LE POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE

40. Dans le chapitre précédent, nous avons déjà traité des sentiments

dans leurs rapports avec la conduite, mais en ne considérant que leur

aspect physiologique. Dans ce chapitre, au contraire, nous n'avons pas à

nous occuper des connexions constitutionnelles entre les

sentiments,--considérés comme nous portant à agir ou comme nous en

détournant,--et les avantages physiques à atteindre ou les dommages à

éviter; nous ne parlerons pas non plus de la réaction des sentiments sur

l'organisme, comme nous mettant, ou non, en état d'agir à l'avenir. Nous

avons à étudier les plaisirs et les peines, sensationnels ou

émotionnels, considérés comme motifs réfléchis, comme engendrant une

adaptation consciente de certains actes à certaines fins.

41. L'acte psychique rudimentaire, non encore distinct de l'acte

physique, implique une excitation et un mouvement. Dans un être d'un

type inférieur, le contact de la nourriture excite la préhension. Chez

un être d'un ordre un peu plus élevé, l'odeur d'une substance nutritive

détermine un mouvement du corps vers cette substance. Là où existe une

vision rudimentaire, une diminution soudaine de lumière, impliquant le

passage d'un grand objet, cause des mouvements musculaires convulsifs

qui éloignent ordinairement le corps de la source du danger. Dans chacun

de ces cas, nous pouvons distinguer quatre facteurs. Il y a (_a_) la

propriété de l'objet extérieur qui affecte primitivement l'organisme, la

saveur, l'odeur ou l'opacité. Lié avec cette propriété, il y a dans

l'objet extérieur le caractère (_b_) qui rend avantageuse ou la prise de

cet objet ou la fuite pour s'en éloigner. Dans l'organisme, il y a

(_c_) l'impression ou la sensation que la propriété (_a_) produit, en

agissant comme stimulus. Enfin, il y a, lié avec ce stimulus, le

changement moteur (_d_) par lequel est effectuée ou la prise ou la

fuite.

La psychologie doit surtout s'occuper de la connexion qui s'établit

entre le rapport _ab_ et le rapport _cd_, sous toutes les formes que

prennent ces rapports dans le cours de l'évolution. Chacun des facteurs,

et chacun des rapports, se développe davantage à mesure que

l'organisation fait des progrès. Au lieu d'être simple, ce qui

représente l'attribut _a_ devient souvent, dans le milieu d'un animal

supérieur, un groupe d'attributs, tels que la grandeur, la forme, les

couleurs, les mouvements d'un être éloigné qui est dangereux. Le facteur

_b_, avec lequel est associée cette combinaison d'attributs, devient

l'ensemble de caractères, de pouvoirs, d'habitudes, qui en font un

ennemi. Le facteur _c_ devient une collection de sensations visuelles

coordonnées les unes avec les autres et avec les idées et les sentiments

qu'a fait naître l'expérience d'ennemis de ce genre, et constituant un

motif de fuite; tandis que _d_ devient la série compliquée, et souvent

prolongée, de courses, de sauts, de détours, de plongeons, etc.,

nécessaires pour échapper à un ennemi.

Dans la vie humaine, nous trouvons les mêmes quatre facteurs extérieurs

et intérieurs, plus multiformes encore et complexes dans leur

composition et leurs connexions. L'assemblage entier des attributs

physiques _a_, présentés par un domaine mis en vente, défie toute

énumération, et l'assemblage des avantages divers _b_, qui résultent de

ces attributs, ne peut pas non plus être brièvement spécifié. Les

perceptions et les idées, suivant que cette propriété plaît ou ne plaît

pas, _c_, qui sont causées par son aspect, et qui, en se combinant et se

recombinant, finissent par former une raison pour l'acheter, font un

tout trop considérable et trop complexe pour qu'on puisse le décrire;

enfin les formalités légales, pécuniaires ou autres qu'il faut remplir

pour acquérir ce domaine et en prendre possession, sont à peine moins

nombreuses et moins compliquées.

Nous ne devons pas non plus oublier que non seulement les facteurs, mais

encore les rapports entre ces facteurs, deviennent plus complexes en

proportion des progrès de l'évolution. Primitivement, _a_ est

directement et simplement en rapport avec _b_, tandis que _c_ est

directement et simplement en rapport avec _a_. Mais à la fin, les

connexions entre _a_ et _b_, et entre _c_ et _d_, deviennent très

indirectes et très compliquées. D'un côté,--notre premier exemple le

prouve,--la saveur et la propriété nutritive sont étroitement liées

ensemble, comme le sont aussi la stimulation causée par l'une et la

contraction qui utilise l'autre. Mais, on peut s'en rendre compte dans

le dernier exemple, la connexion entre les traits visibles d'une

propriété et les caractères qui en constituent la valeur est à la fois

éloignée et compliquée, tandis que le passage du motif très complexe de

l'acquéreur aux nombreuses actions des organes sensitifs et moteurs,

actions complexes elles-mêmes, par lesquelles s'effectue l'acquisition,

se fait au moyen d'un plexus compliqué de pensées et de sentiments qui

constitue sa décision.

Cette explication permettra de saisir une vérité présentée autrement

dans les _Principes de psychologie_. L'esprit se compose de sentiments

et de relations entre les sentiments. Par une combinaison des relations,

et des idées de relations, naît l'intelligence. Par une combinaison des

sentiments, et des idées de sentiments, naît l'émotion. Toutes choses

égales d'ailleurs, la grandeur de l'évolution de l'intelligence ou de

l'émotion est proportionnelle à la grandeur de la combinaison. Une des

propositions nécessaires qui en résultent, c'est que la connaissance est

d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de l'action réflexe, et

l'émotion d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de la

sensation.

Maintenant, parmi les divers corollaires de cette large vue de

l'évolution psychologique, cherchons ceux qui concernent les motifs et

les actes classés comme moraux ou immoraux.

42. Le processus mental par lequel, dans un cas quelconque, l'adaptation

des actes aux fins s'effectue, et qui, sous ses formes les plus élevées,

devient le sujet des jugements moraux, ce processus peut se diviser en

deux: d'abord l'apparition du sentiment ou des sentiments qui

constituent le motif, ensuite celle de la pensée ou des pensées par

lesquelles le motif prend un corps et aboutit à l'action. Le premier de

ces éléments, une excitation à l'origine, devient une sensation simple;

ensuite une sensation composée; ensuite un groupe de sensations

partiellement présentatives et partiellement représentatives, formant

une émotion naissante; ensuite un groupe de sensations exclusivement

idéales ou représentatives, formant une émotion proprement dite; ensuite

un groupe de groupes pareils, formant une émotion composée; puis il

devient enfin une émotion encore plus développée, composée des formes

idéales de ces émotions composées. L'autre élément, commençant au

passage immédiat d'un simple stimulus à un simple mouvement appelé

action réflexe, arrive bientôt à comprendre un ensemble de décharges

associées de stimulations produisant des mouvements associés,

constituant un instinct. Par degrés naissent des combinaisons plus

complexes de stimulus, variables dans une certaine mesure en leurs modes

d'union, conduisant à des mouvements complexes pareillement variables

dans leurs adaptations; de là de temps en temps, des hésitations dans

les processus sensori-moteurs. Bientôt vient une phase dans laquelle les

groupes combinés d'impressions, non présents tous ensemble, aboutissent

à des actions qui ne sont pas toutes simultanées; elles impliquent une

représentation des résultats, ou la pensée. Ensuite arrivent d'autres

phases où des pensées diverses ont le temps de passer avant que les

motifs composites produisent les actions appropriées. A la fin

apparaissent ces longues délibérations pendant lesquelles on pèse les

probabilités de diverses conséquences, et l'on balance les incitations

des sentiments corrélatifs; ces opérations constituent un jugement

calme. Il sera facile de voir que, sous l'un ou l'autre de leurs

aspects, les dernières formes du processus mental sont les plus hautes,

au point de vue moral et à tous les points de vue.

Depuis le début en effet, une complication de la sensibilité a

accompagné de meilleurs et de plus nombreux ajustements d'actes à leurs

fins, comme l'a fait aussi une complication du mouvement, et une

complication du processus coordinateur ou intellectuel qui unit les

deux. D'où il suit que les actes caractérisés par les motifs les plus

complexes et les pensées les plus développées, sont ceux qui ont

toujours eu le plus d'autorité pour la direction de la conduite.

Quelques exemples éclairciront cela.

Voici un animal aquatique guidé par l'odeur d'une matière organique vers

des choses qui servent à sa nourriture; mais le même animal, dépourvu de

tout autre guide, est à la merci d'animaux plus gros qui rôdent aux

environs. En voici un autre, guidé aussi par l'odeur vers sa nourriture,

mais qui possède une vision rudimentaire et qui est ainsi rendu capable

de s'éloigner vivement d'un corps mobile répandant cette odeur, dans les

cas où ce corps est assez gros pour produire un obscurcissement soudain

de la lumière: car c'est ordinairement alors un ennemi. Evidemment il

sauvera souvent sa vie en obéissant au dernier stimulus, qui est aussi

le plus élevé, au lieu de suivre le premier et le moins élevé.

Observons à un étage plus élevé un conflit parallèle. Voici un animal

qui en poursuit d'autres pour en faire sa proie, et qui, faute

d'expérience, ou parce qu'il est poussé par l'excès de la faim,

s'attaque à un ennemi plus fort que lui et se fait tuer. En voici un

autre, au contraire, qui est poussé par une faim aussi violente, mais,

soit par son expérience individuelle, soit par les effets d'une

expérience héréditaire, ayant conscience du danger à la vue d'un animal

plus fort que lui, il est détourné par là de l'attaquer et sauve sa vie

en subordonnant le premier motif, consistant en sensations nées du

besoin, au second motif, consistant en sentiments idéaux, distincts ou

vagues.

En nous élevant immédiatement de ces exemples de conduite chez les

animaux à des exemples de conduite humaine, nous verrons que les

contrastes entre l'inférieur et le supérieur ont habituellement les

mêmes traits. Le sauvage du type le plus bas dévore toute la nourriture

que lui procure la chasse de chaque jour: affamé le lendemain, il devra

peut-être supporter pendant plusieurs jours les tortures de la faim. Le

sauvage supérieur, concevant avec plus de vivacité les souffrances qui

l'attendent s'il ne trouve pas de gibier, est détourné par ce sentiment

complexe de donner une entière satisfaction à son sentiment simple.

L'inertie résultant du défaut de prévoyance et l'activité produite par

une légitime prévoyance s'opposent de la même manière. L'homme primitif,

mal équilibré et gouverné par les sensations du moment, ne fera rien

tant qu'il ne lui faudra pas échapper à des souffrances actuelles; mais

l'homme un peu avancé, capable d'imaginer plus distinctement les

plaisirs et les souffrances à venir, est poussé par la pensée de ces

biens et de ces maux à surmonter son amour du bien-être; la décroissance

de la misère et de la mortalité résulte de cette prédominance des

sentiments représentatifs sur les sentiments présentatifs.

Sans insister sur le fait que, parmi les hommes civilisés, le même

contraste existe entre ceux qui mènent la vie des sens et ceux dont la

vie est largement remplie de plaisirs qui ne sont pas du genre sensuel,

je veux marquer seulement qu'il y a des contrastes analogues entre la

direction donnée par les sentiments représentatifs les moins complexes

ou les émotions de l'ordre le plus bas, et la direction donnée par les

sentiments représentatifs les plus complexes ou les émotions de l'ordre

le plus élevé. Lorsque, sous l'influence de l'amour de la

propriété,--sentiment représentatif qui, agissant dans de justes bornes,

conduit au bien-être,--le voleur prend le bien d'un autre homme, son

action est déterminée par l'imagination de certains plaisirs immédiats

de genres relativement simples, plutôt que par l'imagination moins nette

de peines possibles qui sont plus éloignées et de genres relativement

complexes. Mais, chez l'homme consciencieux, il y a un motif adéquat de

retenue, encore plus représentatif dans sa nature, renfermant non

seulement les idées de châtiment, de déshonneur et de ruine, mais aussi

l'idée des droits de la personne qui a la propriété, et des souffrances

que lui causerait la perte de son bien: le tout est joint à une aversion

générale pour les actes nuisibles aux autres, aversion qui naît des

effets héréditaires de l'expérience. Nous voyons ici à la fin, comme

nous l'avons vu en commençant, que, tout compte fait, la direction

donnée par le sentiment le plus complexe conduit mieux au bien-être que

la direction donnée par le sentiment le plus simple.

Il en est de même des coordinations intellectuelles par lesquelles les

stimulus aboutissent aux mouvements. Les actes du genre le plus bas,

appelés réflexes,--dans lesquels une impression faite sur un nerf

afférent produit à travers un nerf efférent une décharge qui engendre la

contraction,--révèlent un ajustement très limité d'actes à leurs fins:

l'impression étant simple, et simple aussi le mouvement qui en résulte,

la coordination interne est simple elle-même.

Il est évident que si plusieurs sens peuvent être affectés en même temps

par un objet extérieur, et si les mouvements provoqués par lui sont

combinés d'une manière différente selon que cet objet appartient à un

genre ou à un autre, les coordinations intermédiaires deviennent

nécessairement plus compliquées. Il est évident aussi que tout progrès

dans l'évolution de l'intelligence, servant toujours à mieux assurer la

conservation de l'être, présente le même trait général. Les adaptations

par lesquelles les actions plus compliquées s'approprient à des

circonstances plus compliquées impliquent des coordinations plus

complexes, par suite plus délibérées et plus conscientes. Lorsque nous

arrivons aux hommes civilisés, qui, dans leurs affaires journalières,

pèsent un grand nombre de données ou de conditions, et adaptent leurs

procédés à des conséquences variées, nous voyons que les actions

intellectuelles, devenues ce que nous appelons des jugements, sont à la

fois très élaborées et très délibérées.

Voyons maintenant ce qui touche à l'autorité relative des motifs. En

montant des créatures les plus basses jusqu'à l'homme, et des types les

plus grossiers de l'humanité jusqu'aux plus élevés, la force de

conservation s'est accrue par la subordination d'excitations simples à

des excitations composées, par la subordination de sensations actuelles

à des idées de sensations à venir, par le fait de soumettre les

sentiments présentatifs aux sentiments représentatifs, et les sentiments

représentatifs aux sentiments re-représentatifs. A mesure que la vie

s'est développée, la sensibilité concomitante est devenue de plus en

plus idéale; parmi les sentiments produits par la combinaison des idées,

les plus élevés, ceux qui se sont développés les derniers, sont les

sentiments recomposés ou doublement idéaux. Considérés comme guides, les

sentiments ont donc une autorité d'autant plus grande que, par leur

complexité et leur idéalité, ils s'éloignent davantage de simples

sensations et de simples appétits.

On découvre une autre conséquence en étudiant le côté intellectuel des

processus psychiques par lesquels des actes sont adaptés à des fins.

Quand ils sont peu élevés et simples, ils ne comprennent que la

direction d'actes immédiats par des stimulus immédiats; le tout dans les

cas de ce genre ne dure qu'un moment, et ne se rapporte qu'à un résultat

prochain. Mais, avec le développement de l'intelligence et

l'accroissement de l'idéalité des motifs, les fins auxquelles les actes

sont adaptés cessent d'être exclusivement immédiates. Les motifs, plus

idéaux, se rapportent à des fins plus éloignées; à mesure qu'on

s'approche des types les plus élevés, les fins actuelles se subordonnent

d'une manière croissante à ces fins futures que les motifs idéaux ont

pour objet. Il en résulte une certaine présomption en faveur d'un motif

qui se rapporte à un bien éloigné, en comparaison d'un motif qui se

rapporte à un bien prochain.

43. Outre les diverses influences favorisant la croyance ascétique qu'il

est nuisible de faire des choses agréables, et avantageux de supporter

des choses désagréables, j'ai donné à entendre dans le chapitre

précédent, qu'il restait à déterminer une influence dont la source est

plus profonde. Cette influence a été indiquée dans les paragraphes

précédents.

En effet, la vérité générale que la direction donnée par des plaisirs

simples et des peines simples, comme il s'en produit suivant qu'on

satisfait ou non aux besoins du corps, ne vaut pas, à certains points de

vue, la direction donnée par les peines et les plaisirs nés des

sentiments complexes idéaux, cette vérité a conduit à penser qu'il

fallait mépriser les inclinations provenant des besoins du corps. En

outre, la vérité générale que la poursuite de satisfactions prochaines

est, sous un rapport, inférieure à la poursuite de satisfactions

éloignées, a conduit à croire que les satisfactions prochaines doivent

être regardées comme de peu de prix.

Dans les premières phases de chaque science, les généralisations

auxquelles on arrive ne sont pas assez déterminées. Les formules

distinctes pour exprimer les vérités reconnues ne s'établissent

qu'ensuite par la limitation des formules indistinctes. La vision

physique apprécie seulement d'abord les traits les plus marqués des

objets et conduit ainsi à de grossières classifications que la vision

perfectionnée, impressionnable par de plus petites différences, doit

ensuite corriger; il en est de même pour la vision mentale en ce qui

concerne les vérités générales: des inductions, formulées d'abord avec

beaucoup trop de généralité, ont à compter plus tard avec le scepticisme

et l'observation critique qui les restreignent, en s'appuyant sur des

différences non encore remarquées. Par suite, nous pouvons nous attendre

à trouver que les conclusions courantes en morale vont trop loin. Ces

croyances dominantes en morale, admises également par les moralistes de

profession et par tout le monde en général, sont devenues erronées, par

trois procédés différents, faute de détermination suffisante.

D'abord, il n'est pas exact que l'autorité des sentiments les plus bas

comme guides soit toujours inférieure à l'autorité des sentiments les

plus élevés; elle est au contraire souvent supérieure. Il se présente

tous les jours des occasions où il faut obéir aux sensations plutôt

qu'aux sentiments. Que quelqu'un s'avise de rester une nuit entière

exposé tout nu à une tempête de neige, ou de passer une semaine sans

manger, ou de tenir la tête dix minutes sous l'eau, et il verra que les

plaisirs et les souffrances ayant un rapport direct avec la conservation

de la vie ne peuvent se subordonner entièrement aux plaisirs et aux

souffrances qui ont avec la conservation de la vie un rapport indirect.

Bien que dans plusieurs cas la direction donnée par les sentiments

simples soit plus nuisible que la direction donnée par les sentiments

complexes, dans d'autres cas la direction des sentiments complexes est

plus fatale que celle des sentiments simples; et dans un grand nombre de

cas leur autorité relative sur la conduite est indéterminée. Admettons

que, chez un homme poursuivi, les sentiments de protestation qui

accompagnent un effort intense et prolongé doivent, pour la conservation

de la vie, être subordonnés à la crainte inspirée par ceux qui le

poursuivent; cependant, s'il persiste jusqu'à ce qu'il tombe,

l'épuisement qui en résulte causera peut-être la mort, tandis

qu'autrement, si la poursuite avait cessé, la mort ne serait peut-être

pas survenue. Supposons qu'une veuve laissée dans la pauvreté doive se

refuser à elle-même ce qu'il lui faut donner à ses enfants pour sauver

leur vie; cependant, si ce dévouement va trop loin, il peut en résulter

que les enfants seront entièrement privés non seulement de toute

nourriture, mais encore de toute protection. Supposons que, en exerçant

son cerveau du matin au soir, un homme qui a des embarras d'argent

doive mépriser la révolte de ses sensations corporelles pour obéir au

désir que sa conscience lui impose de payer toutes ses dettes; cependant

il peut pousser la sujétion des sentiments simples vis-à-vis des

sentiments complexes au point d'altérer sa santé et de faillir ainsi

malgré lui à cette tâche qu'il aurait remplie en diminuant un peu cette

sujétion. Il est donc clair que la subordination des sentiments les plus

bas doit être une subordination conditionnelle. La suprématie des

sentiments les plus élevés doit être une suprématie limitée.

La généralisation ordinaire pèche par excès à un autre point de vue. La

vie, on l'a vu, est d'autant plus élevée que les sentiments simples

présentatifs sont plus sous le contrôle des sentiments composés

représentatifs; à cette vérité, on joint, comme des corollaires

légitimes, des propositions qui n'en découlent point. La conception

courante c'est, non pas seulement que l'inférieur doit être subordonné

au supérieur quand ils sont en conflit, mais que l'inférieur doit être

méprisé même lorsqu'il n'y a pas conflit. La tendance produite par le

progrès des idées morales, à condamner l'obéissance aux sentiments

inférieurs quand les sentiments supérieurs protestent, a fait naître une

tendance à condamner les sentiments inférieurs pris en eux-mêmes. «Je

crois réellement qu'elle fait ce qu'elle fait parce qu'elle aime à le

faire,» me disait un jour une dame en parlant d'une autre, et la forme

de l'expression, comme le ton, dénotait la croyance non seulement qu'une

telle manière d'agir est mauvaise, mais encore qu'elle devait paraître

mauvaise à tout le monde.

Il y a là une idée très répandue, bien qu'en pratique elle reste

ordinairement sans effet, et produise seulement différentes formes

accidentelles d'ascétisme: tel est par exemple le cas de ceux qui

regardent comme tout à fait courageux et salutaire de se passer de

pardessus pendant l'hiver ou de continuer à se baigner en plein air. En

général, les sentiments agréables qui accompagnent la satisfaction

légitime des besoins du corps sont acceptés: il est assez nécessaire, il

est vrai, de les accepter.

Mais, oubliant ces contradictions dans la pratique, les hommes laissent

paraître une vague idée qu'il y aurait quelque chose de dégradant, ou de

nuisible, ou tous les deux à la fois, à faire ce qui est agréable, à

éviter ce qui est désagréable. «Agréable, mais mauvais,» c'est une

expression fréquemment employée pour faire entendre que ces deux termes

ont une connexion naturelle. Comme nous l'avons indiqué plus haut, de

pareilles croyances supposent une intelligence confuse de la vérité

générale que les sentiments composés et représentatifs ont, tout compte

fait, une autorité plus haute que les sentiments simples et

présentatifs. Comprise avec discernement, cette vérité implique que

l'autorité des sentiments simples, ordinairement moindre que celle des

sentiments composés, mais quelquefois plus grande, doit être

habituellement acceptée quand les sentiments composés ne s'y opposent

pas.

Ce principe de subordination est mal compris encore d'une troisième

manière. Un des contrastes entre les sentiments développés les premiers

et les sentiments développés en dernier lieu, consiste en ce qu'ils se

rapportent respectivement aux effets les plus immédiats des actions ou à

leurs effets les plus éloignés; en principe général, la direction donnée

par ce qui est proche est inférieure à la direction donnée par ce qui

est éloigné. Il en est résulté la croyance que les plaisirs du présent

doivent être sacrifiés à ceux de l'avenir, indépendamment du genre de

ces plaisirs. Nous en voyons une preuve dans la maxime souvent répétée

aux enfants, quand ils prennent leurs repas, à savoir qu'ils devraient

en garder le meilleur morceau pour la fin; on gronde l'imprévoyant qui

cède à la première impulsion, et l'on donne à entendre par là, sans

l'enseigner expressément, que le même plaisir a plus de prix quand on le

réserve. On peut suivre cette manière de penser à travers les actes de

chaque jour, non pas assurément chez tous les hommes, mais chez ceux que

l'on distingue comme prudents et bien réglés dans leur conduite. L'homme

d'affaires, qui dévore son déjeuner pour ne pas manquer le train, qui

avale une sandwich vers le milieu de la journée et prend un dernier

repas quand il est trop fatigué pour jouir du repos du soir, mène une

vie où non seulement les besoins du corps, mais aussi les besoins nés de

goûts et de sentiments plus élevés sont méprisés autant qu'ils peuvent

l'être, et tout cela pour atteindre des fins éloignées! encore

trouverez-vous, si vous demandez quelles sont ces fins éloignées, dans

le cas où il n'y a pas d'enfants à établir, qu'elles consistent

simplement dans la conception d'une vie plus confortable pour un temps à

venir. L'idée qu'il est mal de chercher des jouissances immédiates, et

qu'il est bien d'en chercher quelques-unes seulement si elles sont

éloignées, cette idée est tellement enracinée qu'un homme d'affaires

après avoir pris part à une partie de plaisir, essaye parfois de

défendre sa conduite. Il veut prévenir les jugements défavorables de ses

amis en expliquant que l'état de sa santé l'a forcé à se donner un jour

de congé. Néanmoins, si vous l'interrogez sur son avenir, vous trouvez

que son ambition est de se retirer le plus tôt possible et de se donner

tout entier aux plaisirs qu'il a maintenant presque honte de se

permettre.

La vérité générale découverte par l'étude de l'évolution de la conduite,

au-dessous de l'homme et dans l'homme, à savoir que, pour la

conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs

doivent être contrôlés par les sentiments développés les derniers,

composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les

hommes, dans le cours de la civilisation; mais nécessairement elle l'a

été d'abord d'une manière trop confuse. La conception commune, qui se

trompe en supposant illimitée l'autorité du sentiment supérieur sur

l'inférieur, pèche aussi en admettant que l'on doit résister à la loi de

l'inférieur même quand elle n'est pas en opposition avec la loi du

supérieur, et elle pèche encore par la supposition qu'un plaisir donnant

lieu à une tendance convenable, quand il est éloigné, ne donne pas lieu

à une tendance semblable s'il est prochain.

44. Sans le dire explicitement, nous avons ainsi suivi la genèse de la

conscience morale. Car le trait incontestablement essentiel de la

conscience morale c'est le contrôle de certain sentiment ou de certains

sentiments par un autre sentiment ou par plusieurs.

Chez les animaux supérieurs, nous pouvons voir assez distinctement le

conflit des sentiments et la sujétion des plus simples aux plus

composés: ainsi lorsqu'un chien résiste à la tentation de dévorer

quelque aliment par la crainte des châtiments qui pourraient suivre s'il

cédait à son appétit, ou lorsqu'il ne continue pas à creuser un trou de

peur de perdre son maître qui s'éloigne. Ici, cependant, bien qu'il y

ait subordination, il n'y a pas subordination consciente; il n'y a pas

la réflexion qui révèle qu'un sentiment a cédé à un autre. Il en est

ainsi, même chez les hommes dont l'intelligence est peu développée.

L'homme pré-social, errant par familles et gouverné par des sensations

et des émotions comme celles que causent les circonstances du moment,

bien que sujet de temps en temps à des conflits de motifs, rencontre

relativement peu de cas où l'avantage de subordonner un plaisir immédiat

à un plaisir éloigné s'impose à son attention; il n'a pas non plus

l'intelligence requise pour analyser et généraliser ces cas lorsqu'ils

se présentent. C'est seulement lorsque l'évolution sociale rend la vie

plus complexe, les causes de retenue nombreuses et fortes, les maux

d'une conduite spontanée manifestes, et les avantages à retirer de la

prévoyance suffisamment certains, qu'il peut y avoir des expériences

assez fréquentes pour rendre familiers les bons effets de la

subordination des sentiments simples à d'autres plus complexes. C'est

aussi seulement alors qu'apparaît une puissance intellectuelle

suffisante pour fonder une induction sur ces expériences; ensuite les

inductions individuelles sont en assez grand nombre pour former une

induction publique et traditionnelle qui s'imprime en chaque génération

à mesure qu'elle s'accroît.

Nous sommes amenés ici à certains faits d'une profonde signification.

Cet abandon réfléchi d'un bien immédiat et spécial pour obtenir un bien

éloigné et général, en même temps qu'il est le trait cardinal de la

retenue appelée morale, est aussi un trait cardinal d'autres actes de

retenue que celui que nous appelons moral--de ceux qui ont leur origine

dans la crainte du législateur visible, ou du législateur invisible, ou

de la société en général. Toutes les fois que l'individu s'abstient de

faire ce à quoi le porte un désir passager, de peur de s'exposer ensuite

à une punition légale, ou à la vengeance divine, ou à la réprobation

publique, ou à tous ces dangers à la fois, il renonce au plaisir

prochain et défini plutôt que de s'attirer des peines éloignées et plus

graves, quoique moins définies, en goûtant ce plaisir; et,

réciproquement, lorsqu'il se soumet à quelques maux présents, c'est

qu'il peut en recueillir quelque plaisir probable futur, politique,

religieux ou social. Mais, bien que ces quatre sortes de contrôle

intérieur aient le caractère commun que les sentiments les plus simples

et les moins idéaux sont soumis dans la conscience à des sentiments plus

complexes et plus idéaux, et bien que, d'abord, elles soient en pratique

coextensives et indiscernables, cependant elles diffèrent dans le cours

de l'évolution sociale, et il arrive que le contrôle moral, avec les

conceptions et les sentiments qui l'accompagnent, devient indépendant.

Jetons un coup d'oeil sur les aspects essentiels du processus.

Lorsque, comme dans les sociétés les plus grossières, il n'existe encore

ni règle politique ni règle religieuse, la principale cause qui empêche

de satisfaire chaque désir à mesure qu'il se manifeste est la conscience

des maux qui résulteront de la colère des autres sauvages, si la

satisfaction du désir est obtenue à leurs dépens. A ce premier degré,

les peines imaginées qui constituent le motif directeur sont celles qui

pourraient être infligées par des êtres de même nature, qui ne se

distinguent pas, au point de vue du pouvoir, les uns des autres: les

causes de retenue politique, religieuse et sociale sont donc jusqu'alors

représentées uniquement par cette crainte mutuelle de la vengeance.

Lorsqu'une vigueur, une habileté ou un courage remarquables font d'un

homme un chef de guerre, il inspire nécessairement plus de crainte

qu'aucun autre, et par suite tous s'abstiennent surtout de satisfaire

les inclinations qui pourraient lui nuire ou l'offenser. Peu à peu,

comme par l'habitude de la guerre l'exercice du commandement s'établit

d'une manière durable, on en vient à distinguer à la fois les maux qui

résulteraient probablement de la colère du chef, non seulement dans le

cas où on l'attaquerait mais aussi dans celui où on lui désobéirait, des

maux plus petits causés par l'antagonisme d'autres personnes et des maux

plus vagues qui naissent de la réprobation sociale. En d'autres termes,

le contrôle politique commence à se différencier du contrôle plus

indéfini d'une crainte mutuelle.

En même temps s'est développée la théorie des esprits. Partout, excepté

dans les groupes les plus grossiers, l'ombre d'un mort, que l'on cherche

à apaiser au moment de la mort et dans la suite, est regardée comme

capable de nuire à ceux qui survivent. Par suite, à mesure que s'établit

et se précise la théorie des esprits, il se forme un autre genre

d'obstacle à la satisfaction immédiate des désirs, obstacle qui consiste

dans l'idée des maux que les esprits peuvent infliger quand on les a

offensés: lorsque le pouvoir politique est devenu stable, et que les

esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus

impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte

spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on

nomme religieuse.

Pendant longtemps, ces trois sortes de freins, avec leurs sanctions

corrélatives, bien qu'elles soient séparées dans la conscience, restent

coextensives, et il en est ainsi parce qu'elles se rapportent le plus

souvent à une seule fin, le succès à la guerre. Le devoir de venger le

sang par le sang est proclamé alors même qu'il n'existe rien encore de

ce qu'on pourrait appeler une organisation sociale. A mesure que

s'accroît le pouvoir du chef, le meurtre des ennemis devient un devoir

politique, et il devient un devoir religieux lorsque l'on craint la

colère du chef défunt. La fidélité au chef pendant sa vie et après sa

mort se manifeste plus hautement par le fait de mettre sa propre vie à

sa disposition pour des entreprises guerrières. Les premiers châtiments

régulièrement établis le sont pour des actes d'insubordination ou pour

des manquements à des pratiques par lesquelles s'affirme la

subordination; ils sont tous militaires à l'origine. Les injonctions

divines, de leur côté, qui sont primitivement des traditions de la

volonté du roi défunt, ont le plus souvent pour objet la destruction des

peuples avec lesquels il était en guerre; la colère et l'approbation

divines sont conçues comme déterminées par les degrés de la soumission

que l'on témoigne à cette volonté, directement par le culte et

indirectement par l'obéissance à ses injonctions. Le Fidjien, qui

dit-on, se recommande lui-même à son entrée dans l'autre monde par le

récit de ses exploits à la guerre, et qui, durant sa vie, se désole

quelquefois en songeant qu'il n'a pas massacré assez d'ennemis pour

plaire à ses dieux, nous permet de voir quels sont les idées et les

sentiments qui résultent de cette théorie et nous rappelle les idées et

les sentiments analogues manifestés par les races anciennes.

Ajoutez à cela que le contrôle de l'opinion publique, outre qu'il

s'exerce directement, comme au premier degré du développement, par

l'estime pour le brave et le blâme pour le lâche, en vient à s'exercer

indirectement avec un effet général analogue par l'approbation donnée à

la fidélité envers le chef et à la piété envers le Dieu. De telle sorte

que les trois formes différenciées de contrôle qui se développent

parallèlement avec l'organisation et l'action militaires, tout en

fortifiant des causes de retenue et des encouragements analogues, se

fortifient aussi mutuellement, et ces disciplines séparées et unies ont

pour caractère commun d'imposer le sacrifice d'avantages spéciaux et

immédiats pour faire obtenir des avantages plus généraux et plus

éloignés.

En même temps se sont développés sous les trois mêmes sanctions d'autres

motifs de retenue ou d'excitation d'un autre ordre, également

caractérisés par la subordination d'un bien prochain à un bien éloigné.

Les agressions dirigées contre des hommes étrangers à la société ne

peuvent réussir si les agressions entre les membres de la même société

sont fréquentes. La guerre implique une coopération, et toute

coopération est rendue impossible par des antagonismes entre ceux qui

ont à coopérer. Nous avons vu que, dans le groupe primitif encore

dépourvu de gouvernement, la principale raison qui empêche chaque

individu de satisfaire immédiatement ses désirs est la crainte de la

vengeance des autres hommes dans le cas où cette satisfaction leur

causerait un dommage, et, pendant les premières phases du développement

social, cette crainte des représailles continue à être le principal

motif du renoncement tel qu'il existe. Mais, bien que longtemps après

qu'une autorité politique s'est établie on continue à se satisfaire au

détriment d'autrui, l'accroissement de l'autorité politique réprime peu

à peu cette manière d'agir. Le fait que le succès des guerres est

compromis si ses soldats se battent entre eux, s'impose à l'attention

du chef. Il a un puissant motif pour empêcher les querelles et par suite

pour prévenir les agressions qui causent les querelles; à mesure que son

pouvoir grandit, il défend les agressions et inflige des punitions à

ceux qui désobéissent. Bientôt, les freins politiques de ce genre, comme

ceux du genre précédent, sont renforcés par des freins religieux. Le

chef habile, qui réussit à la guerre en partie parce qu'il maintient

ainsi le bon ordre parmi ceux qui le suivent, laisse derrière lui la

tradition des commandements qu'il donnait ordinairement. La crainte de

son fantôme tend à faire naître le respect pour ces commandements, et

ils finissent par acquérir un caractère sacré. Avec un nouveau progrès

de l'évolution morale, de la même manière se produisent de nouvelles

interdictions relatives à des agressions de nature moins grave, jusqu'à

ce que par degrés se forme un corps de lois civiles. Et alors, de la

manière que nous avons vue, se développe la croyance à une

désapprobation divine de ces délits civils sans importance aussi bien

que des plus graves; elle aboutit, à l'occasion, à une série

d'injonctions religieuses qui s'harmonisent avec les injonctions

politiques et les fortifient. En même temps se développe, comme

auparavant, une sanction sociale pour ces règles de gouvernement

intérieur, donnant de la force à la sanction politique et à la sanction

religieuse.

Mais il faut observer maintenant que si ces trois contrôles, politique,

religieux et social, conduisent séparément les hommes à subordonner les

satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et s'ils sont à ce

point de vue semblables au contrôle moral qui exige habituellement que

l'on fasse passer les sentiments simples, présentatifs, après les

sentiments complexes, représentatifs, et que l'on subordonne le présent

à l'avenir, ils ne constituent cependant pas le contrôle moral, mais y

préparent seulement; ce sont des contrôles à l'abri desquels se

développe le contrôle moral. On obéit d'abord au commandement du

législateur politique, non pas parce que l'on en perçoit la rectitude,

mais simplement parce que c'est son commandement, et que l'on sera puni

si l'on y désobéit. Ce qui retient, ce n'est pas une représentation

mentale des conséquences mauvaises que l'acte défendu doit, dans la

nature des choses, entraîner; mais c'est une représentation mentale de

conséquences mauvaises tout artificielles. De nos jours encore on

retrouve dans certaines formules légales la doctrine primitive d'après

laquelle l'agression dirigée par un citoyen contre un autre est coupable

et doit être punie, non pas tant à cause du dommage qui est causé, qu'à

cause du mépris ainsi témoigné pour la volonté du roi. De même, le

crime de violer un commandement de Dieu consistait, à ce que l'on

croyait autrefois et comme beaucoup le croient encore aujourd'hui, dans

le fait de désobéir à Dieu plutôt que dans celui de causer

volontairement un dommage; maintenant encore, c'est une croyance commune

que les actes sont bons seulement lorsqu'on les accomplit pour se

conformer consciencieusement à la volonté divine: bien plus, ils sont

même mauvais dès qu'on les accomplit autrement. C'est encore la même

chose pour le contrôle qu'exerce en outre l'opinion publique. Si l'on

écoute les remarques faites relativement à l'observation des règles

sociales, on verra que la violation de ces règles est condamnée non pas

tant à cause d'un vice essentiel que parce qu'elle témoigne d'un certain

mépris pour l'autorité du monde. Le contrôle vraiment moral est encore

aujourd'hui bien imparfaitement différencié de ces contrôles à l'abri

desquels il s'est développé; nous le voyons dans le fait que les

systèmes de morale dont nous avons fait plus haut la critique confondent

tous le contrôle moral avec l'un ou l'autre de ceux-là. Pour les

moralistes d'une certaine classe, les règles morales dérivent des ordres

d'un pouvoir politique suprême. Ceux d'une autre classe ne leur

attribuent pas d'autre origine que la volonté divine révélée. Et, bien

que les hommes qui prennent pour guide l'opinion publique ne formulent

pas leur doctrine, cependant la croyance, souvent manifestée, qu'une

conduite autorisée par la société n'est pas blâmable, indique que pour

certains hommes le bien et le mal ne dépendent que de l'opinion

publique.

Avant d'aller plus loin, nous devons résumer les résultats de cette

analyse. Les vérités essentielles à retenir relatives à ces trois formes

de contrôle extérieur auxquelles est soumise l'unité sociale, sont

celles-ci: D'abord, elles ont fait leur évolution en même temps que la

société a fait la sienne, comme moyens de préservation sociale rendus

nécessaires par les circonstances mêmes; il en résulte qu'en général

elles s'accordent l'une avec l'autre. En second lieu, les freins

corrélatifs internes engendrés dans l'unité sociale sont les

représentations de résultats éloignés qui sont plutôt accidentels que

nécessaires,--pénalité légale, punition surnaturelle, réprobation

sociale. En troisième lieu, ces résultats, plus simples et plus

directement produits par des activités personnelles, peuvent être plus

vivement conçus que ne le peuvent être les résultats que font

naturellement naître les actions dans le cours des choses, et par suite

ces conceptions ont plus de puissance sur des esprits peu développés.

Quatrièmement, comme aux freins ainsi engendrés est toujours jointe

l'idée d'une coercition externe, la notion d'obligation apparaît; elle

est ainsi habituellement associée à celle du sacrifice d'avantages

immédiats et spéciaux à des avantages éloignés et généraux. Enfin,

cinquièmement, le contrôle moral s'accorde dans une large mesure, au

point de vue de ses prescriptions, avec les trois contrôles ainsi

formés, et s'accorde aussi avec eux par la nature générale des processus

de l'esprit qui produisent la conformité à ces injonctions; mais il en

diffère par la nature spéciale de ces processus.

45. Nous voilà préparés à voir que les freins considérés proprement

comme moraux sont différents des freins dont l'évolution les fait sortir

et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu'ils ne se

rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets

intrinsèques. Le motif véritablement moral qui détourne du meurtre, ne

consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour

conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront

dans un autre monde, ou dans une représentation de l'horreur et de la

haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une

représentation des résultats nécessaires et naturels: la mort cruelle

infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur,

les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de

l'emprisonnement, ni celle d'une punition divine, ni celle de la

défaveur publique, ne constituent la véritable raison morale pour ne pas

voler, mais bien la pensée du dommage fait à la personne dépouillée,

avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du

droit de propriété. Ceux qui condamnent l'adultère par des

considérations morales, ne songent ni à une action en dommages et

intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation d'un

commandement, ni à la perte de la réputation; ils pensent au malheur

causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, à

l'atteinte portée aux enfants et aux funestes conséquences générales qui

accompagnent le mépris du lien du mariage. Réciproquement, celui qui est

poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans

l'embarras, ne se représente pas une récompense actuelle ou future; il

se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de

procurer à celui qu'il oblige. Un homme qui est moralement disposé à

lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel ni

aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il

cherche à faire disparaître, à l'accroissement de bien-être qui en

résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il

est associé, en ce que, au lieu d'être constitué par des représentations

de conséquences accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos

actes, il est constitué par des représentations de conséquences que ces

actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes

distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement

présentes; mais elles forment un assemblage de représentations

indistinctes accumulées par l'expérience des résultats d'actes

semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore

plus indistincte mais considérable, due aux effets transmis par

l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers: le tout

forme un sentiment à la fois solide et vague.

Nous voyons maintenant pourquoi les sentiments moraux et les freins

corrélatifs ont apparu plus tard que les sentiments et les freins dont

l'origine se trouve dans l'autorité politique, religieuse et sociale, et

comment ils s'en sont dégagés lentement et encore si incomplètement

aujourd'hui. C'est seulement en effet par ces sentiments et ces freins

d'un ordre inférieur que pouvaient être maintenues les conditions dans

lesquelles les sentiments et les freins plus élevés se développent. Cela

est vrai aussi bien pour les sentiments qui regardent l'individu que

pour les sentiments dont les autres sont l'objet. Les peines qui

résulteront de l'imprévoyance et les plaisirs que l'on s'assure en

épargnant ce dont on aura besoin dans l'avenir, et en travaillant pour

se le procurer, peuvent être habituellement opposés dans la pensée, mais

seulement autant que des arrangements sociaux bien établis rendent

l'accumulation possible, et, pour que de pareils arrangements puissent

s'établir, il faut que la crainte du législateur visible, ou du

législateur invisible, ou de l'opinion publique entre en jeu. C'est

seulement après que des freins politiques, religieux et sociaux ont

produit une communauté stable, qu'il peut y avoir une expérience assez

grande des peines, positives et négatives, sensationnelles et

émotionnelles, que causent les agressions criminelles, pour engendrer

contre elles l'aversion morale constituée par la conscience de leurs

mauvais résultats intrinsèques. Il est encore plus manifeste qu'un

sentiment moral comme celui de l'équité abstraite, que ne blessent pas

seulement les injustices commises contre des hommes, mais encore les

institutions politiques qui leur causent quelque désavantage, peut se

développer seulement lorsque le développement social auquel on est

parvenu donne une expérience familière à la fois des maux qui résultent

directement des injustices, et aussi de ceux qui découlent indirectement

des privilèges de certaines classes par lesquels l'injustice est rendue

facile.

Que les sentiments appelés moraux aient la nature et l'origine que nous

indiquons, on le voit encore par le fait que nous leur donnons ce nom en

proportion du degré où ils ont pour caractères, d'abord d'être

re-représentatifs, ensuite de se rapporter à des effets indirects plutôt

qu'à des effets directs, et généralement à des effets éloignés plutôt

qu'à des effets prochains, et enfin de tendre à des effets qui sont

ordinairement généraux plutôt que spéciaux. Ainsi, bien que nous

condamnions un homme pour ses folies et que nous approuvions l'économie

dont un autre fait preuve, nous ne classons pas leurs actes

respectivement comme vicieux et vertueux: ces mots sont trop forts; les

résultats présents et futurs diffèrent trop peu ici, au point de vue de

leur valeur concrète et de leur idéalité, pour rendre ces mots

pleinement applicables. Supposons cependant que les folies dont nous

parlons entraînent nécessairement la misère pour la femme et les enfants

de celui qui les commet, entraînent des suites fâcheuses atteignant

aussi bien l'existence des autres que celle de leur auteur, la

culpabilité de ces folies devient alors évidente. Supposons encore que,

poussé par le désir de retirer sa famille de la misère à laquelle il l'a

réduite, le dissipateur fasse un faux ou commette quelque autre fraude.

Bien qu'en le considérant à part, nous caractérisions comme moral le

sentiment auquel il obéit, et que nous soyons par suite disposés à

l'indulgence, cependant nous condamnons comme immorale son action prise

comme un tout; nous regardons comme ayant une autorité supérieure les

sentiments qui répondent aux droits de propriété, sentiments qui sont

re-représentatifs à un plus haut degré, et se rapportent à des

conséquences générales plus éloignées. La différence, habituellement

reconnue, entre la valeur relative de la justice et de la générosité,

sert à bien faire comprendre cette vérité. Le motif qui préside à une

action généreuse se rapporte à des effets d'un genre plus concret, plus

spécial et plus prochain, que le motif qui préside à la justice;

celui-ci, par delà les effets prochains, moins concrets ordinairement

eux-mêmes, que ceux que considère la générosité, implique une conscience

des effets éloignés, complexes et généraux, du fait de maintenir

d'équitables relations. Aussi affirmons-nous que la justice l'emporte

sur la générosité.

Je rendrai plus facile l'intelligence de cette longue argumentation en

citant ici encore un passage de la lettre à M. Mill dont j'ai déjà

parlé, à la suite du passage reproduit plus haut.

«Pour faire comprendre entièrement ce que je veux dire, il

me semble nécessaire d'ajouter que, en correspondance avec

les propositions fondamentales d'une science morale

développée, certaines intuitions morales fondamentales ont

été et sont encore développées dans la race, et que, bien

que ces intuitions morales soient le résultat d'expériences

accumulées d'utilité, devenues graduellement organiques et

héréditaires, elles sont devenues complètement indépendantes

de l'expérience consciente. Absolument comme je crois que

l'intuition de l'espace, qui existe chez tout individu

vivant, dérive des expériences organisées et consolidées de

tous les individus, ses ancêtres, qui lui ont transmis leur

organisation nerveuse lentement développée; comme je crois

que cette intuition, qui n'a besoin pour être rendue

définitive et complète que d'expériences personnelles, est

devenue pratiquement une forme de pensée entièrement

indépendante en apparence de l'expérience; je crois aussi

que les expériences d'utilité organisées et consolidées à

travers toutes les générations passées de la race humaine,

ont produit des modifications nerveuses correspondantes,

qui, par une transmission et une accumulation continues,

sont devenues en nous certaines facultés d'intuition morale,

certaines émotions correspondant à la conduite bonne ou

mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les

expériences individuelles d'utilité. Je soutiens aussi que

de même que l'intuition de l'espace répond aux

démonstrations exactes de la géométrie, qui en vérifie et en

interprète les grossières conclusions, de même les

intuitions morales répondront aux démonstrations de la

science morale, qui en interpréteront et vérifieront les

grossières conclusions.»

A cela, en passant, j'ajouterai seulement que l'hypothèse de l'évolution

nous rend ainsi capables de concilier les théories morales opposées,

comme elle nous permet de concilier les théories opposées de la

connaissance. En effet, de même que la doctrine des formes innées de

l'intuition intellectuelle s'accorde avec la doctrine expérimentale, du

moment où nous reconnaissons la production de facultés intellectuelles

par l'hérédité des effets de l'expérience, la doctrine des facultés

innées de perception morale s'accorde avec celle de l'utilitarisme dès

que l'on voit que les préférences et les aversions sont rendues

organiques par l'hérédité des effets des expériences agréables ou

pénibles faites par nos ancêtres.

46. Il nous faut répondre encore à une autre question. Comment se

produit le sentiment d'obligation morale en général? D'où vient le

sentiment du devoir considéré comme distinct des sentiments particuliers

qui nous portent à la tempérance, à la prudence, à la bienfaisance, à la

justice, à la bonne foi, etc.? La réponse est que c'est un sentiment

abstrait engendré d'une manière analogue à celle dont se forment les

idées abstraites.

L'idée de la couleur a primitivement un caractère entièrement concret

qui lui est donné par un objet qui a une couleur, comme nous le montrent

certains noms qui n'ont subi aucune modification, tels que orange et

violet (violette). La dissociation de chaque couleur de l'objet dont

l'idée était spécialement associée avec elle au début s'est faite à

mesure que la couleur a été associée par la pensée à des objets

différents du premier et différents entre eux. L'idée d'orange a été

conçue d'une manière de plus en plus abstraite à mesure qu'en se

rappelant différents objets qui présentaient cette couleur orange on a

négligé leurs attributs divers pour ne penser qu'à leur attribut commun.

Il en est de même si nous montons d'un degré et observons comment se

forme l'idée abstraite de couleur séparée de celle des couleurs

particulières. Si tous les corps étaient rouges, la conception abstraite

de couleur n'existerait pas. Supposez que tous les corps soient rouges

ou gris; il est évident que l'on prendrait l'habitude mentale de penser

à l'une ou à l'autre de ces couleurs en connexion avec n'importe quel

objet dont on saurait le nom. Mais multipliez les couleurs de telle

sorte que la pensée erre incertaine à travers les idées de toutes ces

couleurs à mesure que l'on nomme un objet, et il en résulte la notion de

couleur indéterminée, de la propriété commune que les objets possèdent

de nous affecter par la lumière réfléchie à leur surface, aussi bien que

par leurs formes. En effet, la notion de cette propriété commune est

celle qui reste constante, tandis que l'imagination se représente toute

la variété possible des couleurs. Elle est dans toutes les choses

colorées le trait uniforme, c'est-à-dire la couleur abstraite.

Les termes qui se rapportent à la quantité fournissent des exemples

d'une dissociation plus marquée de l'abstrait et du concret. En groupant

différentes choses comme petites en comparaison de celles du genre

auquel elles appartiennent ou de celles d'autres genres, et de même en

groupant quelques objets comme relativement grands, nous obtenons les

notions abstraites de petitesse et de grandeur. Appliquées comme elles

le sont à d'innombrables choses très diverses, non seulement à des

objets, mais à des forces, à des durées, à des nombres, à des valeurs,

ces notions sont maintenant si peu liées au concret, que leurs

significations abstraites sont extrêmement vagues.

Nous devons noter en outre qu'une idée abstraite ainsi formée acquiert

souvent une indépendance illusoire; nous le voyons dans le cas du

mouvement qui, dissocié par la pensée de tout corps particulier, de

toute vitesse et de toute direction, est quelquefois mentionné comme

s'il pouvait être conçu indépendamment de tout mobile.

Tout cela est vrai du subjectif aussi bien que de l'objectif, et, parmi

les autres états de conscience, c'est vrai des émotions telles que la

réflexion nous les fait connaître. En groupant les sentiments

re-représentatifs décrits plus haut, qui, différents entre eux à

d'autres égards, ont un élément commun, et en effaçant par suite leurs

éléments dissemblables, on rend cet élément commun relativement

appréciable et l'on en fait un sentiment abstrait. Ainsi se produit le

sentiment de l'obligation morale ou du devoir. Etudions-en la genèse.

Nous avons vu que, pendant le progrès de l'existence animée, les

sentiments les derniers développés, plus composés et plus

représentatifs, servant à ajuster la conduite à des besoins plus

éloignés et plus généraux, ont toujours l'autorité de guides supérieurs

relativement aux sentiments primitifs et plus simples, sauf les cas où

ces derniers sont intenses. Cette autorité supérieure, échappant aux

types d'êtres inférieurs qui ne peuvent généraliser, et peu appréciée

des hommes primitifs qui n'ont que de faibles pouvoirs de

généralisation, a été distinctement reconnue à mesure que la

civilisation et le développement mental qui la suit ont augmenté. Des

expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée

par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et

généraux fait mieux parvenir ordinairement au bien-être que la direction

donnée par des sentiments dont la satisfaction est immédiate. Quel est

en effet le caractère commun des sentiments qui nous portent à

l'honnêteté, à la bonne foi, à l'activité, à la prudence, etc.,

sentiments que les hommes regardent habituellement comme de meilleurs

guides que les appétits ou de simples impulsions? Ce sont tous des

sentiments complexes, re-représentatifs, qui se rapportent plutôt à

l'avenir qu'au présent. L'idée d'une valeur pour la direction de la

conduite s'est donc associée à celle des sentiments qui ont ces

caractères; il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples

sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la

conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir.

Mais il y a un autre élément, l'élément de coercivité. Celle-ci tire son

origine de l'expérience des formes particulières de freins qui, ainsi

que nous l'avons montré plus haut, se sont établies dans le cours de la

civilisation--frein politique, religieux et social. Le Dr Bain attribue

le sentiment de l'obligation morale aux effets des châtiments infligés

par la loi et l'opinion publique aux actes d'un certain genre. Je suis

d'accord avec lui pour croire que ces châtiments ont produit le

sentiment d'incitation à agir qu'enferme la conscience du devoir, et

qu'exprime le mot d'obligation. L'existence d'un élément plus ancien et

plus profond, produit comme nous l'avons montré plus haut, est cependant

impliquée, je crois, par le fait que quelques-uns des sentiments les

plus élevés concernant l'individu lui-même, ceux qui nous portent à la

prudence et à l'économie, ont une autorité morale par opposition aux

sentiments plus simples qui concernent aussi l'individu: cela prouve

que, en dehors de toute pensée de peines factices infligées à

l'imprévoyance, le sentiment constitué par une représentation des peines

naturelles a acquis une supériorité reconnue. Mais, en acceptant en

général cette théorie que la crainte des châtiments politiques et

sociaux (auxquels il faut, je pense, ajouter les châtiments religieux)

ait enfanté ce sentiment de coercivité qui se développe avec la pensée

de faire passer le présent après l'avenir et nos désirs personnels après

les droits des autres, il nous importe beaucoup de remarquer ici que ce

sentiment de coercivité s'est indirectement associé avec les sentiments

regardés comme moraux. En effet, puisque les motifs politique, religieux

et social de retenue, sont principalement formés de la représentation

des résultats futurs, et puisque le motif moral de retenue est

principalement formé de la représentation des résultats futurs, il

arrive que les représentations, ayant beaucoup de points communs et

ayant été souvent excitées ensemble, la crainte jointe à trois d'entre

elles se joint, par association, à la quatrième. La pensée des effets

extrinsèques d'un acte défendu excite une crainte qui persiste lorsque

l'on pense aux effets intrinsèques de cet acte, et la crainte ainsi liée

à ces effets intrinsèques produit un vague sentiment d'incitation

morale. Le motif moral, émergeant comme il le fait, mais lentement, du

milieu des motifs politique, religieux et social, a pendant longtemps sa

part de la conscience qui est inhérente à ces motifs, d'une

subordination à quelque activité extérieure, et c'est seulement

lorsqu'il devient distinct et prédominant qu'il perd cette conscience

associée: le sentiment de l'obligation s'affaiblit seulement alors.

Cette remarque implique la conclusion tacite, qui ne manquera pas de

surprendre, que le sentiment du devoir ou de l'obligation morale est

transitoire et doit diminuer à mesure que la moralisation s'accroît.

Quelque surprenante qu'elle soit, cette conclusion peut être défendue

d'une manière satisfaisante. Dès maintenant, l'on peut suivre le progrès

vers ce dernier état que nous supposons. Il n'est pas rare d'observer

que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir,

et l'on est amené par là à admettre que, tandis que le motif contient

d'abord un élément de coercition, cet élément disparaît à la fin, et

l'acte s'accomplit sans que l'on ait aucune conscience d'être obligé à

l'accomplir. Le contraste entre le jeune homme auquel on commande d'être

actif, et l'homme d'affaires si absorbé par ses occupations qu'on ne

peut le décider à prendre du repos, nous fait voir comment le travail,

qui est à l'origine conçu comme _devant_ être accompli, peut finir par

cesser d'être accompagné de cette idée. Il arrive quelquefois, il est

vrai, que cette relation est renversée: l'homme d'affaires persiste à

travailler par le seul amour du travail, alors qu'il ne devrait pas le

faire. Il n'en est pas ainsi uniquement des sentiments qui concernent

l'individu lui-même. Que le soin et la protection de la femme par le

mari résultent souvent uniquement de sentiments qui trouvent leur

récompense directe dans les actes qu'ils inspirent, sans qu'il soit

question de _devoir_; que l'éducation des enfants devienne souvent une

occupation absorbante sans qu'il s'y joigne aucun sentiment coercitif

d'obligation, ce sont là des vérités évidentes qui nous prouvent que,

dès maintenant, pour quelques-uns de nos devoirs essentiels envers les

autres, le sentiment de l'obligation s'est comme retiré tout au fond de

l'esprit. Il en est de même jusqu'à un certain point pour les devoirs

envers les autres d'un genre plus élevé. La conscience, chez beaucoup

d'hommes, a franchi ce degré où le sentiment d'un pouvoir qui commande

se joint au jugement de la rectitude d'un acte. Le véritable honnête

homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une

contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une

dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à

lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le

faire, et en vérité il souffrirait avec peine que quoique ce fût

l'empêchât de le faire.

Il est donc évident qu'avec une adaptation complète à l'état social, cet

élément de la conscience sociale exprimé par le mot d'obligation

disparaîtra. Les actions d'ordre élevé nécessaires pour le développement

harmonieux de la vie seront aussi ordinaires et faciles que les actes

inférieurs auxquels nous portent de simples désirs. Dans le temps, la

place et la proportion qui leur sont propres, les sentiments moraux

guideront les hommes d'une manière tout aussi spontanée et exacte que le

font maintenant les sensations. Bien qu'il doive encore exister des

idées latentes des maux qui résulteraient de la non-conformité au bien,

jointes à l'influence régulatrice de ces sentiments alors qu'elle

s'exercera, ces idées n'occuperont pas plus l'esprit que ne le font les

idées des maux de la faim au moment même où un homme en bonne santé

satisfait son appétit.

47. Cette exposition laborieuse que l'extrême complexité du sujet a

rendue nécessaire, contient des idées essentielles que nous allons

mettre en relief.

En symbolisant par _a_ et par _b_ les phénomènes extérieurs associés,

qui ont un rapport quelconque avec le bien-être de l'organisme, et en

symbolisant par _c_ et par _d_ les impressions simples ou composées que

l'organisme reçoit du premier, et les mouvements simples et combinés par

lesquels ses actes sont adaptés pour s'approprier le second, nous avons

vu que la psychologie en général a à s'occuper de la connexion entre la

relation _ab_ et la relation _cd_. En outre, nous avons vu que par voie

de conséquence l'aspect psychologique de la morale est l'aspect sous

lequel l'ajustement de _cd_ à _ab_ apparaît non pas simplement comme une

coordination intellectuelle, mais comme une coordination dans laquelle

les plaisirs et les peines sont également des facteurs et des résultats.

On a montré que dans le cours de l'évolution le motif et l'acte

deviennent plus complexes, à mesure que l'adaptation des actions

intérieures associées, aux actions extérieures associées, s'accroît en

étendue et en variété. D'où a découlé le corollaire que les sentiments

les derniers développés, plus représentatifs et re-représentatifs dans

leur constitution, et se rapportant à des besoins plus éloignés et plus

grands, ont en partage comme guides une autorité plus marquée que les

sentiments antérieurement développés et plus simples.

Après avoir ainsi observé qu'un être même inférieur est gouverné par une

hiérarchie de sentiments constitués de telle sorte que le bien-être

général dépend d'une certaine subordination de l'inférieur au supérieur,

nous avons vu que dans l'homme, à mesure qu'il arrive à l'état social,

naît le besoin de diverses subordinations additionnelles de l'inférieur

au supérieur, la coopération n'étant rendue possible que par elles. Aux

freins constitués par les représentations mentales des effets

intrinsèques des actions, qui, sous leur forme la plus simple, se sont

développées depuis le commencement, s'ajoutent les freins résultant des

représentations mentales d'effets extrinsèques, sous la forme de

pénalités politiques, religieuses et sociales.

Avec l'évolution de la société, rendue possible par des institutions qui

maintiennent l'ordre et qui associent dans l'esprit des hommes le

sentiment de l'obligation avec l'idée des actes prescrits et avec celle

de la cessation des actes défendus, sont nées des occasions de voir les

conséquences mauvaises qui découlent naturellement d'une conduite

interdite et les bonnes conséquences qui suivent une conduite commandée.

De là ont fini par se développer les aversions et les approbations

morales, l'expérience des effets intrinsèques venant nécessairement ici

plus tard que l'expérience des effets extrinsèques, et par suite

produisant plus tard ses résultats.

Les pensées et les sentiments qui constituent ces aversions et ces

approbations morales sont toujours dans une étroite connexion avec les

pensées et les sentiments qui constituent la crainte des pénalités

politiques, religieuses et morales, et par suite ont été accompagnés

aussi du sentiment d'obligation. L'élément coercitif dans la conscience

des devoirs en général, développé par un commerce avec les influences

externes qui renforcent le devoir, s'est lui-même répandu par

association à travers cette conscience du devoir, proprement appelée

morale, qui considère les résultats intrinsèques au lieu des résultats

extrinsèques.

Mais cette contrainte de soi-même qui, dans une phase relativement

élevée, se substitue de plus en plus à la contrainte venue du dehors,

doit elle-même, dans une phase encore plus élevée, disparaître dans la

pratique. Si quelque action pour laquelle le motif spécial est

insuffisant est accomplie par obéissance au sentiment de l'obligation

morale, le fait prouve que la faculté spéciale dont il s'agit n'est pas

encore égale à sa fonction, n'a pas acquis assez de force pour que

l'activité requise soit devenue son activité normale, lui fournissant la

somme de plaisir qu'elle doit fournir. Ainsi, avec une évolution

complète, le sentiment de l'obligation, n'étant pas ordinairement

présent, ne s'éveillera que dans ces occasions extraordinaires qui

portent à violer les lois auxquelles autrement on se conforme d'une

manière toute spontanée.

Nous sommes ainsi amenés à l'aspect psychologique de la conclusion que

nous avons donnée dans le dernier chapitre sous son aspect biologique.

Les plaisirs et les peines qui ont leur origine dans le sentiment moral,

deviendront, comme les plaisirs et les peines physiques, des causes

d'agir ou de ne pas agir si bien adaptées, dans leurs forces, aux

besoins, que la conduite morale sera la conduite naturelle.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 21 / 41 题