CRITIQUES ET OBSERVATIONS

56. La comparaison des chapitres précédents les uns avec les autres

suggère diverses questions auxquelles il faut répondre en partie, sinon

complètement, avant d'entreprendre de ramener les principes moraux de

leurs formes abstraites à des formes concrètes.

Nous avons vu qu'admettre que la vie consciente est désirable, c'est

admettre que la conduite doit être telle qu'elle produise une conscience

qui soit désirable, une conscience aussi agréable, aussi peu pénible que

possible. Nous avons vu également que cette supposition nécessaire

correspond à cette inférence _à priori_, que l'évolution de la vie a été

rendue possible seulement par l'établissement de connexions entre les

plaisirs et les actions avantageuses, entre les peines et les actions

nuisibles. Mais la conclusion générale atteinte par ces deux voies, bien

qu'elle couvre le terrain de nos conclusions spéciales, ne nous aide pas

à atteindre ces conclusions spéciales.

Si les plaisirs étaient tous d'un seul genre et différaient seulement en

degré; si les peines étaient toutes du même genre et ne différaient que

par leur degré; si la comparaison des plaisirs aux peines pouvait donner

des résultats précis, les problèmes de la conduite seraient grandement

simplifiés. Si les plaisirs et les peines, qui nous portent à certaines

actions ou nous en détournent, étaient simultanément présents à la

conscience avec la même vivacité, ou s'ils étaient tous également

imminents ou également éloignés dans le temps, les problèmes seraient

encore simplifiés par là. Ils le seraient plus encore, si les plaisirs

et les peines étaient exclusivement ceux de l'agent. Mais les

sentiments désirables et ceux qui ne le sont pas sont de différents

genres; la comparaison quantitative est par là rendue difficile;

quelques-uns sont présents et d'autres futurs; la difficulté de la

comparaison quantitative s'accroît d'autant; elle s'augmente encore de

ce que les uns concernent l'individu lui-même et les autres d'autres

personnes. Il en résulte que la direction donnée par le principe auquel

nous arrivons d'abord est peu utile, à moins qu'on ne la complète par la

direction de principes secondaires.

Déjà, en reconnaissant la subordination nécessaire des sentiments

présentatifs aux sentiments représentatifs, et la nécessité qui en

résulte de sacrifier dans un grand nombre de cas le présent à l'avenir,

nous nous sommes approchés d'un principe secondaire propre à diriger la

conduite. Déjà aussi, en reconnaissant les limitations que l'état

d'association impose aux actions humaines, avec le besoin qui en résulte

de restreindre des sentiments de certains genres par des sentiments

d'autres genres, nous avons aperçu un autre principe secondaire. Il

reste encore beaucoup à décider touchant les droits relatifs de ces

principes de conduite, généraux et spéciaux.

On obtiendra quelque éclaircissement des questions soulevées, en

discutant ici certaines vues et certains arguments proposés par les

moralistes passés et contemporains.

57. En se servant du nom d'hédonisme pour désigner la théorie morale qui

fait du bonheur la fin de toute action, et en distinguant deux formes

d'hédonisme, égoïste et général suivant que le bonheur cherché est celui

de l'auteur lui-même ou celui de tous, M. Sidgwick fait observer que

pour les partisans de cette théorie les plaisirs et les peines sont

commensurables. Dans sa critique de l'hédonisme égoïste empirique, il

dit:

«L'hypothèse fondamentale de l'hédonisme, clairement

établie, est que tous les sentiments, considérés purement

comme sentiments, peuvent être disposés de manière à former

une certaine échelle de sentiments désirables, de telle

sorte que la mesure dans laquelle chacun est désirable ou

agréable soit dans un rapport défini avec celle où tous les

autres le sont.» (_Méthodes de morale_, 2e édit., p. 115.)

En affirmant que c'est là l'hypothèse de l'hédonisme, il entreprend de

montrer toutes les difficultés auxquelles ce calcul donne lieu,

apparemment pour en conclure que ces difficultés sont autant d'arguments

contre la théorie hédonistique.

Mais, bien qu'on puisse montrer qu'en désignant l'intensité, la durée la

certitude et la proximité d'un plaisir ou d'une peine comme autant de

traits dont on doit tenir compte pour en apprécier la valeur relative,

Bentham a lui-même fait l'hypothèse dont il s'agit, et bien qu'on puisse

peut-être avec assez de raison prendre pour accordé que l'hédonisme tel

qu'il le représente est identique à l'hédonisme en général, il ne me

semble pas cependant que l'hédoniste, empirique ou autre, doive

nécessairement admettre cette hypothèse. Que le plus grand excès

possible des plaisirs sur les peines doive être la fin de l'action,

c'est une croyance qu'il peut encore soutenir sans contradiction après

avoir reconnu que les évaluations des plaisirs et des peines sont

communément vagues et souvent erronées. Il peut dire que, bien que des

choses indéfinies ne soient pas susceptibles de mesures définies, on

peut cependant apprécier avec assez de vérité leurs valeurs relatives,

lorsqu'elles diffèrent considérablement; il peut dire en outre que, même

si leurs valeurs relatives sont impossibles à déterminer, il est encore

vrai que celle dont la valeur est plus grande doit être choisie.

Ecoutons-le.

«Un débiteur qui ne peut me payer m'offre de racheter sa dette en

mettant à ma disposition l'un des différents objets qu'il possède, une

parure de diamants, un vase d'argent, un tableau, une voiture. Toute

autre question écartée, j'affirme que c'est mon intérêt pécuniaire de

choisir parmi ces objets celui qui a le plus de valeur, mais je ne puis

dire quel est celui qui a la valeur la plus grande. Cette proposition,

que c'est mon intérêt pécuniaire de choisir l'objet le plus précieux,

devient-elle douteuse par là? Ne dois-je pas faire mon choix le mieux

possible, et, si je choisis mal, dois-je renoncer pour cela à mon

principe? Dois-je inférer qu'en affaires je ne puis agir selon cette

règle que, toutes choses égales, la transaction la plus profitable est

celle qu'il faut préférer, parce que dans plusieurs cas je ne puis dire

quelle est la plus profitable et que j'ai souvent choisi celle qui l'est

le moins? Parce que je crois que de plusieurs manières d'agir

différentes je dois prendre la moins dangereuse, est-ce que je fais

«l'hypothèse fondamentale» que les manières d'agir peuvent être classées

au point de vue du danger qu'elles offrent, et dois-je abandonner ma

croyance si je ne puis les classer ainsi? Si je puis sans contradiction

ne pas faire cette classification, je puis également sans contradiction

ne pas rejeter le principe que le plus grand excès possible des plaisirs

sur les peines doit être la fin de la conduite, sous prétexte que l'on

ne peut affirmer que «les plaisirs et les peines soient commensurables».

A la fin de ses chapitres sur l'hédonisme empirique, M. Sidgwick

lui-même dit qu'il «ne pense pas que l'expérience commune du genre

humain, examinée impartialement, prouve réellement que la théorie de

l'hédonisme égoïste se détruise nécessairement elle-même;» il ajoute

cependant que «l'incertitude du calcul hédonistique, on ne peut le nier,

a un grand poids.» Mais, ici encore, l'hypothèse fondamentale de

l'hédonisme, à savoir que le bonheur est la fin de l'action, est

supposée envelopper l'hypothèse que «les sentiments peuvent être

disposés de manière à former une échelle en proportion de leur valeur

désirable». Nous avons vu qu'il n'en est rien: l'hypothèse fondamentale

de cette doctrine n'est en aucune façon invalidée par ce fait que les

sentiments ne peuvent être ainsi classés.

Il y a encore contre l'argument de M. Sidgwick, une objection non moins

sérieuse, à savoir que tout ce qu'il dit contre l'hédonisme égoïste

vaut, et à plus forte raison, contre l'hédonisme général, ou

l'utilitarisme. Il admet que la valeur de cet argument est la même dans

les deux cas; «tout le poids, dit-il, que l'on donnera à l'objection

faite contre cette hypothèse (que les plaisirs et les peines sont

commensurables), retombera nécessairement sur la présente méthode.» Non

seulement il en sera ainsi, mais l'objection aura une double valeur. Je

n'entends pas seulement par là que, comme il le fait remarquer,

l'hypothèse devient singulièrement compliquée si nous tenons compte de

tous les êtres sensibles, et si nous considérons la postérité en même

temps que la génération actuelle. J'entends que, si l'on prend pour fin

à atteindre le plus grand bonheur des individus formant actuellement une

seule nation, la série des difficultés que l'on rencontre sur la route

de l'hédonisme égoïste se complique d'une autre série de difficultés non

moindres, quand nous passons à l'hédonisme général. Car, s'il faut

remplir les prescriptions de l'hédonisme général, ce sera sous la

direction des jugements individuels, ou des jugements portés par des

groupes, ou des uns et des autres à la fois. Or, l'un quelconque de ces

jugements, issus d'un seul esprit ou d'un agrégat d'esprits, contient

nécessairement des conclusions relatives au bonheur d'autres personnes:

de celles-ci, peu sont connues, et l'on n'en a jamais vu le plus grand

nombre. Toutes ces personnes ont des natures qui diffèrent de mille

manières et à mille degrés des natures de celles qui forment les

jugements, et le bonheur dont elles sont capables individuellement

diffère de l'une à l'autre, et diffère du bonheur de celles qui forment

les jugements. Par conséquent, si à la méthode de l'hédonisme égoïste on

peut objecter que les plaisirs et les peines d'un homme en particulier,

dissemblables au point de vue du genre, de l'intensité, des

circonstances, sont incommensurables, on peut faire valoir contre la

méthode de l'hédonisme général qu'à l'impossibilité de mesurer ensemble

les plaisirs et les peines de chaque juge en particulier (plaisirs et

peines dont il doit se servir comme d'étalons), il faut ajouter

maintenant l'impossibilité bien plus manifeste encore de mesurer

ensemble les plaisirs et les peines qu'il conçoit comme éprouvés par la

foule immense des autres hommes, tous constitués autrement que lui et

différemment les uns des autres.

Bien plus, il y a une triple série de difficultés dans la méthode de

l'hédonisme général. A la double impossibilité de déterminer la fin

s'ajoute celle de déterminer les moyens. Si l'hédonisme, égoïste ou

général, doit passer de la théorie morte à la pratique vivante, des

actes d'un genre ou d'un autre doivent être résolus pour atteindre les

objets qu'on se propose; pour apprécier les deux méthodes, nous avons à

considérer jusqu'à quel point peut être jugée l'efficacité des actes

respectivement requis. Si, en poursuivant ses propres fins, l'individu

est exposé à être conduit par des opinions erronées à mal ajuster ses

actes, il est bien plus exposé encore à être conduit par des opinions

erronées à mal ajuster des actes plus complexes aux fins plus complexes,

qui consistent dans le bien-être d'autres hommes. Il en est ainsi s'il

agit isolément pour le bien d'un petit nombre d'autres personnes; et

c'est bien pire s'il coopère avec plusieurs pour le bien de tous. Faire

du bonheur général l'objet immédiat de ses efforts, implique des

instrumentalités gouvernées par des milliers de personnes invisibles et

dissemblables, agissant sur des millions d'autres personnes que l'on ne

voit pas non plus et qui diffèrent entre elles. Même les facteurs peu

nombreux qui sont connus dans cet immense agrégat d'applications et de

processus, le sont très imparfaitement; mais la grande majorité est

inconnue. De telle sorte que même en supposant l'évaluation des plaisirs

et des peines pour la communauté en général plus praticable, ou même

aussi praticable que l'évaluation de ses plaisirs ou de ses peines par

l'individu, cependant le gouvernement de la conduite, en se proposant la

première de ces fins, est bien plus difficile que le gouvernement de la

conduite en se proposant l'autre. Par suite, si la méthode de

l'hédonisme égoïste n'est pas satisfaisante, bien moins satisfaisante

encore pour les mêmes raisons et pour des raisons analogues est la

méthode de l'hédonisme général, ou de l'utilitarisme.

Nous découvrons ici la conclusion à laquelle nous nous proposions

d'aboutir dans la critique précédente. L'objection faite à la méthode

hédonistique contient une vérité; mais elle contient aussi une erreur.

Car, tandis que cette proposition, à savoir que le bonheur, individuel

ou général, est la fin de l'action, n'est pas affaiblie si l'on

démontre que l'on ne peut sous aucune de ces deux formes l'apprécier en

mesurant les éléments qui le composent, cependant on peut admettre que

la direction dans la poursuite du bonheur donnée par une pure balance

des plaisirs et des peines est, si elle est partiellement praticable

dans certains cas, futile dans un nombre de cas beaucoup plus

considérable. On ne se contredit en aucune manière en affirmant que le

bonheur est la fin dernière des actes et en niant, en même temps, qu'on

puisse y arriver en faisant du bonheur son but immédiat. Je m'accorde

avec M. Sidgwick dans cette conclusion que «nous devons admettre qu'il

est désirable de confirmer ou de corriger les résultats de telles

comparaisons (des plaisirs et des peines) par une autre méthode à

laquelle nous puissions trouver une raison de nous fier;» et je vais

plus loin: je dis que dans un grand nombre de cas la direction de la

conduite par de semblables comparaisons doit être entièrement mise de

côté et remplacée par une autre direction.

58. L'opposition sur laquelle nous insistons ici entre la fin

hédonistique considérée d'une manière abstraite, et la méthode que

l'hédonisme courant, égoïste ou général, associe à cette fin;

l'acceptation de l'une, le rejet de l'autre, nous amènent à une franche

discussion de ces deux éléments cardinaux d'une théorie morale. Je puis

fort bien commencer cette discussion en critiquant une autre des

critiques de M. Sidgwick sur la méthode de l'hédonisme.

Bien que nous ne puissions donner aucune explication des plaisirs

simples que les sens nous procurent, parce qu'ils sont indécomposables,

nous connaissons distinctement leurs caractères comme états de

conscience. D'autre part, les plaisirs complexes, formés par la

composition et la recomposition des idées de plaisirs simples, bien

qu'on puisse théoriquement les résoudre en leurs éléments, ne sont pas

faciles à résoudre, et la difficulté de s'en former des conceptions

intelligibles s'accroît en proportion de l'hétérogénéité de leur

composition. Tel est spécialement le cas pour les plaisirs qui

accompagnent nos jeux. En traitant de ces plaisirs, en même temps que de

ceux de la poursuite en général, pour montrer que «pour se les procurer

il ne faut pas y penser», M. Sidgwick s'exprime ainsi:

«Un homme qui met toujours en pratique la doctrine

épicurienne, ne s'appliquant qu'à rechercher son propre

plaisir, n'est pas dans les véritables dispositions d'esprit

que demande cette sorte de chasse; son ardeur n'atteint

jamais précisément cette âpreté, ce tranchant qui donne au

plaisir tout son goût, toute sa saveur. Ici apparaît ce que

nous pouvons appeler le paradoxe fondamental de l'hédonisme,

à savoir que l'inclination au plaisir, quand elle est trop

prédominante, détruit elle-même son objet. Cet effet n'est

pas visible, ou il l'est à peine, dans le cas des plaisirs

sensuels passifs. Mais dès qu'il s'agit de nos jouissances

actives en général, que les activités auxquelles elles se

rapportent soient classées comme «corporelles» ou comme

«intellectuelles» (et il en est de même d'un grand nombre de

plaisirs émotionnels), il est certain que nous ne pouvons

nous les procurer, du moins sous leur forme la meilleure,

tant que nous concentrons sur elles tous nos efforts.»

(_Méthodes de morale_, 2e édition, p. 41.)

Eh bien, je ne crois pas que nous devions regarder cette vérité comme

paradoxale après avoir analysé comme il faut le plaisir de la poursuite.

Les principaux éléments de ce plaisir sont: premièrement, une conscience

renouvelée du pouvoir personnel (rendue vive par un succès actuel et

partiellement excitée par un succès imminent), laquelle conscience du

pouvoir personnel, liée dans l'expérience avec des résultats obtenus de

chaque genre, éveille une vague, mais solide conscience d'avantages à

obtenir; et, secondement, une représentation des applaudissements que la

reconnaissance de ce pouvoir par les autres nous a valus auparavant, et

nous vaudra encore. Les jeux d'adresse nous le prouvent clairement.

Considéré comme une fin en lui-même, le beau carambolage que fait un

joueur de billard ne procure aucun plaisir. D'où vient donc le plaisir

que l'on a à le faire? En partie de la preuve d'habileté que le joueur

se donne à lui-même, en partie de l'admiration supposée chez ceux qui

sont témoins de cette démonstration d'habileté; et cette dernière cause

est la principale, car on se fatigue bientôt de faire des carambolages

s'il n'y a personne pour les regarder. Si des jeux qui, tout en

procurant les plaisirs du succès, ne procurent aucun plaisir qui dérive

de la fin considérée en elle-même, nous passons aux exercices dans

lesquels la fin, comme source de plaisir, a une valeur intrinsèque, nous

voyons en substance la même chose. Bien que l'oiseau qu'un chasseur

rapporte soit bon à manger, cependant sa satisfaction vient

principalement de ce qu'il a bien tiré et de ce qu'il a ajouté aux

témoignages qu'il pourra donner de son adresse. Il éprouve immédiatement

le plaisir de l'amour-propre, et il éprouve aussi le plaisir des éloges,

sinon immédiatement et pleinement, du moins par représentation; car le

plaisir idéal n'est pas autre chose qu'un renouvellement affaibli du

plaisir réel. Ces deux sortes de stimulants agréables présents à

l'esprit du chasseur pendant la chasse, constituent la masse des désirs

qui l'excitent à la continuer: car tous les désirs sont des formes

naissantes de sentiments à acquérir par les efforts qu'ils provoquent.

Et, bien que pendant la recherche d'un plus grand nombre d'oiseaux ces

sentiments représentatifs ne soient pas aussi vivement excités que par

le succès récemment obtenu, ils le sont encore par l'imagination de

nouveaux succès, et ils font ainsi une jouissance des activités qui

constituent la poursuite. Ainsi, en reconnaissant comme vrai que les

plaisirs de la poursuite sont beaucoup plus des plaisirs dérivés de

l'emploi efficace des moyens que des plaisirs dérivés de la fin

elle-même, nous voyons disparaître «le paradoxe fondamental de

l'hédonisme».

Ces remarques concernant la fin et les moyens, et les plaisirs qui

accompagnent l'usage des moyens comme ajoutés aux plaisirs dérivés de la

fin, je les ai faites pour attirer l'attention sur un fait d'une

profonde importance. Pendant l'évolution, il y a eu une superposition de

séries nouvelles et plus complexes de moyens sur des séries de moyens

plus anciennes et plus simples, et une superposition des plaisirs qui

accompagnent l'emploi de ces séries successives de moyens, avec le

résultat que chacun de ces plaisirs a fini par devenir lui-même une fin.

Nous avons affaire au commencement à un simple animal qui avale tout

simplement pour se nourrir ce que le hasard met sur sa route; et ainsi,

comme nous pouvons le supposer, il apaise un certain genre de faim. Nous

avons ici la fin primitive de la nutrition avec la satisfaction qui

l'accompagne, sous leur forme la plus simple. Nous passons à des types

plus élevés qui ont des mâchoires pour saisir et déchirer une proie; des

mâchoires qui, par leur action, facilitent l'achèvement de la fin

primitive. En observant les animaux pourvus de ces organes, nous

arrivons à nous convaincre que l'usage que ces animaux en font devient

agréable par lui-même indépendamment de la fin; par exemple, un

écureuil, toute préoccupation de nourriture mise à part, prend plaisir à

ronger tout ce qu'il peut attraper. Passant des mâchoires aux membres,

nous voyons que ceux-ci, servant à quelques êtres pour la poursuite, à

d'autres pour la fuite, sont également une cause de plaisir par le seul

exercice; c'est ainsi que bondissent les agneaux et que les chevaux se

cabrent. Comment l'usage combiné des membres et des mâchoires,

primitivement destiné à la satisfaction de l'appétit, devient

graduellement agréable par lui-même, nous le découvrons tous les jours

si nous remarquons les jeux des chiens. En effet, dans leurs simulacres

de combats, ils s'amusent à jeter par terre et à déchirer leur proie,

quand ils l'ont saisie, avant de la dévorer. Si nous en venons à des

moyens encore plus éloignés de la fin, en particulier à ceux par

lesquels on capture les animaux auxquels on fait la chasse, nous

reconnaissons encore par l'observation des chiens que, même lorsqu'il

n'y a aucun animal à prendre, c'est encore un plaisir que de prendre

n'importe quoi. L'ardeur avec laquelle un chien se précipite sur les

pierres qu'on jette devant lui, ou avec laquelle il saute et aboie avant

de se jeter à l'eau pour y saisir le bâton que l'on tient encore à la

main, fait bien voir que, abstraction faite de la satisfaction de saisir

une proie, il trouve un plaisir à poursuivre avec succès un objet qui se

meut. Nous voyons donc, par tous ces exemples, que le plaisir relatif à

l'emploi des moyens pour arriver à une fin devient lui-même une fin.

Si maintenant nous considérons ces moyens comme des phénomènes de

conduite en général, nous pouvons discuter quelques faits dignes de

remarque, faits qui, si nous en apprécions l'importance, nous aideront à

développer nos conceptions morales.

L'un d'eux est que, parmi les séries successives de moyens, les

dernières sont les plus éloignées de la fin primitive, sont, comme

coordonnant des moyens antérieurs et plus simples, les plus complexes,

et sont accompagnées de sentiments qui sont plus représentatifs.

Un autre fait est que chaque série de moyens, avec les satisfactions qui

l'accompagnent, finit par devenir à son tour dépendante d'une série qui

se produit plus tard. Avant que le gosier avale une proie, il faut que

les mâchoires la saisissent; avant que les mâchoires déchirent et

mettent à la portée du gosier un morceau propre à être avalé, il faut la

coopération des membres et des sens nécessaire pour tuer la proie; avant

que cette coopération ait à s'exercer, il faut la coopération bien plus

longue qui constitue la chasse, et même avant celle-ci, il faut des

activités persistantes des membres, des yeux et du nez pour chercher la

proie. Le plaisir qui se rapporte à chaque série d'actes, en rendant

possible le plaisir qui se rattache à la série d'actes qui suit, est

joint à une représentation de cette série subséquente d'actes et du

plaisir qu'elle procure, et des autres aussi dans l'ordre de leur

succession; de telle sorte que, parallèlement aux sentiments qui

accompagnent la recherche de la proie, se développent partiellement les

sentiments qui accompagnent la chasse réelle, la destruction réelle,

l'acte de dévorer et enfin la satisfaction de l'appétit.

Un troisième fait est que l'usage de chaque série de moyens dans un

ordre convenable constitue une obligation. La conservation de sa vie

étant regardée comme la fin de sa conduite, l'être vivant est obligé

d'employer successivement les moyens de trouver une proie, les moyens de

prendre une proie, les moyens de tuer une proie, les moyens de dévorer

une proie.

En dernier lieu, il suit que bien que l'apaisement de la faim,

directement associé au soutien de la vie, reste au bout du compte la

dernière fin, cependant l'emploi heureux de chaque série de moyens est à

son tour la fin prochaine, la fin qui prend temporairement le plus

d'autorité.

59. Les rapports entre moyens et fins ainsi suivis à travers les

premières phases de l'évolution de la conduite peuvent être suivis à

travers les dernières, et ils restent vrais de la conduite humaine, même

jusque dans ses formes les plus élevées. A mesure que, pour mieux

assurer la conservation de la vie, les séries les plus simples de

moyens, et les plaisirs qui en accompagnent l'usage, viennent à être

complétées par les séries plus complexes de moyens et leurs plaisirs,

celles-ci commencent à avoir le premier rang dans le temps et au point

de vue de l'autorité. Employer efficacement chaque série plus complexe

de moyens devient la fin prochaine, et le sentiment qui s'ensuit devient

l'avantage immédiatement cherché, bien qu'il puisse y avoir et qu'il y

ait habituellement une conscience associée des fins éloignées et des

avantages éloignés à obtenir. Un exemple rendra ce parallélisme évident.

Absorbé par ses affaires, le négociant à qui l'on demande quel est son

but principal dira: C'est de gagner de l'argent. Il convient volontiers

qu'il désire l'achèvement de cette fin pour rendre plus facile

l'accomplissement de fins ultérieures. Il sait qu'en cherchant

directement à gagner de l'argent, il cherche indirectement à se procurer

des aliments, des habits, un logement et tous les avantages de la vie

pour lui et pour sa famille. Mais, en admettant que l'argent n'est qu'un

moyen pour arriver à ces fins, il soutient que les actions qui

rapportent de l'argent précèdent dans l'ordre du temps et de

l'obligation les actions diverses et les plaisirs concomitants auxquels

les premières peuvent servir, et il atteste ce fait que gagner de

l'argent est devenu une fin en soi, et que le succès de cette opération

est une source de plaisir, indépendamment de ces fins plus éloignées.

D'un autre côté, en observant avec plus d'attention les procédés du

négociant, nous trouvons que, bien qu'il cherche à gagner de l'argent

pour arriver à vivre confortablement, bien que, pour gagner de l'argent,

il achète et vende avec des bénéfices qui deviennent ainsi un moyen plus

immédiatement poursuivi, cependant il est principalement occupé de

moyens encore plus éloignés des fins ultimes, et par rapport auxquels

même la vente à profit devient une fin. Car, laissant à des subordonnés

le soin de vendre et de recevoir les produits, il est occupé lui-même de

ses affaires générales, de recherches concernant les marchés,

d'appréciations sur les prix futurs, de calculs, de négociations, de

correspondances: il n'a d'autre souci à chaque instant que de bien faire

chacune de ces choses, qui servent indirectement à assurer des profits.

Ces fins précèdent au point de vue du temps et de l'obligation

l'exécution de ventes profitables, tout comme l'exécution de ventes

profitables précède le but qui est de gagner de l'argent, tout comme ce

gain précède la fin qui est de vivre agréablement.

Sa comptabilité est encore le meilleur exemple du principe en général.

Les inscriptions au compte débiteur et au compte créditeur sont faites

jour par jour; les articles sont classés et disposés de telle sorte que

l'état de chaque compte puisse être relevé et vérifié en un moment;

ensuite, de temps en temps, la balance des livres est faite, et il faut

que le résultat soit juste à un penny près: on est content si

l'exactitude est prouvée, et une erreur est une cause d'ennuis. Si vous

demandez pourquoi ces procédés si minutieux, si éloignés du fait de

gagner réellement de l'argent, et encore plus éloignés des jouissances

de la vie, on vous répondra que cette manière de tenir correctement les

comptes est une condition à remplir pour arriver à gagner de l'argent,

et devient en elle-même une fin prochaine, un devoir à accomplir pour

que l'on puisse accomplir le devoir de gagner des revenus, pour que l'on

puisse accomplir le devoir de pourvoir à son entretien, à celui de sa

femme et de ses enfants.

En nous approchant, comme nous le faisons ici, de l'obligation morale,

n'avons-nous pas montré ses rapports avec la conduite en général?

N'est-il pas clair que l'observation des principes moraux est

l'accomplissement de certaines conditions générales pour que des

activités spéciales puissent s'exercer avec succès? Pour que le

négociant puisse prospérer, il doit non seulement tenir ses livres avec

exactitude, mais encore payer ceux qu'il emploie selon les conventions

faites, et tenir ses engagements avec ses créanciers. Ne pouvons-nous

pas dire, par conséquent, que la conformité à la seconde et à la

troisième de ces obligations est, comme la conformité à la première, un

moyen indirect d'employer le moyen plus direct d'arriver au bien-être?

Ne pouvons-nous pas dire, aussi, que comme l'emploi de chaque moyen plus

indirect dans un ordre convenable devient lui-même une fin et une source

d'avantages, il finit par en être de même de l'emploi de ce moyen le

plus indirect? Et ne pouvons-nous pas inférer que, bien que la

conformité aux obligations morales l'emporte en autorité sur la

conformité aux autres obligations, cependant cette autorité naît du fait

que l'accomplissement des autres obligations, par soi-même, par les

autres, ou par soi-même et les autres à la fois, est ainsi favorisé?

60. Cette question nous ramène à un autre aspect de la question déjà

soulevée. En disant que l'utilitarisme empirique n'est qu'une

introduction à l'utilitarisme rationnel, je voulais faire entendre que

le dernier ne prend pas le bien-être pour l'objet immédiat à poursuivre,

mais considère comme son objet immédiat la conformité à certains

principes qui, dans la nature des choses, déterminent d'une manière

causale le bien-être. Nous voyons maintenant que cela revient à

reconnaître cette loi que l'on peut suivre à travers l'évolution de la

conduite en général, à savoir que tout ordre plus nouveau et plus élevé

de moyens prend le pas dans le temps et au point de vue de l'autorité

sur tout autre ordre de moyens plus ancien et plus simple. Le contraste

entre les méthodes morales, ainsi distingué et rendu suffisamment clair

par les développements qui précèdent, sera rendu plus clair encore si

l'on considère comment ces deux méthodes ont été mises en opposition par

le principal représentant de l'utilitarisme empirique. Traitant du but

de la législation, Bentham écrit:

«Mais que devons-nous entendre par le mot justice? et

pourquoi pas bonheur au lieu de justice? Ce que c'est que le

bonheur, tout le monde le sait, parce que tout le monde sait

ce que c'est que le plaisir et ce que c'est que la douleur.

Mais ce que c'est que la justice, c'est à chaque instant un

sujet de discussion. Que l'on entende ce que l'on voudra par

ce mot, à quelle considération a-t-il droit autrement que

comme moyen d'arriver au bonheur[5].»

[Note 5: _Code constitutionnel_, chap. XVI, Législation suprême;

section VI, _Omni-compétence_.]

Considérons d'abord l'affirmation de Bentham sur l'intelligibilité

relative de ces deux fins; nous examinerons ensuite ce qui résulte de la

préférence donnée au bonheur sur la justice.

L'affirmation positive de Bentham que «tout le monde sait ce que c'est

que le bonheur, parce que tout le monde sait ce que c'est que le

plaisir,» est contredite par des affirmations également positives. «Qui

peut dire, demande Platon, ce que c'est réellement que le plaisir, ou le

connaître dans son essence, excepté le philosophe, qui seul est en

relation avec les réalités[6]?» Aristote, aussi, après avoir commenté

les différentes opinions soutenues par le vulgaire, par le politique,

par le contemplatif, dit du bonheur que «aux uns il paraît être la vertu,

à d'autres la prudence, et à d'autres encore un certain genre de sagesse;

ceux-ci joignent à ces conditions ou à quelqu'une d'elles la volupté, ou

du moins exigent qu'elle ne soit pas exclue; ceux-là y comprennent aussi

l'abondance des biens extérieurs[7].» Aristote, comme Platon, arrive à

cette remarquable conclusion que les plaisirs de l'intelligence,

auxquels on parvient par la vie contemplative, constituent le plus haut

degré du bonheur[8]!

[Note 6: _Républ._, liv. IX.]

[Note 7: _Mor. à Nicomaque_, liv. I, chap. VIII.]

[Note 8: Liv. X, chap. 7.]

Combien les désaccords sur la nature du bonheur et les valeurs relatives

des plaisirs, ainsi manifestés dans l'antiquité, se perpétuent dans les

temps modernes, on le voit par la discussion de M. Sidgwick sur

l'hédonisme égoïste, dont nous avons cité plus haut un passage. En

outre, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le défaut de précision

dans l'appréciation des plaisirs et des peines, déjà marqué dans la

méthode de l'hédonisme égoïste, tel qu'il est conçu d'ordinaire, est

immensément accru quand on passe à l'hédonisme universel comme on le

conçoit ordinairement; cette dernière théorie implique en effet que les

plaisirs et les peines que l'imagination fait attribuer aux autres

doivent être appréciés à l'aide de ces mêmes plaisirs et de ces mêmes

peines comme on les éprouve soi-même, et qui sont déjà si difficiles à

apprécier. Il est surprenant qu'après avoir observé les différentes

entreprises où certains hommes s'engagent avec passion et que d'autres

évitent, après avoir considéré les différentes opinions touchant la

valeur de telle ou telle occupation, de tel ou tel amusement, exprimées

à toutes les tables, on affirme que l'on peut s'accorder entièrement sur

la nature du bonheur, au point d'en faire utilement la fin directe d'une

action législative.

La seconde affirmation de Bentham, que la justice est inintelligible

comme fin, n'est pas moins surprenante. Bien que les hommes primitifs

n'aient pas de mots pour le bonheur ou la justice, cependant on peut

découvrir même chez eux un commencement de conception de la justice. La

loi du talion, d'après laquelle le meurtre commis par le membre d'une

tribu sur un membre d'une autre tribu doit être compensé par la mort du

meurtrier ou celle d'un membre quelconque de sa tribu, nous fait voir

sous une forme vague cette notion de l'égalité de traitement qui forme

un élément essentiel de l'idée de justice.

Quand nous arrivons à ces races encore primitives qui ont donné à leurs

pensées et à leurs sentiments une forme littéraire, nous trouvons que

cette conception de la justice, en tant qu'elle implique l'égalité

d'action, devient distincte. Chez les Juifs, David exprimait cette

association d'idées, lorsque, priant Dieu «d'entendre le droit», il

disait: «Que ma sentence sorte de ta présence, que tes yeux s'abaissent

sur les choses qui sont égales;» et aussi, parmi les premiers chrétiens,

Paul écrivait dans le même sens aux Colossiens: «Maîtres, donnez à vos

serviteurs ce qui est juste et égal.» Expliquant les différents sens du

mot justice, Aristote conclut en disant: «Le juste sera donc ce qui est

légitime et égal; l'injuste, ce qui est illégitime et inégal. Mais

puisqu'un homme injuste est aussi un homme qui prend plus que sa part,

etc.» Les Romains ont prouvé qu'ils concevaient la justice de la même

manière en donnant au mot juste le sens d'exact, de proportionné,

d'impartial, chacun de ces mots impliquant l'exactitude d'un partage, et

encore mieux en identifiant le terme de justice avec celui d'équité, qui

dérive d'_æquus_, le mot _æquus_ ayant lui-même, entre autres

significations, celle de juste ou d'impartial.

Cette coïncidence de vues chez les peuples anciens sur la nature de la

justice s'est étendue aux peuples modernes; ceux-ci, par un accord

général sur certains principes fondamentaux auxquels leurs systèmes de

lois donnent un corps, en défendant les agressions directes, lesquelles

sont des formes d'actions inégales, et en défendant les agressions

indirectes par violation de contrats, autres formes d'actions inégales,

nous font voir que la justice est identifiée à l'égalité. Bentham a donc

tort de dire: «Mais qu'est-ce que la justice? C'est un sujet de dispute

en toute occasion.» Il a même plus tort qu'il ne le semble jusqu'ici.

Car, en premier lieu, il a grand tort de ne pas reconnaître que, dans

quatre-vingt-dix-neuf transactions sur cent qui se font chaque jour

entre les hommes, il ne s'élève aucune dispute sur la justice; l'affaire

faite est reconnue de part et d'autre comme faite conformément à la

justice. En second lieu, si par rapport à la centième transaction il y a

une dispute, ce n'est pas sur la question de savoir «ce que c'est que la

justice», car on admet que c'est l'équité ou l'égalité; mais l'objet de

la discussion est toujours de savoir ce qui, dans telles circonstances

particulières, constitue l'égalité--question tout à fait différente.

Il n'est donc pas évident de soi-même, comme le prétend Bentham, que le

bonheur est une fin intelligible, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la

justice; au contraire, l'examen que nous venons de faire montre

évidemment que la justice est bien plus intelligible comme fin.

L'analyse fait voir pourquoi elle est plus intelligible. Car la justice,

ou l'équité, ou l'égalité, se rapporte exclusivement à la _quantité_

dans des _conditions déterminées_; tandis que le bonheur se rapporte à

la fois à la _quantité_ et à la _qualité_ dans des _conditions non

déterminées_. Lorsque, comme dans le cas d'un vol, un bien est pris,

sans qu'aucun bien équivalent soit prouvé; lorsque, comme dans le cas où

l'on achète des marchandises falsifiées, où l'on est payé en fausse

monnaie, ce qu'il était convenu de donner en échange comme ayant une

valeur égale n'est pas donné, mais bien quelque chose de moindre valeur;

lorsque, comme dans le cas de la violation d'un contrat, l'obligation a

été remplie d'un côté, tandis qu'elle ne l'a pas été de l'autre, ou du

moins l'a été d'une manière incomplète; nous voyons que, _les

circonstances étant spécifiées_, l'injustice dont on se plaint se

rapporte à des sommes relatives d'actions, ou de produits, ou

d'avantages, dont les natures ne sont reconnues qu'autant qu'il est

nécessaire pour dire s'il a été donné, ou fait, ou attribué _autant_,

par chacun de ceux que cela regarde, qu'il était tacitement ou

ouvertement entendu pour que ce fût un _équivalent_. Mais quand la fin

proposée est le bonheur, _les circonstances restant non spécifiées_, le

problème est d'estimer à la fois des quantités et des qualités, sans

avoir le secours de mesures définies comme en supposent les actes

d'échange, ou les contrats, ou la différence des actions d'un homme qui

attaque et d'un homme qui se défend. Le simple fait que Bentham comprend

comme éléments d'appréciation de chaque plaisir ou chaque peine, son

intensité, sa durée, sa certitude et sa proximité, suffit pour montrer

combien le problème est difficile. Si l'on se rappelle que tous les

plaisirs et toutes les peines, non pas sentis en des cas particuliers

seulement, mais dans l'ensemble des cas, et considérés séparément sous

ces quatre aspects, doivent encore être comparés l'un avec l'autre, de

telle sorte que l'on puisse déterminer leurs valeurs relatives

simplement par introspection, il sera manifeste à la fois que le

problème se complique par l'addition de jugements indéfinis de qualités

à des mesures indéfinies de quantités, et se complique en outre par la

multitude de ces estimations vagues qu'il faut faire et additionner

entre elles.

Mais, en laissant maintenant de côté cette assertion de Bentham que le

bonheur est une fin plus intelligible que la justice, ce qui est, comme

nous l'avons montré, le contraire de la vérité, voyons les conséquences

particulières de la doctrine d'après laquelle le corps législatif

suprême doit se proposer immédiatement comme but le plus grand bonheur

du plus grand nombre.

Elle implique, en premier lieu, que le bonheur peut être atteint par des

méthodes faites tout exprès pour arriver à ce but, sans aucune recherche

préalable relativement aux conditions à remplir, et cela présuppose une

croyance qu'il n'y a pas de conditions. Car, s'il y a des conditions

sans l'observation desquelles on ne peut parvenir au bonheur, la

première démarche doit être de s'assurer de ces conditions pour se

mettre en mesure de les remplir; admettre cela, c'est admettre que le

bonheur ne doit pas être lui-même la fin immédiate, et que l'on doit

avant tout remplir les conditions nécessaires pour l'atteindre. Le

dilemme est simple: ou bien l'achèvement du bonheur n'est pas

conditionnel, et dans ce cas un mode d'action est aussi bon qu'un autre;

ou bien il est conditionnel, et dans ce cas l'on doit rechercher

directement le mode d'action requis pour y atteindre, et non le bonheur

auquel il conduit.

Supposant accordé, comme cela doit être, qu'il y a des conditions à

remplir avant de pouvoir arriver au bonheur, demandons maintenant ce qui

est impliqué par le fait de proposer des modes de contrôler la conduite

pour favoriser le bonheur, sans rechercher d'abord si ces modes sont

déjà connus. Ce qui est impliqué, c'est que l'intelligence humaine, dans

le passé, opérant sur des expériences, n'a pas réussie découvrir ces

modes, tandis que l'intelligence humaine peut s'attendre aujourd'hui à

les découvrir. A moins d'affirmer cela, il faut admettre que certaines

conditions pour arriver au bonheur ont déjà été partiellement, sinon

entièrement, reconnues, et s'il en est ainsi, notre premier souci doit

être de les chercher. Quand nous les aurons trouvées, la méthode

rationnelle que nous avons à suivre est d'appliquer l'intelligence

actuelle à ces produits de l'intelligence passée, dans l'attente qu'elle

vérifiera ce qu'ils ont d'essentiel en en corrigeant peut-être la forme.

Mais supposer que l'on n'a encore établi aucun principe régulateur pour

la conduite des hommes associés, et qu'il faut les établir maintenant

_de novo_, c'est supposer que l'homme tel qu'il est diffère à un degré

incroyable de l'homme tel qu'il était.

Outre qu'il n'admet pas qu'il est probable, ou plutôt certain que

l'expérience passée généralisée par l'intelligence passée doit avoir en

ce temps-ci découvert partiellement, sinon entièrement, quelques-unes

des conditions essentielles du bonheur, Bentham fait voir par sa

proposition qu'il ne tient pas compte des formules qui les représentent

aujourd'hui. D'où viennent en effet la conception de la justice et le

sentiment qui lui correspond? Il n'osera pas dire que cette conception

et ce sentiment ne signifient rien, bien que ce soit le sens de sa

proposition, et s'il admet qu'ils signifient quelque chose, il doit

choisir entre deux alternatives, fatales l'une et l'autre à son

hypothèse. Sont-ce des modes de penser et de sentir produits d'une

manière surnaturelle et tendant à faire remplir par les hommes les

conditions du bonheur? S'il en est ainsi, leur autorité est péremptoire.

Sont-ce des modes de penser et de sentir naturellement produits en

l'homme par l'expérience de ces conditions? S'il en est ainsi, leur

autorité n'est pas moins péremptoire. Ainsi non seulement Bentham a le

tort de ne pas inférer que certains principes de conduite doivent être

déjà établis, mais il refuse de reconnaître ces principes comme

réellement obtenus et présents devant lui.

Cependant il admet tacitement ce qu'il nie ouvertement, en disant: «Que

le mot justice signifie ce qu'il voudra, à quel titre mérite-t-il d'être

considéré, si ce n'est comme moyen d'arriver au bonheur?» En effet, si

la justice est un moyen dont le bonheur est la fin, la justice doit

prendre le pas sur le bonheur comme tout autre moyen précède toute autre

fin. Le système si élaboré de Bentham est un moyen qui a le bonheur pour

fin, comme la justice, de son propre aveu, est un moyen de tendre au

bonheur. Si donc nous pouvons véritablement négliger la justice et aller

directement à la fin, au bonheur, nous pouvons aussi bien ne pas tenir

compte du système de Bentham et aller directement à la fin, au bonheur.

En un mot, nous sommes conduits à cette conclusion remarquable que dans

tous les cas nous devons considérer exclusivement la fin et ne pas nous

préoccuper des moyens.

61. Ce rapport entre les fins et les moyens, qui est à la base de toute

spéculation morale, sera rendu plus clair encore si nous joignons à

quelques-unes des conclusions exposées ci-dessus certaines conclusions

obtenues dans le dernier chapitre. Nous verrons que, tandis que le plus

grand bonheur peut varier beaucoup dans des sociétés qui, bien

qu'idéalement constituées, sont soumises à des circonstances physiques

différentes, certaines conditions fondamentales, pour atteindre ce plus

grand bonheur, sont communes à toutes ces sociétés.

Etant donné un peuple habitant un pays qui rend nécessaires des

habitudes nomades, le bonheur de chaque individu sera le plus grand

lorsque sa nature sera si bien façonnée aux exigences de sa vie, que

toutes ses facultés trouvent leur exercice convenable dans les

occupations journalières que donnent la conduite et le soin des

troupeaux, les migrations, et ainsi de suite. Les membres d'une

semblable peuplade, mais sous d'autres rapports sédentaire, atteindront

chacun leur plus grand bonheur, lorsque leur nature sera devenue telle

qu'une résidence fixe et les occupations qu'elle rend nécessaires

fournissent les sphères dans lesquelles chaque instinct, chaque émotion

peut s'exercer et produire le plaisir qui accompagne cet exercice. Les

citoyens d'une grande nation, dont l'organisation est industrielle, ont

atteint l'idéal de bonheur possible, lorsque la production, la

distribution et les autres activités sont telles, dans leurs genres et

leurs quantités, que chaque citoyen y trouve une place pour ses forces

et ses aptitudes, en même temps qu'il obtient les moyens de satisfaire

tous ses désirs. Nous pouvons encore reconnaître non seulement comme

possible, mais comme probable l'existence éventuelle d'une société,

industrielle également, dont les membres, ayant des natures qui

répondent de la même manière à ces exigences, sont aussi caractérisés

par des facultés esthétiques dominantes et n'arrivent au bonheur complet

que si une grande partie de leur vie est consacrée à des occupations

artistiques. Évidemment ces différents types d'hommes, avec leurs

différentes idées du bonheur, trouvant chacun le moyen d'arriver à ce

bonheur dans leur propre société, ne le trouveraient plus s'ils étaient

transportés dans une autre. Evidemment, bien qu'ils puissent avoir en

commun les genres de bonheur qui accompagnent la satisfaction des

besoins vitaux, ils n'auraient pas en commun d'autres genres

particuliers de bonheur.

Mais remarquez maintenant que si, pour arriver au plus grand bonheur

dans chacune de ces sociétés, les conditions spéciales à remplir

diffèrent de celles qui doivent être remplies dans les autres sociétés,

cependant certaines conditions générales doivent être remplies dans

toutes les sociétés. Une coopération harmonieuse, par laquelle seule on

peut arriver dans n'importe laquelle d'entre elles au plus grand

bonheur, est, nous l'avons vu, rendue possible uniquement par le respect

des droits des uns par les autres; il ne doit y avoir ni ces agressions

directes que nous considérons comme des crimes contre les personnes et

les propriétés, ni ces agressions indirectes qui consistent dans la

violation des contrats. De telle sorte que le maintien de relations

équitables entre les hommes est la condition pour parvenir au plus grand

bonheur dans toutes les sociétés, bien que le plus grand bonheur

réalisable dans chacune d'elles puisse être très différent de l'une à

l'autre en nature ou en quantité, ou à ces deux points de vue à la fois.

On peut fort bien emprunter à la physique une comparaison pour donner la

plus grande netteté à cette vérité cardinale. Une masse de matière de

n'importe quelle espèce conserve son état d'équilibre interne aussi

longtemps que les particules dont elle est composée se tiennent

séparément vis-à-vis de leurs voisines dans des positions équidistantes.

Si nous acceptons les conclusions des physiciens modernes d'après

lesquels chaque molécule a un mouvement rythmique, un état d'équilibre

implique que chacune d'elles exécute son mouvement dans un espace borné

par les espaces semblables nécessaires aux mouvements de celles qui

l'entourent. Si les molécules sont agrégées de telle sorte que les

oscillations de quelques-unes soient plus restreintes que les

oscillations des autres, il y a une instabilité proportionnée. Si le

nombre de celles qui sont ainsi gênées est considérable, l'instabilité

est telle que la cohésion d'une certaine partie est exposée à

disparaître, et il en résulte une fêlure. Si les excès de ralentissement

sont grands et nombreux, la moindre perturbation fait que la masse se

brise en petits fragments. Ajoutez à cela que le moyen reconnu de

remédier à cet état instable est de soumettre la masse à de telles

conditions physiques (ordinairement une haute température) que les

molécules puissent changer leurs positions relatives et rendre leurs

mouvements égaux de tous côtés. Remarquez maintenant que cela est vrai

quelle que soit la nature des molécules. Elles peuvent être simples,

elles peuvent être composées, elles peuvent être composées de telle ou

telle matière, de telle ou telle manière. En d'autres termes, les

activités spéciales de chaque molécule, constituées par les mouvements

relatifs de ses unités, peuvent être de genres et de degrés différents;

et cependant, quelles qu'elles soient, reste vrai que, pour maintenir

l'équilibre interne de la masse de molécules, les limitations mutuelles

de leurs activités doivent être partout semblables.

C'est là aussi, comme nous l'avons montré, la condition nécessaire à

l'équilibre social, quelles que soient les natures spéciales des

personnes associées. En supposant qu'à l'intérieur de chaque société les

personnes soient du même type et aient besoin pour remplir leur vie de

déployer chacune en particulier des activités analogues, bien que ces

activités puissent être d'une sorte dans une société et d'une autre

sorte dans une autre, et cela avec une variété indéfinie, du moins cette

condition de l'équilibre social n'admet pas de variation. Elle doit être

remplie pour que la vie complète, c'est-à-dire le plus grand bonheur,

puisse être atteinte dans toute société, quelle que puisse être la

qualité de cette vie ou de ce bonheur[9].

[Note 9: C'est cette nécessité universelle que j'avais en vue, quand

j'ai choisi pour mon premier ouvrage, publié en 1850, le titre de

_Statique sociale_.]

62. Après avoir ainsi observé comment les moyens et les fins dans la

conduite sont en rapport les uns avec les autres, et comment il en sort

certaines conclusions par rapport à leur valeur relative, nous pouvons

découvrir un moyen de réconcilier certaines théories morales qui sont

opposées entre elles. Elles expriment séparément des portions de la

vérité, et il faut simplement les combiner dans un ordre convenable pour

avoir la vérité tout entière.

La théorie théologique contient une part de la vérité. Si à la volonté

divine que l'on suppose révélée d'une manière surnaturelle, nous

substituons la fin révélée d'une manière naturelle vers laquelle tend la

puissance qui se manifeste par l'évolution, alors, puisque l'évolution a

tendu et tend encore vers la vie la plus élevée, il s'ensuit que se

conformer aux principes par lesquels s'achève la vie la plus élevée,

c'est favoriser l'accomplissement de cette fin. La doctrine d'après

laquelle la perfection ou l'excellence de nature devrait être l'objet de

notre poursuite est vraie en un sens, car elle reconnaît tacitement la

forme idéale d'existence que la vie la plus haute implique et à laquelle

tend l'évolution. Il y a une vérité aussi dans la doctrine que la vertu

doit être le but de nos efforts, car cette doctrine est une autre forme

de la doctrine d'après laquelle nous devons nous efforcer de remplir les

conditions pour arriver à la vie la plus haute. Que les intuitions d'une

faculté morale doivent guider notre conduite, c'est une proposition qui

contient une vérité; car ces intuitions sont les résultats lentement

organisés des expériences reçues par la race vivant en présence de ces

conditions. Et il est incontestablement vrai que le bonheur est la fin

suprême, il doit accompagner la vie la plus élevée que chaque théorie de

direction morale a distinctement ou vaguement en vue.

Si l'on comprend ainsi leurs positions relatives, les systèmes de morale

qui font de la vertu, du bien, du devoir le but principal de nos efforts

sont, on le voit, complémentaires des systèmes de morale qui font du

bien-être, du plaisir, du bonheur le but principal de nos efforts. Bien

que les sentiments moraux produits chez les hommes civilisés par un

contact journalier avec les conditions sociales et une adaptation

graduelle à ces conditions, soient indispensables pour les porter à agir

ou les en détourner, et bien que les intuitions correspondant à ces

sentiments aient, en vertu de leur origine, une autorité générale qu'il

faut reconnaître avec respect, cependant les sympathies et les

antipathies qui en sont sorties, en même temps que leurs expressions

intellectuelles, sont, sous leurs formes primitives, nécessairement

vagues. Pour rendre la direction qu'elles donnent adéquate à tous les

besoins, leurs prescriptions ont besoin d'être interprétées et mieux

définies par la science; pour arriver à ce résultat, il faut analyser

les conditions de vie complète auxquelles elles répondent et dont

l'influence persistante les a fait naître. Une telle analyse nécessite

la reconnaissance du bonheur pour chacun et pour tous comme la fin à

atteindre en remplissant ces conditions.

Par suite, en accordant aux diverses théories morales l'importance

qu'elles méritent, la conduite sous sa forme la plus élevée prendra

comme guides les perceptions innées du bien convenablement éclairées et

rendues précises par une intelligence analytique; cette intelligence

aura conscience, en même temps, que ces guides sont approximativement

suprêmes seulement parce qu'ils conduisent à la fin suprême par

excellence, le bonheur spécial et général.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 25 / 41 题