissance d'agir, ne peuvent être utilisées; il n'y a plus assez de

vigueur pour des distractions qui demandent de l'action, et le manque de

bonne humeur empêche de se livrer avec goût aux distractions passives.

En un mot, la vie devient une charge. Maintenant si, comme on doit

l'admettre, dans une société composée d'individus semblables au premier,

le bonheur est relativement grand, tandis que dans une société composée

d'individus semblables au second il doit y avoir relativement peu de

bonheur, ou plutôt beaucoup de misères, on doit admettre que la

conduite qui donne le premier résultat est bonne, et que la conduite qui

donne l'autre est mauvaise.

Mais les diminutions du bonheur général sont produites de plusieurs

autres manières particulières par un égoïsme suffisant. Nous allons les

passer successivement en revue.

71. S'il n'y avait aucune preuve de l'hérédité, s'il était de règle que

le fort fût habituellement engendré par le faible, tandis que le faible

descendrait ordinairement du fort, que des parents mélancoliques eussent

des enfants pleins de vie et de santé, tandis que des pères et des mères

d'une vigueur exubérante auraient le plus souvent des enfants chétifs,

que de paysans grossiers naquissent des fils d'une haute intelligence

alors que les fils d'hommes cultivés ne seraient bons à rien, si ce

n'est à suivre la charrue; si la goutte, les scrofules, la folie ne se

transmettaient pas, si les personnes maladives procréaient d'habitude

des enfants bien portants et les personnes bien portantes des enfants

maladifs, les auteurs qui s'occupent de morale seraient excusables de ne

pas tenir compte des effets de conduite qui se manifestent dans les

descendants par les tempéraments dont ils héritent.

En fait, cependant, les idées courantes concernant les prétentions

relatives de l'égoïsme et de l'altruisme sont viciées par l'omission de

ce facteur d'une extrême importance. Car si la santé, la force et la

capacité sont habituellement transmises, si la maladie, la faiblesse et

la stupidité reparaissent généralement chez les descendants, alors un

altruisme rationnel exige que l'on s'applique à cet égoïsme qui consiste

à se procurer les satisfactions dont la conservation du corps et de

l'esprit dans le meilleur état possible est accompagnée. La conséquence

nécessaire est que le bonheur de nos descendants sera le fruit du soin

que chacun prendra de sa personne dans des limites légitimes, tandis que

l'oubli de ce soin poussé trop loin sera une source de maux. Lorsque

nous songeons combien il est ordinaire de remarquer qu'une bonne santé

rend tolérable n'importe quelle condition, tandis que des indispositions

chroniques rendent la vie pénible dans les positions les plus

favorables, il est surprenant en vérité que tout le monde et même les

auteurs qui étudient la conduite ignorent les suites terribles pour ceux

qui ne sont pas encore nés du mépris que l'on a pour le soin de sa

propre personne, et les biens incalculables qui résulteront, pour ceux

qui naîtront un jour, de l'attention que l'on donne à ces soins. De tous

les avantages que les parents peuvent léguer à leurs enfants, le plus

précieux est celui d'une bonne constitution. Bien que le corps d'un

homme ne soit pas une propriété dont on puisse hériter, cependant sa

constitution peut très exactement se comparer à un bien substitué, et,

s'il comprend comme il le doit son devoir envers la postérité, il verra

qu'il est tenu de la transmettre sans l'avoir laissé altérer sinon sans

l'avoir améliorée. C'est dire qu'il doit être égoïste dans la mesure

qu'il faut pour satisfaire tous les désirs qui sont associés au bon

exercice des fonctions. C'est même dire plus encore. C'est dire qu'il

doit rechercher dans une mesure convenable les divers plaisirs que la

vie nous offre. Car, outre l'effet qu'ils ont d'élever le cours de la

vie et de maintenir la vigueur constitutive, ils ont pour effet de

conserver et de développer la capacité d'éprouver des jouissances. Doués

d'énergies abondantes et de goûts divers, quelques-uns peuvent se

procurer des satisfactions de différentes sortes en toute occasion;

tandis que d'autres sont si indolents et si désintéressés des choses qui

les entourent, qu'ils ne peuvent même se donner la peine de s'amuser. A

moins de nier l'hérédité, on doit inférer qu'en acceptant comme il

convient les plaisirs variés que la vie nous offre, nous développons

l'aptitude de nos descendants à goûter les jouissances; si les parents

au contraire persistent dans une manière de vivre pesante et monotone,

ils diminuent l'aptitude de leurs enfants à profiter le mieux possible

des plaisirs qui peuvent leur arriver.

72. Outre la décroissance du bonheur général qui résulte, de cette

manière indirecte, d'une subordination illégitime de l'égoïsme, il y a

une décroissance du bonheur général qui en résulte directement. Celui

qui prend assez de soin de lui-même pour se maintenir en bonne santé et

en belle humeur, devient d'abord par là une cause immédiate de bonheur

pour ceux qui l'entourent, et en second lieu il conserve la capacité

d'accroître leur bonheur par des actions altruistes. Mais celui dont la

vigueur corporelle et la santé mentale sont minées par le sacrifice

exagéré de soi-même, d'abord, devient pour ceux qui l'entourent une

cause de dépression, et en second lieu se rend lui-même incapable ou

moins capable de travailler à leur bien-être.

En appréciant la conduite, nous devons nous rappeler qu'il y a ceux qui

par leur gaieté répandent la joie autour d'eux, et ceux qui par leur

mélancolie assombrissent tous ceux qu'ils fréquentent. Nous devons nous

rappeler aussi qu'en faisant rayonner son bonheur autour de lui, un

homme de la première espèce peut ajouter au bonheur des autres plus que

par des efforts positifs pour leur faire du bien, et qu'un homme de la

seconde espèce peut nuire à leur bonheur par sa seule présence plus

qu'il ne l'accroît par ses actes. Plein de vivacité, l'un est toujours

le bienvenu. Pour sa femme, il n'a que des sourires et de joyeux propos;

pour ses enfants, des histoires amusantes; pour ses amis, une

conversation plaisante toute mêlée de saillies spirituelles, légèrement

amenées. Au contraire, on fuit l'autre. L'irritabilité qui résulte

tantôt de ses indispositions, tantôt des échecs causés par sa faiblesse,

fait chaque jour souffrir sa famille. Manquant d'une énergie suffisante

pour se mêler aux jeux de ses enfants, il n'y porte tout au plus qu'un

médiocre intérêt, et ses amis le traitent de rabat-joie. Dans nos

raisonnements sur la morale, nous tenons peu de compte de cela; il est

évident cependant que, puisque le bonheur et le malheur sont contagieux,

le soin de soi-même, en tant qu'il contribue à la santé et à la bonne

humeur, est un bienfait pour les autres, tandis que la négligence qui a

pour effet la souffrance, corporelle ou mentale, est un bien mauvais

service à rendre à autrui.

Le devoir de se rendre agréable en paraissant avoir du plaisir est en

vérité souvent recommandé, et l'on applaudit à ceux qui procurent ainsi

quelque agrément à leurs amis, autant que cela suppose un sacrifice de

la part de ceux qui le font. Mais, bien que l'on contribue beaucoup plus

au plaisir de ses amis en montrant un réel bonheur qu'en faisant

semblant d'être heureux, et bien qu'alors on évite à la fois toute

hypocrisie et toute violence, on ne regarde cependant pas comme un

devoir de remplir les conditions qui permettent de montrer un bonheur

réel. Néanmoins, si la quantité de bonheur produite doit être la mesure

de l'obligation, le bonheur réel est plus obligatoire que le bonheur

apparent.

Alors, comme nous l'avons indiqué plus haut, outre cette première série

d'effets produits sur les autres, il y en a une seconde. L'individu qui

a le degré d'égoïsme voulu, garde les facultés qui rendent possibles les

activités altruistes. L'individu qui n'a pas ce degré d'égoïsme perd

plus ou moins de son aptitude à être altruiste. La vérité de la première

proposition est évidente d'elle-même; des exemples journaliers nous

forcent à admettre la vérité de l'autre. En voici quelques-uns.

Voici une mère qui, élevée d'après les modes insensées qui sont adoptées

par les gens cultivés, n'a pas une constitution assez forte pour nourrir

elle-même son enfant, mais qui, sachant que la nourriture naturelle est

la meilleure, dans sa sollicitude pour le bien-être de cet enfant,

persiste à lui donner son lait au delà du temps où sa santé le lui

permet. Il se produit fatalement une réaction. Alors survient une

fatigue qui peut dégénérer en un épuisement maladif, dont la suite est

ou la mort ou une faiblesse chronique. Elle devient incapable, pour un

temps ou pour toujours, de s'occuper des affaires de son ménage; ses

autres enfants souffrent de n'être plus l'objet des soins maternels, et,

si la fortune est médiocre, les dépenses à faire pour la garde-malade et

le médecin pèsent lourdement sur toute la famille.

Voici maintenant un exemple qu'un père nous donne assez souvent.

Egalement poussé par un sentiment élevé du devoir, et trompé par les

théories morales courantes d'après lesquelles il est beau de se

sacrifier sans réserve, il persiste tous les jours de longues heures

dans son travail sans s'inquiéter d'avoir la tête en feu et les pieds

froids; il se prive de tous les plaisirs de la société pour lesquels il

croit n'avoir ni temps ni argent. Que résulte-t-il d'une manière d'agir

si peu égoïste? Nécessairement un affaissement subit, des insomnies,

l'incapacité de travailler. Ce repos qu'il ne voulait pas se donner

alors que ses sensations le lui demandaient, il lui faut maintenant le

prendre pendant bien plus longtemps. Les gains supplémentaires qu'il

avait mis de côté dans l'intérêt de sa famille sont complètement

employés en coûteux voyages pour le rétablissement de sa santé, et par

toutes les dépenses que fait faire une maladie. Au lieu d'être plus

capable de remplir son devoir envers ses enfants, il en est devenu plus

incapable, et pendant toute la durée de sa vie les maux remplacent les

biens qu'il avait espérés.

Il en est de même des effets sociaux d'un manque d'égoïsme. A chaque

pas, nous trouvons des exemples des dommages, positifs et négatifs,

causés à la société par une négligence excessive de soi-même. Tantôt

c'est un laboureur qui, en continuant consciencieusement sa tâche sous

un soleil brûlant, en dépit des violentes protestations de sa

sensibilité, meurt d'insolation et laisse sa famille à la charge de la

paroisse. Tantôt c'est un commis dont les yeux surmenés se perdent, ou

qui, écrivant tous les jours de longues heures malgré la crampe

douloureuse de ses doigts, est atteint de la «paralysie des écrivains»,

devient absolument incapable d'écrire, et se trouve avec des parents

âgés dans une pauvreté à laquelle ses amis doivent subvenir. Tantôt

c'est un homme dévoué aux intérêts publics qui, en épuisant sa santé par

une application incessante, se met dans l'impossibilité de faire tout ce

qu'il aurait pu mener à bien en partageant mieux son temps entre des

travaux entrepris pour le bonheur des autres et la satisfaction de ses

propres besoins.

73. La subordination exagérée de l'égoïsme à l'altruisme est encore

préjudiciable d'une autre manière. A la fois directement et

indirectement, le désintéressement poussé à l'excès engendre l'égoïsme

coupable.

Voyons-en d'abord les effets immédiats. Pour qu'un homme puisse céder un

avantage à un autre, il est nécessaire que cet autre l'accepte, et,

quand il s'agit d'un avantage tel qu'ils puissent y prétendre également

tous les deux ou qui n'est pas plus nécessaire à l'un qu'à l'autre,

l'acceptation implique une certaine facilité à se procurer un avantage

aux dépens d'un autre. Les circonstances et les besoins étant les mêmes

pour tous les deux, le fait en question implique autant une culture de

l'égoïsme chez le dernier qu'une culture de l'altruisme chez le premier.

Il est vrai qu'assez souvent la différence de leurs moyens, ou la

différence de leurs appétits pour un plaisir que l'un a éprouvé souvent

et l'autre rarement, dépouille l'acceptation de ce caractère, et il est

clair que dans d'autres cas le bienfaiteur prend manifestement tant de

plaisir à procurer un plaisir que le sacrifice est partiel et que

l'acceptation n'en est pas entièrement intéressée. Mais, pour voir

l'effet indiqué ci-dessus, nous devons exclure de telles inégalités, et

considérer ce qui arrive lorsque les besoins sont approximativement les

mêmes, et que les sacrifices, non payés de retour à certains

intervalles, sont toujours du même côté. En circonscrivant ainsi la

recherche, tout le monde peut donner des exemples propres à vérifier le

résultat allégué. Chacun peut se rappeler que, dans certaines réunions,

un homme généreux en rendant tous les jours service à un homme avide,

n'a fait qu'augmenter cette avidité, jusqu'à ce qu'elle se soit changée

en égoïsme dépourvu de tout scrupule et intolérable à tout le monde. Il

y a des effets sociaux évidents de même nature. La plupart des personnes

qui réfléchissent savent très bien maintenant que la charité, si elle

s'exerce sans discernement, est une cause de démoralisation. Ils voient

comment chez le mendiant, outre la destruction de toute relation normale

entre le travail fourni et l'avantage obtenu, se développe l'attente

d'être secouru par d'autres qui subviendront à ses besoins; cette

attente se manifeste même quelquefois par des imprécations contre ceux

qui refusent d'y répondre.

Considérez maintenant les résultats éloignés. Lorsque les prétentions

égoïstes sont subordonnées aux prétentions altruistes au point de

produire un dommage physique, il se manifeste une tendance à diminuer le

nombre des altruistes et à faire prédominer les égoïstes. Poussé à

l'extrême, le sacrifice de soi-même au profit des autres peut faire que

l'on meure avant l'époque ordinaire du mariage; il peut quelquefois

aussi détourner du mariage, comme cela arrive pour les soeurs de

charité; il a pour résultat, d'autres fois, une mauvaise santé ou la

perte de l'attrait qui porte au mariage, ou empêche de se procurer les

moyens pécuniaires de se marier, et, dans ces différents cas, celui qui

s'est montré altruiste de cette manière excessive ne laisse pas de

descendants. Lorsque la subordination du bien-être personnel au

bien-être des autres n'a pas été portée au point d'empêcher le mariage,

il arrive encore assez ordinairement que l'altération physique résultant

de plusieurs années de négligence amène la stérilité; d'où suit que

l'homme du naturel le plus altruiste ne laisse pas de postérité douée du

même naturel. Dans des cas moins frappants et plus nombreux,

l'affaiblissement ainsi produit se manifeste par la procréation

d'enfants relativement faibles; les uns meurent de bonne heure; les

autres sont moins capables que ce n'est l'usage, de transmettre aux

générations futures le type paternel. Il en résulte inévitablement que

l'adoucissement de l'égoïsme, qui se serait sans cela produit dans la

nature humaine, est empêché. Ce mépris de soi-même, en même temps qu'il

affaiblit la vigueur corporelle et abaisse le niveau normal, cause

nécessairement dans la société un excès du soin de soi-même qui le

contrebalance.

74. Nous avons ainsi montré clairement que l'égoïsme a sur l'altruisme

le pas au point de vue de la valeur obligatoire. Les actes qui rendent

possible la continuation de la vie doivent, tout compte fait, s'imposer

avant les autres actes que la vie rend possibles, y compris les actes

qui sont à l'avantage des autres. Nous voyons la même chose, si de la

vie telle qu'elle est nous passons à la vie en voie d'évolution. Les

êtres sentants ont progressé des types inférieurs aux types supérieurs,

sous cette loi que le supérieur doit profiter de sa supériorité et

l'inférieur souffrir de son infériorité. La conformité à cette loi a été

et est encore nécessaire, non seulement pour la continuation de la vie,

mais encore pour l'accroissement du bonheur, puisque les supérieurs sont

ceux qui ont des facultés mieux adaptées à leurs besoins--facultés dont

l'exercice procure par suite un plus grand plaisir et une moindre peine.

Des considérations plus spéciales s'ajoutent à ces considérations

générales pour nous prouver cette vérité. Un égoïsme qui sert à

conserver un esprit vivace dans un corps vigoureux est favorable au

bonheur des descendants, qui, grâce à la constitution dont ils héritent,

supportent mieux les travaux de la vie et ont des plaisirs plus vifs;

tandis que, réciproquement, ceux qui se négligent eux-mêmes et lèguent

à leur postérité une constitution affaiblie assurent par cela même son

malheur. En outre, l'individu dont la vie bien conservée se manifeste

par la bonne humeur devient, par le fait même qu'il existe, une source

de plaisir pour tous ceux qui l'entourent; tandis que l'affaissement qui

résulte en général de la mauvaise santé se communique à la famille de

celui qui en souffre et à ses amis. Un autre contraste encore est que,

tandis que celui qui a pris soin de lui comme il le devait garde le

pouvoir d'assister les autres, il résulte d'une abnégation excessive non

seulement qu'on est incapable d'aider les autres, mais encore qu'on

finit par être positivement un fardeau pour eux. Enfin, nous établissons

cette vérité qu'un altruisme qui ne se renferme pas dans des limites

convenables accroît l'égoïsme, à la fois directement chez les

contemporains et indirectement dans la postérité.

Remarquez maintenant que, si la conclusion générale appuyée sur ces

conclusions spéciales est en opposition avec les croyances acceptées en

paroles, elle ne l'est pas avec les croyances acceptées en fait. Si elle

est opposée à la doctrine d'après laquelle on dit aux hommes qu'ils

devraient agir, elle est en harmonie avec celle d'après laquelle ils

agissent et d'après laquelle ils voient confusément que l'on doit agir.

En laissant de côté les anomalies de conduite que nous avons signalées

plus haut, chacun agit et parle à la fois comme si dans les affaires de

la vie on devait d'abord tenir compte du bien-être personnel.

L'ouvrier qui attend un salaire en retour du travail qu'il fait, le

marchand qui vend avec profit, le médecin qui reçoit des honoraires pour

sa consultation, le prêtre qui appelle «bénéfice» le siège de son

ministère, reconnaissent également comme étant au-dessus de toute

discussion cette vérité que l'intérêt, dans la mesure où il répond aux

droits et procure la récompense des efforts accomplis, est non seulement

légitime, mais essentiel. Les personnes mêmes qui professent une

conviction contraire prouvent par leurs actes combien cette conviction a

peu d'effet. Ceux qui répètent avec emphase cette phrase: «Aimez vos

semblables comme vous-même,» se gardent bien d'employer leurs biens à

satisfaire les désirs des autres comme à satisfaire leurs propres

désirs. Ceux enfin dont la maxime suprême est «vivre pour les autres»,

ne diffèrent pas d'une manière appréciable de ceux qui les entourent, en

ce qui concerne la recherche du bien-être personnel, et ne manquent pas

de s'assurer leur part de plaisirs personnels. En un mot, ce qui a été

établi plus haut comme la croyance à laquelle nous conduit la morale

scientifique, est celle que les hommes professent réellement en

opposition à celle qu'ils croient professer.

Enfin on peut remarquer qu'un égoïsme rationnel, bien loin d'impliquer

une nature humaine plus égoïste, s'accorde au contraire avec une nature

humaine moins égoïste. Car les excès en un sens n'empêchent pas les

excès dans le sens opposé, mais plutôt d'extrêmes déviations d'un côté

conduisent à des déviations extrêmes de l'autre côté. Une société dans

laquelle on proclame les principes les plus exaltés de dévouement aux

intérêts d'autrui, peut être une société dans laquelle non seulement on

tolère, mais encore on loue sans scrupule le sacrifice d'étrangers. Avec

l'ambition déclarée de répandre ces principes exaltés chez les

infidèles, on est porté à leur chercher querelle de parti pris pour

annexer leur territoire. Des hommes qui, chaque dimanche, écoutent en

les approuvant les conseils de développer au delà de toute mesure

praticable l'amour pour les autres, sont capables de s'engager à tuer au

premier commandement, dans n'importe quelle partie du monde, n'importe

quelles gens, en restant parfaitement indifférents à la question de

savoir si le sujet de la guerre est juste ou non. De même qu'en pareil

cas un altruisme transcendant en théorie coexiste avec un égoïsme brutal

en pratique, réciproquement un altruisme mieux déterminé peut avoir pour

concomitant un égoïsme tout à fait modéré. Car affirmer dans son intérêt

de légitimes prétentions, c'est tracer une limite au delà de laquelle

les prétentions sont illégitimes, et c'est, par suite, mettre en plus

grande lumière les droits d'autrui.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 29 / 41 题