LE POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE

48. Ce n'est pas pour la race humaine seulement, mais pour toutes les

races, qu'il y a des lois du bien vivre. Étant donnés son milieu et sa

structure, il y a pour chaque genre de créatures une série d'actions

destinées par leurs genres, leurs degrés et leurs combinaisons, à

assurer la plus haute conservation que permette la nature de l'être.

L'animal, comme l'homme, a besoin de nourriture, de chaleur, d'activité,

de repos, etc.; ces besoins doivent être satisfaits à certains degrés

relatifs pour rendre sa vie complète. La conservation de sa race

implique la satisfaction d'appétits spéciaux, sexuels et

philoprogénitifs, dans des proportions légitimes. Par suite, on peut

supposer pour les activités de chaque espèce, une formule qui (on

pourrait développer cette idée) constituerait pour cette espèce un

système de moralité. Mais un tel système de moralité aurait peu ou point

de rapports avec le bien-être d'autres êtres que l'individu lui-même ou

sa race. Un être inférieur étant, comme il l'est, indifférent aux

individus de sa propre espèce, et ordinairement hostile aux individus

des autres espèces, la formule de sa vie ne tiendrait aucun compte de

l'existence de ceux avec lesquels il se rencontre, ou plutôt une telle

formule impliquerait que la conservation de sa vie est en opposition

avec la conservation de celle des autres.

Mais en s'élevant des espèces inférieures à l'être de l'espèce la plus

élevée, l'homme, ou, plus strictement, en s'élevant de l'homme de la

phase pré-sociale à l'homme de la phase sociale, la formule doit

contenir un facteur additionnel. Bien qu'il ne soit pas particulier à la

vie humaine sous sa forme développée, la présence de ce facteur est

cependant, au plus haut degré, caractéristique de cette vie. Bien qu'il

y ait des espèces inférieures qui montrent de la sociabilité dans une

très large mesure, et bien que, dans la formule de leurs existences

complètes, on ait à tenir compte des relations qui naissent de l'union,

cependant notre propre espèce doit, à tout prendre, être distinguée

comme ayant pour la vie complète une formule qui reconnaît spécialement

les relations de chaque individu avec les autres en présence desquels et

en coopération avec lesquels il lui faut vivre.

Ce facteur additionnel, dans le problème de la vie complète, est, en

vérité, si important que les modifications de conduite qu'il a rendues

nécessaires en sont venues à former une partie capitale du code de la

conduite. Comme les inclinations héréditaires, qui se rapportent

directement à la conservation de la vie individuelle, sont très

exactement ajustées aux besoins, il n'a pas été nécessaire d'insister

sur le fait qu'il est bon pour la conservation de soi-même de se

conformer à ces inclinations. Réciproquement, comme ces inclinations

développent des activités qui sont souvent en conflit avec les activités

des autres, et comme les sentiments qui correspondent aux droits

d'autrui sont relativement faibles, les codes de morale insistent avec

force sur les empêchements d'agir qui résultent de la présence de nos

semblables.

Ainsi, au point de vue sociologique, la morale n'est rien autre qu'une

explication définie des formes de conduite qui conviennent à l'état de

société, de telle sorte que la vie de chacun et de tous puisse être la

plus complète possible, à la fois en longueur et en largeur.

49. Mais ici, nous rencontrons un fait qui nous empêche de placer ainsi

en première ligne le bien-être des citoyens considérés individuellement,

et nous oblige de mettre en première ligne le bien-être de la société

considérée comme un tout. La vie de l'organisme social doit, en tant que

fin, prendre rang au-dessus des existences de ses unités. Ces deux fins

ne sont pas en harmonie à l'origine, et, malgré la tendance à les mettre

en harmonie, elles sont encore partiellement en conflit.

A mesure que l'état social se consolide, la conservation de la société

devient un moyen de conserver ses unités. La vie en commun s'est établie

parce que, en somme, on a reconnu qu'elle était plus avantageuse pour

tous que la vie dans l'isolement, et cela implique que maintenir cette

combinaison c'est maintenir les conditions d'une existence plus

satisfaisante que celle que les personnes unies dans cette combinaison

auraient de toute autre manière. Par suite, la conservation de la

société par elle-même devient un but prochain qui prend le pas sur le

but dernier, la conservation de l'individu.

Cette subordination du bien-être personnel à celui de la société est

cependant contingente: elle dépend de la présence de sociétés

antagonistes. Tant que l'existence d'une société est mise en péril par

les actes de communautés voisines, il reste vrai que les intérêts des

individus doivent être sacrifiés à ceux de la communauté, autant que

cela est nécessaire au salut de la communauté. Si cette vérité est

manifeste, il est manifeste aussi, par voie de conséquence, que, lorsque

cesse l'antagonisme social, cette nécessité de sacrifier les droits

privés aux droits publics cesse aussi; ou plutôt les droits publics

cessent d'être en opposition avec les droits privés. Le but dernier a

toujours été de favoriser les existences individuelles, et, si ce but

dernier a été subordonné à la fin prochaine de sauver l'existence de la

communauté, la seule raison en a été que cette fin prochaine était une

condition pour atteindre la fin dernière. Lorsque l'agrégat n'est plus

en danger, l'objet final poursuivi, le bien-être des unités, n'ayant

plus besoin d'être subordonné, devient l'objet immédiat de la poursuite.

Ainsi, nous avons à donner des conclusions différentes touchant la

conduite humaine, suivant que nous avons affaire à un état de guerre

habituel ou éventuel, ou à un état de paix permanent et général.

Examinons ces deux états et ces deux sortes de conséquences.

50. Actuellement, l'homme individuel doit tenir compte, comme il

convient, dans la conduite de sa vie, des existences d'autres êtres qui

appartiennent à la même société, et en même temps il est quelquefois

appelé à mépriser l'existence de ceux qui appartiennent à d'autres

sociétés. La même constitution mentale ayant à satisfaire à ces deux

nécessités est fatalement en désaccord avec elle-même, et la conduite

corrélative, ajustée d'abord à un besoin, ensuite à l'autre, ne peut pas

être soumise à un système moral qui soit bien conséquent.

Tantôt nous devons haïr et détruire nos semblables, tantôt les aimer et

les assister. Employez tous les moyens pour tromper, nous dit l'un des

deux codes de conduite, et l'autre nous dit en même temps d'être de

bonne foi dans nos paroles et dans nos actes. Saisissez-vous de tout ce

qui appartient aux autres, et brûlez ce que vous ne pouvez emporter est

une des injonctions de la religion de la guerre, tandis que la religion

de l'amitié condamne comme des crimes le vol et l'incendie. Tant que la

conduite se compose ainsi de deux parts opposées l'une à l'autre, la

théorie de la conduite reste confuse.

Il coexiste une incompatibilité analogue entre les sentiments qui

correspondent respectivement aux formes de coopérations requises pour la

vie militaire et pour la vie industrielle. Tant que les antagonismes

sociaux sont habituels, et tant que, pour rendre efficace l'action

contre d'autres sociétés, une grande soumission à ceux qui commandent

est nécessaire, il faut pratiquer surtout la vertu de la fidélité et le

devoir d'une obéissance implicite: le mépris de la volonté du chef est

puni de mort. Mais lorsque la guerre cesse d'être chronique, et lorsque

les progrès de l'industrie habituent les hommes à défendre leurs propres

droits tout en respectant les droits d'autrui, la fidélité devient moins

profonde, l'autorité du chef est mise en question ou même niée par

rapport à diverses actions, à diverses croyances privées. Les lois de

l'Etat sont bravées avec succès dans plusieurs directions, et

l'indépendance politique des citoyens est bientôt regardée comme un

droit qu'il est vertueux de défendre et honteux d'abandonner. Il arrive

nécessairement que, dans la transition, ces sentiments opposés se mêlent

d'une manière peu harmonieuse.

Il en est encore de même pour les institutions domestiques sous les deux

régimes. Tant que le premier domine, il est honorable de posséder un

esclave, et chez un esclave la soumission est digne d'éloges; mais, à

mesure que le second se développe, c'est un crime d'avoir des esclaves,

et l'obéissance servile excite le mépris. Il n'en est pas autrement dans

la famille. La sujétion des femmes par rapport aux hommes, complète tant

que la guerre est habituelle, mais adoucie à mesure que les occupations

pacifiques en prennent la place, en vient peu à peu à être regardée

comme injuste, et l'on proclame enfin l'égalité des sexes devant la loi.

En même temps se modifie l'opinion touchant le pouvoir paternel. Le

droit autrefois incontesté du père sur la vie de ses enfants est nié, et

le devoir d'une soumission absolue à la volonté paternelle, longtemps

affirmé sans réserve, se change en celui d'une obéissance renfermée dans

des limites raisonnables.

Si la relation entre la vie d'antagonisme avec des sociétés étrangères

et la vie de coopération pacifique au dedans de chaque société était une

relation constante, on pourrait trouver quelque compromis permanent

entre les règles opposées de la conduite appropriée aux deux manières de

vivre. Mais, comme cette relation est variable, le compromis ne peut

jamais être que temporaire. On tend toujours à une harmonie entre les

croyances et les besoins. Ou bien les arrangements sociaux sont

graduellement changés, jusqu'à ce qu'ils arrivent à être en harmonie

avec les idées et les sentiments dominants; ou bien, si les conditions

du milieu s'opposent à un changement des arrangements sociaux, les

habitudes de vie qu'elles rendent nécessaires modifient les idées

dominantes et les sentiments dans la mesure qu'il faut. De là, pour

chaque genre et chaque degré d'évolution sociale déterminé par un

conflit au dehors et l'union au dedans, il y a un compromis approprié

entre le code moral de l'hostilité et le code moral de l'amitié: non

pas, à la vérité, un compromis définitif, durable, mais un compromis de

bonne foi.

Ce compromis, bien qu'il puisse être vague, ambigu, illogique, fait

cependant autorité pour un temps. Car si, comme on l'a montré plus haut,

le bien-être de la société doit prendre le pas sur le bien-être des

individus qui la composent, pendant ces phases où les individus pour se

sauver eux-mêmes doivent sauver leur société, un tel compromis

temporaire entre les deux codes de conduite, par cela même qu'il

pourvoit comme il convient à la défense extérieure en même temps qu'il

favorise le plus qu'il est possible en pratique la coopération interne,

contribue à la conservation de la vie au plus haut degré et obtient

ainsi la sanction dernière. Par suite, les morales perplexes et

inconséquentes dont chaque société et chaque époque nous montrent des

exemples plus ou moins dissemblables, sont justifiées chacune en

particulier comme étant approximativement les meilleures possibles dans

les circonstances données.

Mais, par leurs définitions mêmes, de telles moralités appartiennent à

une conduite incomplète, et non à la conduite entièrement développée.

Nous avons vu que les ajustements d'actes à leurs fins qui, tout en

constituant les manifestations extérieures de la vie, favorisent la

continuation de la vie, tendent vers une certaine forme idéale dont

s'approche maintenant l'homme civilisé. Mais cette forme n'est pas

atteinte tant que continuent les agressions d'une société contre une

autre. Il importe peu que l'obstacle au développement complet de la vie

provienne de crimes de compatriotes ou de crimes d'étrangers; si ces

crimes se produisent, l'état que nous avons défini n'existe pas encore.

On arrive à la limite de l'évolution de la conduite pour les membres de

chaque société, seulement lorsque, cette limite ayant été atteinte aussi

par les membres d'autres sociétés, les causes d'antagonisme

international prennent fin en même temps que les causes d'antagonisme

entre individus.

Ayant reconnu ainsi, du point de vue sociologique, le besoin et

l'autorité de ces systèmes de morale qui changent en même temps que les

rapports entre les activités guerrières et les activités pacifiques,

nous avons à considérer, du même point de vue, le système de morale

propre à l'état où les activités pacifiques ne sont plus troublées.

51. Si, excluant toute idée de dangers ou d'obstacles provenant de

causes extérieures à une société, nous nous appliquons à spécifier les

conditions dans lesquelles la vie de chaque personne, et par suite de

l'agrégat, peut être la plus grande possible, nous arrivons à certaines

propositions simples qui, telles qu'elles sont ici posées, prennent la

forme de truismes.

En effet, comme nous l'avons vu, la définition de cette vie, la plus

haute qui accompagne la conduite complètement développée, exclut

elle-même tout acte d'agression, non seulement le meurtre, l'attaque à

main armée, le vol et généralement les offenses les plus graves, mais

les moindres offenses, telles que la diffamation, tout dommage causé à

la propriété et ainsi de suite. En portant directement atteinte à

l'existence individuelle, ces actes causent indirectement une

perturbation de la vie sociale. Les crimes contre les autres provoquent

un antagonisme en retour, et, s'ils sont nombreux, l'association perd

toute cohésion. Par suite, que l'on considère l'intégrité du groupe

lui-même comme fin, ou que la fin considérée soit l'avantage

définitivement assuré aux unités du groupe par la conservation de son

intégrité, ou encore que l'avantage immédiat de ses unités prises

séparément soit la fin considérée, la conséquence est la même: de

pareils actes sont en opposition avec l'achèvement de la fin. Que ces

inférences soient évidentes d'elles-mêmes et familières à tous (comme le

sont à la vérité les premières inférences tirées des données de toute

science qui arrive à la période déductive), ce n'est pas une raison pour

nous de passer légèrement sur ce fait extrêmement important que, du

point de vue sociologique, l'on voit les lois morales essentielles

découler comme corollaires de la définition d'une vie complète se

développant dans des conditions sociales.

Ce n'est cependant pas assez de respecter ces lois fondamentales de la

morale. Des hommes associés qui vivraient séparément sans se faire tort

les uns aux autres, mais sans s'assister non plus, ne recueilleraient de

leur association aucun autre avantage que de vivre en société. Si, alors

qu'il n'y a pas coopération pour des projets défensifs (ce qui est ici

exclu par hypothèse), il n'y a pas non plus coopération pour la

satisfaction des besoins, l'état social perd presque, sinon entièrement,

sa raison d'être. Il y a des peuples, il est vrai, qui vivent dans une

condition peu éloignée de celle-là, tels que les Esquimaux. Mais bien

que ces hommes, n'ayant pas besoin de s'unir pour la guerre qui leur est

inconnue, vivent de telle sorte que chaque famille soit essentiellement

indépendante des autres, il se présente cependant des occasions d'agir

en commun. En réalité, il est à peine possible de concevoir que des

familles puissent vivre les unes à côté des autres sans jamais se donner

un mutuel secours.

Néanmoins, que cet état existe réellement ou qu'on s'en rapproche

seulement dans certains pays, nous devons ici reconnaître comme

hypothétiquement possible un état dans lequel ces seules lois morales

fondamentales soient suivies, pour observer, sous leurs formes simples,

quelles sont les conditions négatives d'une vie sociale harmonique. Que

les membres d'un groupe social coopèrent ou non, certaines limitations à

leurs activités individuelles sont rendues nécessaires par leur

association, et, après les avoir reconnues comme se produisant en

l'absence de toute coopération, nous serons mieux préparés à comprendre

comment on s'y conforme lorsque la coopération commence.

52. En effet, que les hommes vivent ensemble d'une manière tout à fait

indépendante, en évitant seulement avec soin de s'attaquer, ou que,

passant de l'association passive à l'association active, ils réunissent

leurs efforts, leur conduite doit être telle que l'achèvement des fins

par chacun ne soit au moins pas empêché. Il devient évident que,

lorsqu'ils agissent en commun, non seulement il ne doit pas en résulter

plus de difficulté, mais au contraire plus de facilité, puisque, en

l'absence de ce résultat, à savoir de rendre une fin plus facile à

atteindre, il ne peut y avoir aucune raison d'agir en commun. Quelle

forme doivent donc prendre les empêchements mutuels quand la coopération

commence? ou plutôt quels sont, outre les empêchements mutuels primitifs

et déjà spécifiés, ces empêchements mutuels secondaires nécessaires pour

rendre la coopération possible?

Un homme qui, vivant dans l'isolement, emploie ses efforts à la

poursuite d'une fin, est dédommagé de cet effort en atteignant cette

fin, et arrive ainsi à avoir satisfaction. S'il dépense ses efforts sans

arriver à la fin voulue, il en résulte qu'il n'est pas satisfait. Etre

satisfait, ne pas l'être sont la mesure du succès et de l'insuccès dans

les actes par lesquels on soutient sa vie, puisque ce que l'on atteint

au prix d'un effort est quelque chose qui directement ou indirectement

favorise le développement de la vie, et par là compense l'effort; tandis

que si l'effort n'aboutit pas, rien ne paye la dépense que l'on a faite,

et la vie doit en souffrir en proportion. Que doit-il en résulter

lorsque les hommes unissent leurs efforts? La réponse sera plus claire

si nous prenons les formes successives de coopération dans l'ordre de

leur complexité croissante. Nous pouvons distinguer comme coopération

homogène: 1º celle dans laquelle des efforts égaux sont unis pour

obtenir des fins semblables dont on jouira simultanément. Comme

coopération non complètement homogène, nous pouvons distinguer: 2º celle

dans laquelle des efforts égaux sont unis pour obtenir des fins

semblables dont on ne jouira pas simultanément. Une coopération dont

l'hétérogénéité est plus marquée est: 3º celle dans laquelle des efforts

inégaux sont unis pour obtenir des fins semblables. Enfin arrive la

coopération qui est décidément hétérogène: 4º celle dans laquelle des

efforts différents sont unis pour obtenir des fins différentes.

La plus simple et la première de ces formes, dans laquelle des facultés

humaines, de même nature et de même degré, sont unies pour la poursuite

d'un bien auquel, lorsqu'il est obtenu, tous participent, est

représentée par un exemple très familier dans la poursuite d'une proie

par les hommes primitifs; cette forme la plus simple et la plus ancienne

d'une coopération industrielle est aussi celle qui diffère le moins de

la coopération guerrière; car les coopérateurs sont les mêmes, et les

procédés, également destructifs de la vie, sont analogues de part et

d'autre. La condition pour qu'une telle coopération puisse être

continuée avec succès est que les coopérateurs partagent également les

produits. Chacun pouvant ainsi se payer lui-même en nourriture pour

l'effort dépensé, et en outre atteindre certaines fins désirées, comme

d'entretenir sa famille, se trouve satisfait; il n'y a pas là

d'agression de l'un contre l'autre, et la coopération est harmonique.

Naturellement, le produit partagé ne peut être grossièrement

proportionné aux efforts particuliers unis pour l'obtenir; mais les

sauvages, comme cela doit être pour que la coopération soit harmonique,

reconnaissent en principe que les efforts combinés doivent séparément

rapporter des avantages équivalents, comme ils l'auraient fait s'ils

avaient été séparés. Bien plus, au delà du fait de recevoir des parts

égales en retour de travaux qui sont approximativement égaux, on

s'efforce ordinairement de proportionner l'avantage au mérite, en

assignant quelque chose de plus, sous la forme de la meilleure part ou

du trophée, à celui qui a tué le gibier. Evidemment, si l'on s'éloigne

trop de ce système de partager les avantages quand il y a eu partage

d'efforts, la coopération cesse. Chaque chasseur préférera faire le

mieux qu'il pourra pour son propre compte.

Passant de ce cas le plus simple de coopération à un cas qui n'est pas

tout à fait aussi simple,--cas dans lequel l'homogénéité est

incomplète--demandons-nous comment un membre d'un groupe peut être

conduit, sans cesser d'être satisfait, à prendre de la peine pour

atteindre un avantage dont, lorsqu'il sera atteint, un autre profitera

seul? Il est clair qu'il peut le faire, à la condition que l'autre

prendra dans la suite tout autant de peine pour qu'il puisse de même à

son tour profiter de l'avantage qui en résultera. Cet échange d'efforts

équivalents est la forme que prend la coopération sociale quand il n'y a

encore que peu ou point de division du travail, excepté entre les deux

sexes. Par exemple, les Bodos et les Dhimals «s'assistent mutuellement

l'un l'autre, à l'occasion, soit pour construire leurs maisons, soit

pour cultiver leurs champs.» Ce principe: Je vous aiderai si vous

m'aidez, ordinaire dans les peuplades simples où les occupations sont de

genre semblable et dont on se sert aussi à l'occasion dans des peuples

plus avancés, est un principe par lequel le rapport entre l'effort et

l'avantage n'est pas maintenu directement, mais bien indirectement. Car,

tandis que les activités humaines, lorsqu'elles s'exercent séparément,

ou s'unissent comme dans l'exemple donné plus haut, sont immédiatement

payées de leur effort par un avantage, dans cette dernière forme de

coopération, l'avantage obtenu par un effort s'échange contre un

avantage semblable que l'on recevra plus tard, lorsqu'on le demandera.

Dans ce cas comme dans le précédent, la coopération ne peut être

maintenue que si les conventions que l'on a tacitement faites sont

observées. Car si elles n'étaient pas habituellement observées, on

refuserait ordinairement de rendre le service demandé, et chacun

s'arrangerait de manière à agir pour son compte le mieux possible. Tous

les avantages que peut donner l'union des efforts pour faire ce qui

dépasse le pouvoir d'individus isolés, ne pourraient être obtenus.

Ainsi, à l'origine, l'observation des contrats qui sont implicitement

sinon expressément conclus devient une condition de la coopération

sociale, et par suite du développement social.

De ces formes simples de coopération dans lesquelles les travaux que les

hommes entreprennent sont du même genre, passons aux formes plus

complexes dans lesquelles ces travaux sont de genres différents. Lorsque

des hommes s'entr'aident pour bâtir des huttes ou pour abattre des

arbres, le nombre des jours de travail donnés maintenant par l'un à

l'autre est facilement balancé par un égal nombre de jours de travail

donnés par l'autre au premier. Mais lorsque la division du travail

commence, lorsqu'il vient à se faire des transactions entre l'un qui

fabrique des armes et l'autre qui prépare des peaux pour servir de

vêtements, ou entre celui qui cultive et celui qui pêche du poisson, il

n'est facile de mesurer leurs travaux ni au point de vue de leurs

quantités ni au point de vue de leurs qualités relatives; avec la

multiplication des occupations qui implique les variétés nombreuses

d'habileté et de puissance, il cesse d'y avoir quoi que ce soit qui

ressemble à une équivalence manifeste entre des efforts intellectuels et

des efforts physiques comparés les uns aux autres, ou entre leurs

produits. Il en résulte que la convention ne peut pas être considérée

comme toute faite, comme lorsqu'il s'agit d'échanger des choses de même

genre: il faut l'établir expressément. Si A consent à ce que B

s'approprie un produit de son habileté spéciale, à la condition qu'il

lui soit permis de s'approprier un produit différent de l'habileté

spéciale de B, il en résulte que, comme l'équivalence des deux produits

ne peut pas être déterminée par une comparaison directe de leurs

quantités et de leurs qualités, on doit bien s'entendre sur la quantité

de l'un de ces produits, qui peut être prise en échange d'une certaine

quantité de l'autre.

C'est donc par suite d'une convention volontaire, non plus tacite et

vague, mais déclarée et définie, que la coopération peut se continuer

harmonieusement, lorsque la division du travail s'est établie. Comme

dans la coopération la plus simple, où des efforts semblables étaient

unis pour assurer un bien commun, le mécontentement causé chez ceux qui,

après avoir dépensé leurs peines, n'obtiennent pas leur part du bien,

les porte à cesser toute coopération; comme dans une coopération plus

avancée, qui consiste dans l'échange de travaux égaux de même genre

fournis en différents temps, on se dégoûte de coopérer si l'on n'obtient

pas l'équivalent de travail que l'on était en droit d'attendre; de même,

dans cette coopération développée, si l'un manque de fournir à l'autre

ce qui avait été ouvertement reconnu comme étant d'une valeur égale au

travail ou au produit fourni, il en résulte que la coopération est

entravée par le mécontentement. Evidemment, lorsque les antagonismes

ainsi causés empêchent le développement des unités, la vie de l'agrégat

est mise en danger par l'amoindrissement de la cohésion.

53. Outre ces dommages relativement directs, spéciaux et généraux, il

faut noter des dommages indirects. Comme cela résulte déjà du

raisonnement du précédent paragraphe, non seulement l'intégration

sociale, mais encore la différenciation sociale est empêchée par la

rupture du contrat.

Dans la deuxième partie des _Principes de sociologie_, on a montré que

les principes fondamentaux de l'organisation sont les mêmes pour un

organisme individuel et pour un organisme social, parce qu'ils sont

composés l'un et l'autre de parties mutuellement dépendantes. Dans un

cas comme dans l'autre, l'hypothèse d'activités différentes exercées par

les membres composants est possible, à la condition seulement qu'ils

profitent séparément à des degrés convenables des activités les uns des

autres. Pour mieux voir ce qui en résulte par rapport aux structures

sociales, notons d'abord ce qui en résulte par rapport aux structures

individuelles.

Le bien-être d'un corps vivant implique un équilibre approximatif entre

la perte et la réparation. Si les activités entraînent une dépense qui

n'est pas compensée par la nutrition, le dépérissement s'ensuit. Si les

tissus peuvent emprunter au sang enrichi par la nourriture des

substances suffisantes pour remplacer celles que le travail a usées, la

vigueur peut se maintenir, et, si le gain excède la perte, il en résulte

un accroissement.

Ce qui est vrai du tout dans ses relations avec le monde extérieur n'est

pas moins vrai des parties dans leurs relations entre elles. Chaque

organe, comme l'organisme entier, se détériore par l'accomplissement de

sa fonction, et doit se restaurer avec les matériaux qui lui sont

apportés. Si la quantité des matériaux qui lui sont fournis par le

concours des autres organes est insuffisante, cet organe particulier

dépérit. S'ils sont en assez grande quantité, il peut conserver son

intégrité. S'ils sont en excès, il peut s'accroître. Dire que cet

arrangement constitue le contrat physiologique, c'est user d'une

métaphore qui ne semble pas juste et qui est essentiellement exacte. Car

les relations de structure sont réellement telles que, grâce à un

système régulateur central, chaque organe est approvisionné de sang en

proportion du travail qu'il fait. Comme on l'a marqué (_Principes de

sociologie_, § 254), les animaux bien développés sont constitués de

telle sorte que chaque muscle ou chaque viscère, quand il est appelé à

agir, envoie aux centres vaso-moteurs, à travers certaines fibres

nerveuses, une impulsion causée par son action; et alors, par d'autres

fibres nerveuses, se produit une impulsion qui cause une dilatation de

ses vaisseaux sanguins. C'est dire que toutes les autres parties de

l'organisme, lorsqu'elles exigent conjointement un travail d'un organe,

commencent aussitôt par le payer en sang. Dans l'état ordinaire

d'équilibre physiologique, la perte et le gain se balancent, et l'organe

ne change pas sensiblement. Si la somme de sa fonction est accrue dans

des limites assez modérées pour que les vaisseaux sanguins de cette

région puissent apporter une quantité de sang accrue dans la même

proportion, l'organe se développe; outre qu'il répare sa perte par son

gain, il fait un profit par le surplus de son activité; il est ainsi en

état, grâce au développement de sa structure, de faire face à des

demandes supplémentaires. Mais, si les demandes qui lui sont faites

deviennent si grandes que les matériaux fournis ne puissent suffire à la

dépense, soit parce que les vaisseaux sanguins de la région ne sont pas

assez larges, soit pour une autre cause, l'organe commence à décroître

par suite de l'excès de la perte par rapport à la réparation: il se

produit alors ce que l'on appelle une atrophie. Or, puisque chacun des

organes doit ainsi être payé en nourriture pour ses services par les

autres, il s'ensuit que le balancement d'un équilibre convenable entre

leurs demandes et leurs recettes respectives est requis, directement

pour le bien-être de chaque organe et indirectement pour le bien-être de

l'organisme. Car, dans un tout formé de parties mutuellement

dépendantes, ce qui empêche l'accomplissement légitime du devoir d'une

partie réagit d'une manière funeste sur toutes les parties.

Avec un changement convenable des termes, ces propositions et ces

inférences sont vraies pour une société. La division sociale du travail,

qui est parallèle à tant d'autres égards à la division physiologique du

travail, lui est parallèle aussi à cet égard. Comme on l'a montré tout

au long dans les _Principes de sociologie_ (deuxième partie) chaque

ordre de fonctionnaires et chaque ordre de producteurs, accomplissant

séparément quelque action ou fabriquant quelque article non pour

satisfaire directement à leurs besoins, mais pour satisfaire à ceux de

leurs concitoyens en général qui sont occupés autrement, ne peuvent

continuer à le faire qu'autant que les efforts dépensés et le profit

qu'ils en retirent sont approximativement équivalents. Les organes

sociaux, comme les organes individuels, restent stationnaires s'ils

jouissent en des proportions normales des avantages produits par la

société considérée comme un tout. Si les demandes faites à une industrie

ou à une profession s'accroissent d'une manière inusitée, et si ceux qui

y sont engagés font des profits excessifs, un plus grand nombre de

citoyens s'adonnent à cette industrie ou à cette profession, et la

structure sociale que leurs membres constituent se développe; au

contraire, la diminution des demandes, et par suite des profits, ou

conduit leurs membres à chercher d'autres carrières, ou arrête les

accessions nécessaires pour remplacer ceux qui meurent, et la structure

dépérit. Ainsi se maintient entre les forces des parties composantes la

proportion qui peut le mieux produire le bien-être du tout.

Remarquez maintenant que la condition première pour arriver à ce

résultat est d'observer le contrat. Si les membres d'une partie

manquent souvent de payer ou ne payent pas la somme convenue, alors,

comme les uns sont ruinés et que les autres renoncent à leur occupation,

la partie diminue, et, si auparavant elle était simplement capable de

remplir son devoir, elle en est incapable maintenant, et la société

souffre. Ou bien si les besoins sociaux donnent un grand accroissement à

une fonction, et que les membres qui la remplissent soient mis en état

d'obtenir pour leurs services des prix extraordinairement élevés, la

fidélité aux engagements pris de leur payer ces prix élevés est le seul

moyen d'attirer à cette partie un nombre de membres supplémentaires

assez considérable pour la rendre capable de suffire à l'augmentation

des demandes. Car les citoyens ne viendront pas à cette partie s'ils

s'aperçoivent que les hauts prix dont on est convenu ne sont pas payés.

Ainsi, en un mot, la base de toute coopération est la proportion établie

entre les bénéfices reçus et les services rendus. Sans cela, il ne peut

y avoir de division physiologique du travail; sans cela, il ne peut y

avoir de division sociologique du travail. Et puisque la division du

travail, physiologique ou sociologique, profite au tout et à chaque

partie, il en résulte que le bien-être à la fois spécial et général

dépend du maintien des arrangements qui lui sont nécessaires. Dans une

société, de pareils arrangements sont maintenus seulement si les

marchés, exprès ou tacites, sont observés. De telle sorte qu'outre cette

première condition pour la coexistence harmonique des membres d'une

société, à savoir que les unités qui la composent ne doivent pas

s'attaquer directement les unes les autres, il y a cette seconde

condition qu'elles ne doivent pas s'attaquer indirectement en violant

les conventions.

54. Mais nous avons maintenant à reconnaître que l'observation complète

de ces conditions, primitives et dérivées, ne suffit pas. La coopération

sociale peut être telle que personne ne soit empêché d'obtenir la

récompense normale de ses efforts, que chacun, au contraire, soit aidé

par un échange équitable de services, et cependant il peut encore rester

beaucoup à faire. Il y a une forme théoriquement possible de société,

purement industrielle dans ses activités, qui, tout en s'approchant de

l'idéal moral dans son code de conduite plus qu'aucune autre société non

purement industrielle, n'atteint pas pleinement cet idéal.

Car si l'industrialisme veut que la vie de chaque citoyen soit telle

qu'elle puisse se passer sans agressions directes ou indirectes contre

les autres citoyens, il n'exige pas que la vie de chacun soit telle

qu'elle favorise directement le développement de celle des autres. Ce

n'est pas une conséquence nécessaire de l'industrialisme, en tant qu'il

est ainsi défini, que chacun, outre les avantages procurés et reçus par

l'échange des services, procure ou reçoive d'autres avantages. On peut

concevoir une société formée d'hommes dont la vie soit parfaitement

inoffensive, qui observent scrupuleusement leurs contrats, qui élèvent

avec soin leurs enfants, et qui cependant, en ne se procurant aucun

avantage au delà de ceux dont ils sont convenus, n'atteignent pas à ce

degré le plus élevé de la vie qui n'est possible qu'autant que l'on rend

des services gratuits. Des expériences journalières prouvent que chacun

de nous s'exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens,

si personne ne nous donnait une assistance sans retour. La vie de chacun

de nous serait plus ou moins compromise s'il nous fallait sans secours

et par nous seuls affronter tous les hasards. En outre, si personne ne

faisait rien de plus pour ses concitoyens que ce qui est exigé pour la

stricte observation d'un contrat, les intérêts privés souffriraient de

cette absence de tout souci pour les intérêts publics. La limite de

l'évolution de la conduite n'est donc pas atteinte, jusqu'à ce que, non

content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard des

autres, on soit capable d'efforts spontanés pour contribuer au bien-être

des autres.

On peut montrer que la forme de nature qui ajoute ainsi la bienfaisance

à la justice est une forme que produit l'adaptation à l'état social.

L'homme social n'a pas encore mis sa constitution en harmonie avec les

conditions qui forment la limite de l'évolution, tant qu'il reste de la

place pour l'accroissement de facultés qui, par leur exercice, causent

aux autres un avantage positif et à l'individu lui-même une

satisfaction. Si la présence d'autres hommes, en mettant certaines

limites à la sphère d'activité de chacun, ouvre certaines autres sphères

d'activité dans lesquelles les sentiments, tout en arrivant à leur

propre fin, n'ôtent rien, mais ajoutent aux fins des autres, de

semblables sphères seront fatalement occupées. La reconnaissance de

cette vérité cependant ne nous oblige pas à modifier beaucoup la

conception de l'état industriel exposée plus haut, puisque la sympathie

est la racine à la fois de la justice et de la bienfaisance.

55. Ainsi le point de vue sociologique de la morale complète les points

de vue physique, biologique et psychologique, en permettant de découvrir

les seules conditions dans lesquelles des activités associées peuvent

s'exercer de telle sorte que la vie complète de chacun s'accorde avec la

vie complète de tous et la favorise.

A l'origine, le bien-être de groupes sociaux, ordinairement en

antagonisme avec d'autres groupes semblables, prend le pas sur le

bien-être individuel, et les règles de conduite, auxquelles on doit

alors se conformer, empêchent le complet développement de la vie

individuelle, pour que la vie générale puisse être conservée. En même

temps, les règles doivent satisfaire autant que possible aux droits de

la vie individuelle, puisque le bien-être de l'agrégat dépend, dans une

large proportion, du bien-être des unités.

A mesure que les sociétés deviennent moins dangereuses les unes pour les

autres, le besoin de subordonner les existences individuelles à la vie

générale décroît, et, quand on approche d'un état pacifique, la vie

générale, dont le but éloigné a été dès le commencement de favoriser les

existences individuelles, fait de ce but son but prochain.

Pendant la transition, des compromis successifs sont rendus nécessaires

entre le code moral qui affirme les droits de la société contre ceux des

individus et le code moral qui affirme les droits de l'individu contre

ceux de la société. Evidemment, aucun de ces compromis, bien qu'ils

aient de l'autorité pour un temps, n'a d'expression durable ou

définitive.

Par degrés, à mesure que la guerre diminue; par degrés, à mesure que la

coopération imposée par la force, indispensable pour lutter avec les

ennemis du dehors, perd de sa nécessité et fait place à la coopération

volontaire qui contribue efficacement à assurer la conservation

intérieure, le code de conduite qui implique une coopération volontaire

devient de plus en plus clair. Et ce code final, permanent, peut seul

être formulé en termes définitifs; il constitue ainsi la science de la

morale, par opposition à la morale empirique.

Les traits essentiels d'un code sous lequel le développement complet de

la vie est assuré par une coopération volontaire, peuvent être indiqués

simplement. Ce qui est essentiellement exigé, c'est que les actes utiles

à la vie que chacun peut accomplir lui rapportent séparément les sommes

et les sortes d'avantages auxquels ils tendent naturellement; cela

suppose d'abord qu'il ne souffrira dans sa personne ou sa propriété

aucune agression directe, et, en second lieu, qu'il ne souffrira aucune

agression indirecte par violation de contrat. L'observation de ces

conditions négatives de toute coopération volontaire ayant facilité la

vie au plus haut degré par l'échange de services dont on est convenu, la

vie doit être en outre favorisée par l'échange de services qui n'ont été

l'objet d'aucune convention, le plus haut développement de la vie étant

atteint seulement lorsque, non contents de s'aider mutuellement à rendre

leur vie complète par une assistance réciproque spécifiée, les hommes

s'aident encore autrement à rendre mutuellement leur vie complète.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 23 / 41 题