LE POINT DE VUE BIOLOGIQUE

30. Le principe que l'homme moral idéal est celui chez lequel

l'équilibre mobile est parfait ou approche le plus de la perfection,

devient, lorsqu'on le traduit en langage physiologique, cette vérité

qu'il est celui chez lequel les fonctions de tous genres sont

convenablement remplies. Chaque fonction a quelque rapport, direct ou

indirect, avec les besoins de la vie: son existence même est un résultat

de l'évolution, car elle est elle-même une preuve qu'elle a été

produite, immédiatement ou de loin, par l'adaptation des actions

intérieures aux actions extérieures. Le non-accomplissement d'une

fonction dans ses proportions normales est donc le non-accomplissement

de quelque chose de nécessaire à une vie complète. Si une fonction

marche d'une manière incomplète, l'organisme éprouve certains dommages

par suite de cette insuffisance. S'il y a excès, il se produit une

réaction sur les autres fonctions, qui diminue d'une manière ou d'une

autre leur efficacité.

Sans doute, à l'époque de la pleine vigueur, lorsque les actions

organiques ont beaucoup de force, le désordre causé par un excès ou une

défaillance légère de quelque fonction disparaît bientôt; la balance se

rétablit. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il résulte certains

désordres de l'excès ou du défaut, que cet excès ou ce défaut exerce une

certaine influence sur chaque fonction du corps et de l'esprit, et qu'il

constitue un abaissement de la vie.

Outre l'altération temporaire de la vie complète par l'effet de

l'exercice peu convenable ou inadéquat d'une fonction, il en résulte

aussi, comme dernier résultat, une diminution de la longueur de la vie.

Si telle fonction est ordinairement remplie plus ou moins qu'il ne

faut, et si, par suite, il se produit une perturbation répétée des

fonctions en général, il en résulte un dérangement chronique dans la

balance des fonctions. En réagissant nécessairement sur la structure et

en imprimant en elle ses effets accumulés, ce dérangement produit une

détérioration générale, et, si les énergies vitales commencent alors à

décliner, l'équilibre mobile, plus éloigné de la perfection qu'il ne

l'aurait été autrement, est bientôt détruit: la mort est plus ou moins

prématurée.

Il s'ensuit que l'homme moral est un homme dont les fonctions nombreuses

et variées dans leurs genres, comme nous l'avons vu, sont toutes

accomplies à des degrés convenablement proportionnés aux conditions

d'existence.

31. Quelque étrange que la conclusion paraisse, c'est cependant une

conclusion qu'il faut tirer ici: l'accomplissement de toutes les

fonctions est, en un sens, une obligation morale.

On pense d'ordinaire que la morale nous commande seulement de

restreindre certaines activités vitales qui, dans notre état actuel, se

développent souvent à l'excès, ou qui sont en opposition avec le

bien-être spécial ou général; mais elle nous commande aussi de

développer ces activités jusqu'à leurs limites normales. Si on les

comprend ainsi, toutes les fonctions animales, aussi bien que les

fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire. Sans doute, dans

notre état actuel de transition, caractérisé par une adaptation très

imparfaite de notre constitution aux conditions d'existence, des

obligations morales d'ordre suprême rendent souvent nécessaire une

conduite préjudiciable au point de vue physique; mais nous devons

reconnaître aussi que, laissant de côté les autres effets, il est

immoral de traiter le corps de manière à diminuer la plénitude ou la

vigueur de sa vitalité.

De là résulte un critérium des actions. Nous pouvons dans chaque cas

nous demander: L'action tend-elle pour le présent à maintenir la vie

complète? Tend-elle à la prolongation de la vie jusqu'à sa pleine durée?

Répondre oui ou non à l'une ou à l'autre de ces questions, c'est

implicitement classer l'action comme bonne ou mauvaise par rapport à ses

effets immédiats, quelle qu'elle puisse être par rapport à ses effets

éloignés.

L'apparence paradoxale de cette proposition vient de notre tendance

presque incorrigible à juger une conclusion présupposant une humanité

idéale, par le degré où cette conclusion est applicable à l'humanité

telle qu'elle existe actuellement. La conclusion précédente se rapporte

à la conduite la plus élevée où aboutit, comme nous l'avons vu,

l'évolution humaine, à cette conduite dans laquelle le fait d'adapter

les actes à des fins qui contribuent à rendre complète la vie

individuelle, en même temps qu'elles servent à assurer le développement

des enfants et leur croissance jusqu'à la maturité, non seulement se

concilie avec le fait de pareilles adaptations de la part des autres,

mais encore les favorise. Cette conception d'une conduite dans sa forme

ultime implique la conception d'une nature se manifestant spontanément

par une pareille conduite, ayant en elle le produit de ses activités

normales. Si l'on entend ainsi les choses, il devient manifeste que,

dans de semblables conditions, l'insuffisance d'une fonction, aussi bien

que son excès, implique une déviation de la conduite la meilleure ou de

la conduite parfaitement morale.

32. Jusqu'ici, en traitant de la conduite au point de vue biologique,

nous avons considéré les actions qui la constituent sous leurs aspects

physiologiques seulement, et laissé de côté leurs aspects

psychologiques. Nous avons constaté les changements corporels et négligé

les changements psychiques qui les accompagnent. Au premier abord, il

paraissait nécessaire d'agir ainsi; car tenir compte ici des états de

conscience n'était-ce pas admettre implicitement que le point de vue

psychologique est compris dans le point de vue biologique?

Il n'en est pas ainsi cependant. Comme nous l'avons montré dans les

_Principes de psychologie_ (§§ 52, 53), on n'entre dans le domaine de la

psychologie proprement dite que lorsqu'on commence à étudier les états

psychiques et leurs relations considérés comme se rapportant à des

agents externes et à leurs relations. Tant que nous nous occupons

exclusivement de nous-mêmes et des modes de l'esprit comme corrélatifs à

des changements nerveux, nous traitons de ce que j'ai appelé ailleurs

l'æsto-physiologie. On n'arrive à la psychologie qu'au moment où on

cherche la correspondance entre les connexions des états subjectifs et

les connexions des actions objectives. Nous pouvons donc traiter ici,

sans dépasser les limites de notre sujet immédiat, des sentiments et des

fonctions dans leurs mutuelles dépendances.

Il était impossible de passer ce point sous silence, parce que les

changements psychiques qui accompagnent un grand nombre de changements

physiques dans l'organisme sont eux-mêmes, de deux manières, des

facteurs biologiques.

Les sentiments classés comme sensations, qui naissent directement dans

telle ou telle partie du corps, se produisent à la suite de certains

états des organes vitaux et surtout à la suite de certains états des

organes externes: tantôt ils servent essentiellement de guides pour

l'accomplissement des fonctions, et partiellement de stimulants, tantôt

au contraire ils servent principalement de stimulants, mais aussi de

guides à un moindre degré. En tant qu'elles sont coordonnées, les

sensations visuelles nous permettent de diriger nos mouvements; et, si

elles sont vives, elles accélèrent en outre la respiration; au contraire

les sensations de chaud et de froid, qui accroissent aussi ou diminuent

dans une grande proportion les actions vitales, servent encore à nous

permettre de porter des jugements.

Les sentiments rangés sous le nom d'émotions, qui ne peuvent être

localisés dans une partie quelconque du corps, agissent d'une manière

plus générale comme guides et comme stimulants, exercent plus

d'influence sur l'exercice des fonctions que la plupart des sensations.

La peur, en même temps qu'elle pousse à la fuite et développe les forces

nécessaires pour fuir, affecte aussi le coeur et le canal alimentaire;

tandis que la joie, en nous portant à faire durer les causes qui l'ont

produite, exalte en même temps les processus des viscères.

En traitant de la conduite sous son aspect biologique, nous sommes donc

amenés à étudier cette réaction mutuelle des sentiments et des

fonctions, qui est essentielle à la vie animale sous ses formes les plus

développées.

33. Dans les _Principes de psychologie_, § 124, j'ai montré que, dans le

monde animal tout entier, «les douleurs sont nécessairement corrélatives

à des actions nuisibles pour l'organisme, tandis que les plaisirs sont

corrélatifs à des actions contribuant au bien-être.» En effet, «c'est

une déduction inévitable de l'hypothèse de l'évolution que des races

d'êtres sentants n'ont pu venir à l'existence dans d'autres conditions.»

Voici (§ 125) quel était le raisonnement:

Si nous substituons au mot _plaisir_ la périphrase

équivalente: un sentiment que nous cherchons à produire dans

la conscience et à y retenir, et au mot _douleur_ la

périphrase équivalente: un sentiment que nous cherchons à

faire sortir de la conscience ou à en tenir éloigné, nous

voyons aussitôt que si les états de conscience qu'un être

s'efforce de conserver sont les corrélatifs d'actions

nuisibles, et que si les états de conscience qu'il s'efforce

de chasser sont les corrélatifs d'actions profitables, cet

être doit promptement disparaître en persistant dans ce qui

est nuisible, en fuyant ce qui est profitable. En d'autres

termes, ces races d'êtres seules ont survécu, chez

lesquelles, en moyenne, les états de conscience agréables ou

désirés ont accompagné les activités utiles à la

conservation de la vie, tandis que des sentiments

désagréables ou habituellement évités ont accompagné les

activités directement ou indirectement destructives de la

vie. Par suite, toutes choses égales d'ailleurs, parmi les

diverses races, celles-là ont dû se multiplier et survivre,

qui ont eu les meilleurs ajustements des sentiments aux

actions et ont toujours tendu à rendre cet ajustement

parfait.

Des connexions convenables entre les actes et les résultats peuvent

s'établir dans les êtres vivants, avant même que la conscience

n'apparaisse. Après l'apparition de la conscience, ces connexions ne

peuvent changer autrement qu'en devenant mieux établies. Tout à fait à

l'origine, la vie se maintient par la persistance dans des actions qui

ont la vie pour effet, et par la cessation des actes qui l'entravent;

lorsque la sensibilité apparaît comme accompagnement, sa nature doit

être telle que, dans le premier cas, le sentiment produit soit d'un

genre qui sera recherché, un plaisir, et, dans le second cas, d'un genre

qui sera évité, une douleur. Mettons en évidence la nécessité de ces

relations au moyen de quelques exemples concrets.

Une plante qui enveloppe d'un plexus de radicelles un os enterré, ou une

pomme de terre qui dirige les tiges blanches sortant de ses bourgeons

vers le soupirail par lequel la lumière pénètre dans le cellier,

montrent bien que les changements produits dans leurs tissus par les

agents extérieurs eux-mêmes sont des changements qui servent à

l'utilisation de ces agents. Qu'arriverait-il si une plante, au lieu de

pousser ses racines du côté où se rencontre de l'humidité, les en

éloignait, ou si ses feuilles, que la lumière rend capables

d'assimilation, se dirigeaient cependant vers l'obscurité? La mort

serait évidemment le résultat de l'absence des adaptations nécessaires.

Cette relation générale est encore mieux marquée dans une plante

insectivore, la _Dionæa muscipula_, qui tient son piège fermé sur une

matière animale et non sur une autre. Dans ce cas-là, il est manifeste

que le stimulus produit par la superficie même de la substance absorbée

suscite des actions grâce auxquelles la masse de la substance est

utilisée au profit de la plante.

En passant des organismes végétaux aux organismes animaux inconscients,

on constate une connexion aussi étroite entre le penchant et l'avantage.

Observez comment les tentacules d'un polype s'attachent d'elles-mêmes à

un être vivant ou à quelque substance animale, et commencent à

l'englober, tandis qu'elles sont indifférentes au contact de toute autre

substance: vous comprendrez que la diffusion de quelques-uns des sacs

nutritifs dans les tentacules,--qui est un commencement

d'assimilation,--cause les mouvements d'où résulte la préhension. La vie

cesserait si ces relations étaient renversées.

Il n'en est pas autrement de la connexion fondamentale entre le fait de

toucher et le fait de prendre la nourriture, observée chez les êtres

conscients, jusqu'au plus élevé. Le fait de goûter une substance

implique le passage de ses molécules à travers la muqueuse de la langue

et du palais; cette absorption, lorsqu'il s'agit d'une substance

nutritive, n'est que le commencement de l'absorption opérée à travers le

canal alimentaire. En outre, la sensation qui accompagne cette

absorption, lorsqu'elle est du genre de celles que produit la

nourriture, détermine à la place où elle est la plus forte, au front du

pharynx, le commencement d'un acte automatique pour avaler. En un mot

les choses se passent à peu près comme lorsque le stimulus d'absorption

dans les tentacules d'un polype provoque la préhension.

Si nous passons, de ces processus et de ces relations supposant un

contact entre la surface d'un être et la substance dont il se nourrit,

aux processus et aux relations que font naître les particules diffuses

de la substance, celles qui constituent pour un être conscient son

odeur, nous rencontrons une vérité générale analogue. Exactement comme

certaines molécules d'une masse de nourriture sont absorbées, à la suite

d'un contact, par la partie touchée, et excitent l'acte de la

préhension, de même sont absorbées telles de ses molécules qui

atteignent l'organisme en se répandant à travers l'eau, et qui, une fois

absorbées, excitent les actes propres à effectuer le contact avec la

masse. Quand la stimulation physique ainsi causée par les particules

dispersées n'est pas accompagnée de conscience, les changements moteurs

excités doivent avoir pour effet la durée de l'organisme, s'ils sont

tels qu'ils déterminent le contact; il doit y avoir au contraire défaut

relatif de nutrition et mortalité des organismes dans lesquels les

contractions produites n'ont pas ce résultat. Il n'est pas douteux non

plus que, dans tous les cas, partout où la stimulation physique

s'accompagne d'une sensation, celle-ci consiste en mouvements pour se

rapprocher de l'objet nutritif, ou conduit à ces mouvements: elle doit

être non une sensation répulsive, mais une sensation attractive. Ce qui

est vrai de la conscience la plus humble est vrai à tous les degrés, et

nous le constatons dans les êtres supérieurs qui sont attirés vers leur

nourriture par l'odeur.

Comme les mouvements qui déterminent la locomotion, ceux qui ont pour

effet la préhension doivent aussi nécessairement s'ajuster de la même

manière. Les changements moléculaires causés par l'absorption d'une

matière nutritive dans la substance organique en contact avec elle, ou

dans une substance organique adjacente, commencent des mouvements qui

sont encore indéfinis quand l'organisation est imparfaite, et qui

deviennent de plus en plus définis à mesure que l'organisation se

développe. A l'origine, alors que le protoplasma encore indifférencié

est à la fois absorbant et contractile sur tous les points, les

changements de forme commencés par la stimulation physique de la matière

nutritive adjacente sont vagues et adaptés d'une façon peu efficace à

l'utilisation de cette matière. Mais, à mesure que la spécialisation des

parties absorbantes et des parties contractiles se manifeste davantage,

ces mouvements deviennent mieux adaptés; car il arrive nécessairement

que les individus chez lesquels ils sont le moins bien adaptés

disparaissent plus vite que ceux chez lesquels ils sont le mieux

adaptés.

En reconnaissant cette nécessité, nous avons ici à en déduire une autre.

La relation entre ces stimulations et ces contractions combinées doit

être telle qu'un accroissement des unes cause celui des autres. En

effet, les directions des décharges étant une fois établies, une plus

forte stimulation cause une plus forte contraction; la contraction plus

énergique, amenant un contact plus intime avec l'agent stimulant,

produit à son tour un accroissement de stimulus et par cela même

s'accroît elle aussi davantage. On arrive alors à un corollaire qui nous

intéresse plus particulièrement.

Dès qu'une sensation se produit à la suite de ces phénomènes, elle ne

peut être une sensation désagréable qui aurait pour effet la cessation

des actes, mais bien une sensation agréable qui en assure la

continuation. La sensation de plaisir doit être elle-même le stimulus de

la contraction par lequel cette sensation est maintenue et augmentée, ou

elle doit être liée avec le stimulus de telle sorte que l'une et l'autre

croissent ensemble. La relation, directement établie, on l'a vu, dans le

cas d'une fonction fondamentale, doit l'être aussi, indirectement, pour

les autres fonctions, car, si elle ne l'était pas dans un cas

particulier, il en résulterait que, pour ce cas, les conditions

d'existence ne seraient pas remplies.

On peut donc démontrer de deux manières qu'il y a une connexion

primordiale entre les actes donnant du plaisir et la continuation ou

l'accroissement de la vie, et, par conséquent, entre les actes donnant

de la peine et la décroissance ou la perte de la vie. D'une part, en

partant des êtres vivants les plus humbles, nous voyons que l'acte utile

et l'acte que l'on a une tendance à accomplir sont originellement deux

côtés d'un seul et même acte et ne peuvent être séparés sans un résultat

fatal. D'autre part, si nous considérons des créatures développées comme

elles existent actuellement, nous voyons que chaque individu et chaque

espèce se conservent de jour en jour par la poursuite de l'agréable et

la fuite de la peine.

En abordant ainsi les faits de deux côtés différents, l'analyse nous

conduit à une autre face de cette vérité suprême qui avait déjà été mise

en évidence dans un précédent chapitre. Nous avons trouvé alors que la

formation des conceptions morales, en excluant la notion d'un plaisir de

quelque genre, en quelque temps et par rapport à quelque être que ce

fût, était aussi impossible que la conception d'un objet sans la notion

de l'espace. Nous voyons maintenant que cette nécessité logique a son

origine dans la nature même de l'existence sensible: la condition

essentielle de développement de cette existence, c'est que les actes

agréables soient en même temps des actes favorables au développement de

la vie.

34. Malgré les observations déjà faites, l'énonciation pure et simple de

cette vérité, comme vérité suprême servant de fondement à toute

appréciation du bien et du mal, causera à plusieurs personnes, sinon au

plus grand nombre, quelque étonnement. Frappés, d'un côté, de certains

résultats avantageux qui sont précédés par des états de conscience

désagréables, par exemple ceux qui accompagnent ordinairement le

travail; songeant, d'un autre côté, aux résultats préjudiciables qui

suivent certains plaisirs, comme ceux que produit l'excès de boisson, la

plupart des hommes croient qu'en général il est bon de souffrir, et

mauvais de se procurer du plaisir. Ils sont préoccupés des exceptions au

point de méconnaître la règle.

Quand on les interroge, ils sont obligés d'admettre que les souffrances

accompagnant les blessures, les contusions, ou les entorses, sont des

maux pour le patient aussi bien que pour ceux qui l'entourent, et que la

prévision de ces souffrances sert à détourner des actes de négligence ou

des actions dangereuses. Ils ne peuvent nier que les tortures diverses

produites par le feu, ou les douleurs d'un froid intense, de la faim et

de la soif, sont indissolublement liées à des dommages permanents ou

temporaires rendant celui qui les supporte incapable de faire ce qu'il

devrait pour son bien ou celui des autres. Ils sont contraints de

reconnaître que l'angoisse causée par un commencement de suffocation

sert à préserver la vie, et qu'en tâchant de s'y soustraire on se met en

état de se sauver et de favoriser le développement de l'être. Ils ne

refuseront pas non plus d'avouer qu'un homme enchaîné dans un cachot

froid et humide, dans l'obscurité et le silence, subit une diminution de

santé et de vigueur, aussi bien par les souffrances positives qui lui

sont infligées que par les peines négatives résultant de l'absence de la

lumière et de la privation de toute société.

Par contre, ils ne doutent pas que le plaisir de manger, en dépit des

excès dont il est l'occasion, n'ait des avantages physiques, et que ces

avantages soient d'autant plus grands que la satisfaction de l'appétit

est plus complète. Il leur faut bien reconnaître que les instincts et

les sentiments si puissants qui entraînent les hommes au mariage, ou

ceux qui ont pour fin l'éducation des enfants, produisent, déduction

faite de tous les maux, un immense surplus de bonheur. Ils n'osent pas

mettre en doute que le plaisir d'accumuler des biens laisse, tout compte

fait, une large balance d'avantages privés et publics.

Quels que soient cependant le nombre et l'importance des cas où les

plaisirs et les peines, les sensations et les émotions, encouragent à

des actes convenables et détournent d'actions inopportunes, on n'en

tient pas compte, et l'on considère seulement les cas où les hommes

sont, directement ou indirectement, mal dirigés par ces sentiments. On

oublie leurs bons effets dans des matières essentielles pour proclamer

exclusivement leurs mauvais effets en des matières qui ne sont pas

essentielles.

Dira-t-on que les peines et les plaisirs les plus intenses, ayant un

rapport immédiat aux besoins du corps, nous dirigent bien, tandis que

les peines et les plaisirs plus faibles, qui n'ont pas une connexion

immédiate avec la conservation de la vie, nous conduisent mal? Autant

dire que le système de conduite par les plaisirs ou les peines, qui

convient à tous les êtres au-dessous de l'homme, n'a plus de valeur

quand il s'agit du genre humain; ou plutôt, en admettant qu'il soit bon

pour l'humanité tant qu'il s'agit de satisfaire certains besoins

impérieux, on supposerait qu'il pèche lorsqu'il s'agit de besoins non

impérieux. Ceux qui admettent cela sont tenus d'abord de nous montrer

comment on peut tracer une ligne de démarcation entre les animaux et les

hommes, et ensuite de nous faire voir pourquoi le système qui donne de

bons résultats en bas ne les donne plus en haut.

35. Il est évident toutefois, d'après les antécédents, que l'on

soulèvera de nouveau la même difficulté: on parlera des plaisirs

nuisibles et des peines avantageuses. On citera le buveur, le joueur, le

voleur, qui poursuivent chacun certains plaisirs, pour prouver que la

recherche du plaisir est mauvaise conseillère. D'autre part, on

énumérera le père qui se sacrifie, le travailleur qui persiste malgré la

fatigue, l'honnête homme qui se prive pour payer ses dettes, afin

d'établir que des modes désagréables de conscience accompagnent des

actes qui sont réellement avantageux. Mais,--après avoir rappelé le fait

démontré dans le § 20, à savoir que cette objection ne vaut pas contre

l'influence du plaisir et de la peine sur la conduite en général,

puisqu'elle signifie simplement que l'on doit ne pas tenir compte de

jouissances ou de peines spéciales et prochaines en vue de jouissances

ou de peines éloignées et générales,--je reconnais que, dans l'état

actuel de l'humanité, la direction donnée par les peines et les plaisirs

immédiats est mauvaise dans un grand nombre de cas. On va voir comment

la biologie interprète ces anomalies, qui ne sont ni nécessaires ni

permanentes, mais accidentelles ou temporaires.

Déjà, en démontrant que, chez les créatures inférieures, les plaisirs et

les peines ont de tout temps guidé la conduite par laquelle la vie s'est

développée et conservée, j'ai établi qu'à partir du moment où les

conditions d'existence d'une espèce ont changé par suite de certaines

circonstances, il en est résulté parallèlement un dérangement partiel

dans l'adaptation des sensations aux besoins, dérangement qui

nécessitait une adaptation nouvelle.

Cette cause générale de dérangement, qui agit sur tous les êtres

sensibles, a exercé sur les hommes une influence particulièrement

marquée, persistante et profonde. Il suffit d'opposer le genre de vie

suivi par les hommes primitifs, errant dans les forêts et vivant d'une

nourriture grossière, au genre de vie suivi par les paysans, les

artisans, les commerçants et les hommes qui ont une profession

quelconque dans une communauté civilisée, pour voir que la constitution

physique et mentale bien ajustée pour les uns, est mal ajustée pour les

autres. Il suffit d'observer d'un côté les émotions provoquées dans

chaque tribu sauvage, périodiquement hostile aux tribus voisines, et de

l'autre les émotions que la production et l'échange pacifique mettent en

jeu, pour voir que ces émotions sont non seulement dissemblables, mais

opposées. Il suffit enfin de constater comment, pendant l'évolution

sociale, les idées et les sentiments appropriés aux activités militantes

développées par une coopération imposée se sont changés en idées et

sentiments appropriés à des activités industrielles, s'exerçant par une

coopération volontaire, pour voir qu'il y a toujours eu au sein de

chaque société, et qu'il y a encore aujourd'hui, un conflit entre les

deux natures morales adaptées à ces deux genres de vie différents.

La réadaptation constitutionnelle aux circonstances nouvelles,

impliquant un ajustement nouveau de plaisirs et de peines comme guides

moraux, telle que l'ont subie de temps à autre toutes les créatures, a

donc été pour la race humaine spécialement difficile pendant son

évolution civilisatrice. La difficulté vient non seulement de

l'importance de la transformation de petits groupes nomades en vastes

sociétés bien assises, et d'habitudes belliqueuses en habitudes

pacifiques, mais aussi de ce que l'ancienne vie d'hostilités a été

conservée entre les sociétés en même temps que se développait une vie

paisible à l'intérieur de chaque société. Tant que coexistent deux

genres de vie si radicalement opposés que la vie militaire et la vie

industrielle, la nature humaine ne peut pas s'adapter exactement à l'une

ni à l'autre.

C'est de là que viennent, dans la direction donnée par les plaisirs ou

les peines, les défauts qui se manifestent tous les jours; on s'en rend

compte en remarquant dans quelle partie de la conduite ces défauts se

font surtout sentir. Comme on l'a montré plus haut, les sensations

agréables et pénibles sont parfaitement adaptées aux exigences physiques

rigoureuses: les avantages qu'on trouve à obéir aux sensations en ce qui

concerne la nutrition, la respiration, la conservation d'une certaine

température, etc., l'emportent immensément sur les maux accidentels, et

les mauvaises adaptations qui se produisent peuvent s'expliquer par le

passage de la vie extérieure de l'homme primitif à la vie sédentaire que

l'homme civilisé est souvent forcé de mener. Ce sont les plaisirs et les

peines de l'ordre émotionnel qui cessent de s'accorder avec les besoins

de la vie dans la société nouvelle, et ce sont ces émotions qui

demandent un temps si long, pour être adaptées de nouveau, parce que

cette nouvelle adaptation est difficile.

Ainsi, au point de vue biologique, les connexions entre un plaisir et

une action avantageuse, entre une peine et une action nuisible, qui ont

apparu au début même de l'existence sensible et se sont continuées à

travers la suite des êtres animés jusqu'à l'homme, ces connexions se

manifestent généralement dans le genre humain du plus bas au plus haut

degré, jusqu'au point où sa nature atteint l'organisation la plus

complète, et doivent se manifester de plus en plus, au degré le plus

élevé de la nature humaine, à mesure que se développe son adaptation aux

conditions de la vie sociale.

36. La biologie a encore un autre jugement à porter sur les relations

qui existent entre les plaisirs ou les peines et le bien-être. Outre les

connexions entre les actes avantageux à l'organisme et les plaisirs qui

accompagnent l'accomplissement de ces actes, entre les actes nuisibles à

l'organisme et les peines qui détournent de les accomplir, il y a des

connexions entre le plaisir en général et une certaine exaltation

physiologique, entre la peine en général et une certaine dépression

physiologique. Tout plaisir accroît la vitalité; toute peine diminue la

vitalité. Tout plaisir élève le cours de la vie; toute peine abaisse le

cours de la vie. Considérons d'abord les peines.

Par les dommages généraux résultant du fait de souffrir, je n'entends

pas ceux qui naissent des effets diffus de lésions organiques locales,

par exemple les accidents consécutifs d'un anévrisme produit par un

effort excessif en dépit de la protestation des sensations, ou les

troubles qu'entraînent les varices provenant de ce qu'on a méprisé trop

longtemps la fatigue des jambes, ou les désordres qui suivent l'atrophie

des muscles que l'on continue à exercer malgré une extrême lassitude.

J'entends les dommages généraux causés par le trouble constitutionnel

que la peine détermine immédiatement. Ces dommages s'aperçoivent

aisément quand les peines deviennent vives, qu'elles soient

sensationnelles ou émotionnelles.

La fatigue corporelle longtemps supportée amène la mort par épuisement.

Plus souvent, en suspendant les mouvements du coeur, elle cause cette

mort temporaire que nous appelons l'évanouissement. Dans d'autres cas,

elle a pour effet des vomissements. Quand il n'en résulte pas des

dérangements aussi manifestes, nous pouvons encore constater, par la

pâleur et le tremblement du sujet, une prostration générale.

Outre la perte immédiate de la vie qui peut survenir sous l'influence

d'un froid intense, il y a des dépressions de vitalité moins marquées

causées par un froid moins extrême: l'affaiblissement temporaire suivant

une immersion trop prolongée dans une eau glacée, l'énervation et la

langueur résultant de l'insuffisance du vêtement, etc. Les mêmes effets

apparaissent quand on est exposé à une température trop élevée: on

éprouve alors une lassitude qui aboutit à l'épuisement; les personnes

faibles s'évanouissent et restent quelque temps débilitées; en voyageant

dans les jungles des tropiques, les Européens contractent des fièvres

qui, lorsqu'elles ne sont pas mortelles, ont souvent des suites

fâcheuses pour le reste de la vie. Considérez maintenant les maux qui

résultent d'un exercice violent continué en dépit des sensations

pénibles: tantôt c'est une fatigue qui détruit l'appétit ou, si c'est

après un repas, arrête la digestion, supprimant les processus

réparateurs alors qu'ils sont le plus nécessaires; tantôt une

prostration du coeur, ici durant quelque temps seulement, et là, si la

faute a été commise chaque jour, devenue permanente, et réduisant le

reste de la vie à un minimum.

Les effets déprimants des peines émotionnelles ne sont pas moins

remarquables. Dans certains cas, la mort en résulte; dans d'autres cas,

les douleurs mentales causées par un malheur se manifestent, comme les

souffrances corporelles, par une syncope. Souvent, de mauvaises

nouvelles déterminent une maladie; l'anxiété, quand elle est chronique,

entraîne la perte de l'appétit, une perpétuelle incapacité de digérer,

la diminution des forces. Une peur excessive, qu'elle soit l'effet d'un

danger physique ou moral, arrêtera pour un temps, de la même manière,

les fonctions de nutrition; bien souvent elle fait avorter les femmes

enceintes. Dans des cas moins graves, la sueur froide et le tremblement

des mains marquent un abaissement général des activités vitales,

produisant une incapacité partielle du corps ou de l'esprit, ou des deux

à la fois. On voit à quel point les peines émotionnelles troublent les

fonctions des viscères, par ce fait qu'une préoccupation incessante

détermine assez souvent la jaunisse. Bien plus, il se trouve que, dans

ce cas, la relation entre la cause et l'effet a été démontrée par une

expérience directe. En disposant les choses de telle sorte que le canal

biliaire d'un chien se déversât hors du corps, Claude Bernard a observé

que, tant qu'il gâtait ce chien et le maintenait en bonne humeur, la

sécrétion se produisait dans la mesure normale; mais, s'il lui parlait

sévèrement ou le traitait pendant quelque temps de manière à produire

une dépression morale, le cours de la bile était arrêté.

Objectera-t-on que les mauvais résultats de ce genre se présentent

seulement lorsque les peines, corporelles ou mentales, sont grandes? je

répondrais que, chez les personnes bien portantes, les perturbations

fâcheuses produites par de petites peines, n'en sont pas moins réelles,

bien que difficiles à observer, et que, chez les personnes dont la

maladie a beaucoup affaibli les forces vitales, de légères irritations

physiques et de faibles ennuis moraux occasionnent souvent des rechutes.

Les effets constitutionnels du plaisir sont tout à fait opposés. Il

arrive parfois,--mais le fait est rare,--qu'un plaisir extrême, un

plaisir devenu presque une peine, donne aux personnes faibles une

secousse nerveuse nuisible; mais il ne produit pas cet effet chez les

hommes qui ne se sont pas affaiblis en se soumettant volontairement ou

par force à des actions funestes pour l'organisme. Dans l'ordre normal,

les plaisirs, grands ou petits, sont des stimulants pour les processus

qui servent à la conservation de la vie.

Parmi les sensations, on peut donner comme exemple celles qui résultent

d'une vive lumière. La clarté du soleil est vivifiante en comparaison du

brouillard; le moindre rayon excite une vague de plaisir; des

expériences ont montré que la clarté du soleil élève le niveau de la

respiration; or cet accroissement de la respiration est un signe de

l'accroissement des activités vitales en général. Un degré de chaleur

agréable favorise l'action du coeur et développe les différentes

fonctions dont il est l'instrument. Les hommes en pleine vigueur et qui

sont convenablement vêtus peuvent maintenir leur température en hiver et

digérer un supplément de nourriture pour compenser leurs pertes de

chaleur; mais il en est autrement des personnes faibles, et, à mesure

que la force décline, l'avantage d'un bon feu devient plus facile à

constater. Les bienfaits qui accompagnent les sensations agréables

produites par un air frais, les sensations agréables qui accompagnent

l'action musculaire après un repos légitime, et celles que cause à son

tour le repos après l'exercice, sont au-dessus de toute contestation;

jouir de ces plaisirs conduit à conserver le corps dans de bonnes

conditions pour toutes les entreprises de la vie.

Les avantages physiologiques des plaisirs émotionnels sont encore plus

manifestes. Tout pouvoir, corporel ou mental, est accru par «la bonne

humeur»; nous désignons par là une satisfaction émotionnelle générale.

Les actions vitales fondamentales, celles de la nutrition par exemple,

sont favorisées par une conversation portant à la gaieté, le fait est

depuis longtemps reconnu; tout homme atteint de dyspepsie sait que, dans

une joyeuse compagnie, il peut faire impunément et même avec profit un

repas ample et varié où n'entre rien de très facile à digérer, tandis

qu'un petit repas de mets simples et soigneusement choisis, lui donnera

une indigestion, s'il le prend dans la solitude. Cet effet frappant sur

le système alimentaire est accompagné d'effets tout aussi certains,

quoique moins manifestes, sur la circulation et la respiration. De même,

un homme qui, pour se reposer des travaux et des soucis du jour, se

laisse charmer par un beau spectacle ou se revivifie par toutes les

nouveautés qu'il peut observer autour de lui, fait bien voir en

rentrant, par sa bonne mine et ses vives manières, l'accroissement

d'énergie avec lequel il est préparé à poursuivre sa tâche. Les

invalides, sur la vitalité affaiblie desquels l'influence des conditions

est très visible, montrent presque toujours fort bien les avantages qui

dérivent des états agréables de sentiment. Un cercle vivant autour

d'eux, la visite d'un ancien ami, ou même leur établissement dans une

chambre plus vaste, toutes ces causes de distraction contribuent à

améliorer leur état. En un mot, comme le savent bien tous ceux qui

s'occupent de médecine, il n'y a pas de fortifiant meilleur que le

bonheur.

Ces effets physiologiques généraux des plaisirs et des peines, qui

s'ajoutent aux effets physiologiques locaux et spéciaux, sont évidemment

inévitables. J'ai montré dans les _Principes de psychologie_ (§§

123-125) que le besoin, ou une douleur négative, accompagne l'inaction

d'un organe, et qu'une douleur positive accompagne l'excès d'activité de

cet organe, mais le plaisir au contraire accompagne son activité

normale. Nous avons vu qu'aucune autre relation ne pouvait être établie

par l'évolution; en effet, chez tous les types d'êtres inférieurs, si le

défaut ou l'excès d'une fonction ne produisait pas de sensation pénible,

si une fonction moyenne ne produisait pas une sensation agréable, il n'y

aurait rien pour assurer l'exercice bien proportionné d'une fonction.

Comme c'est une des lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, outre

une décharge directe dans l'organe particulièrement intéressé, cause

indirectement une décharge à travers le système nerveux (_Princ. de

psych._, §§ 21, 39), il en résulte que les autres organes, tous

influencés comme ils le sont par le système nerveux, participent à

l'excitation. Outre le secours, assez lentement manifesté, que les

organes se prêtent l'un à l'autre par la division physiologique du

travail, il y a donc un autre secours, plus promptement manifesté, que

fournit leur excitation mutuelle.

En même temps que l'organisme tout entier tire un avantage présent de

l'exercice convenable de chaque fonction, il obtient encore un autre

avantage immédiat par suite de l'exaltation de ses fonctions en général

causé par le plaisir qui les accompagne. Les douleurs aussi, qu'elles

soient produites par excès ou par défaut, sont suivies d'un double

effet, immédiat et éloigné.

37. Le refus de reconnaître ces vérités générales vicie toute

spéculation morale dans son ensemble. A la manière dont on juge

ordinairement du bien et du mal, on néglige entièrement les effets

physiologiques produits sur l'agent par ses sentiments. On suppose

tacitement que les plaisirs et les peines n'ont aucune réaction sur le

corps de celui qui les éprouve et ne sont pas capables d'affecter son

aptitude à remplir les devoirs de la vie. Les réactions sur le caractère

sont seules reconnues, et, par rapport à celles-ci, on suppose le plus

souvent que le fait d'éprouver du plaisir est nuisible, et le fait de

subir des peines avantageux. L'idée que l'esprit et le corps sont

indépendants, cette idée dérivée à travers les siècles de la théorie des

sauvages sur les esprits, implique entre autres choses cette croyance

que les états de conscience n'ont absolument aucune relation avec les

états du corps. «Vous avez eu votre plaisir, il est passé, et vous êtes

dans l'état où vous étiez auparavant,» dit le moraliste à un homme. Il

dit à un autre: «Vous avez subi une souffrance, elle a disparu; c'est

fini par là.» Les deux affirmations sont fausses. En laissant de côté

les résultats indirects, les résultats directs sont que l'un a fait un

pas pour s'éloigner de la mort et que l'autre s'en est rapproché d'un

pas.

Nous laissons de côté, ai-je dit, les résultats indirects. Ce sont ces

résultats indirects, laissés ici de côté pour un moment, que les

moralistes ont exclusivement en vue: ainsi occupés de ceux-là, ils

ignorent les résultats directs. Le plaisir, recherché peut-être à un

trop haut prix, goûté peut-être alors qu'on aurait dû travailler, ravi

peut-être injustement à celui qui devait en jouir, on le considère

seulement par rapport à ses effets éloignés et funestes, et l'on ne

tient aucun compte de ses effets avantageux immédiats. Réciproquement,

pour les peines positives ou négatives que l'on supporte, tantôt pour se

procurer un avantage futur, tantôt pour s'acquitter d'un devoir, tantôt

en accomplissant un acte généreux, on insiste seulement sur le bien

éloigné, et l'on ignore le mal prochain. Les conséquences, agréables ou

pénibles, éprouvées au moment même par l'agent, n'ont aucune importance;

elles ne deviennent importantes que lorsqu'elles sont prévues comme

devant survenir dans la suite pour l'agent ou les autres personnes. En

outre, les maux futurs subis par l'agent ne doivent pas, dit-on, entrer

en ligne de compte, s'ils résultent de quelque privation que l'on

s'impose à soi-même; on n'en parle que lorsqu'ils résultent des plaisirs

que l'on s'est donnés. De pareilles appréciations sont évidemment

fausses, et il est évident que les jugements ordinaires sur la conduite

fondés sur de telles appréciations doivent être inexacts. Voyons les

anomalies d'opinion qui en résultent.

Si, par suite d'une maladie contractée à la poursuite d'un plaisir

illégitime, l'iris est attaqué et la vision altérée, on range ce dommage

parmi ceux que cause la mauvaise conduite; mais si, malgré des

sensations douloureuses, on use ses yeux en se livrant trop tôt à

l'étude après une ophtalmie, et si l'on en vient par là à perdre la vue

pour des années ou pour toute la vie, entraînant ainsi son propre

malheur et celui d'autres personnes, les moralistes se taisent. Une

jambe cassée, si l'accident est une suite de l'ivresse, compte parmi ces

maux que l'intempérance attire à celui qui s'y livre et à sa famille, et

c'est une raison pour la condamner; mais si le zèle à remplir ses

devoirs pousse un homme à marcher, sans se reposer et en dépit de la

douleur, quand il a un genou foulé, et s'il en résulte une infirmité

chronique entraînant la cessation de tout exercice, par suite

l'altération de la santé, l'incapacité d'agir, le chagrin et le malheur,

on suppose que la morale n'a aucun verdict à prononcer en cette affaire.

Un étudiant qui échoue, parce qu'il a dépensé en amusements le temps et

l'argent qu'il devait employer à travailler, est blâmé de rendre ainsi

ses parents malheureux et de se préparer à lui-même un avenir misérable;

mais celui qui, en songeant exclusivement à ce que l'on attend de lui,

passe la nuit à lire et prend un transport au cerveau qui le force à

interrompre ses études, à manquer ses examens et à retourner chez lui la

santé perdue, incapable même de se soutenir, celui-là n'est nommé

qu'avec compassion, comme s'il ne devait être soumis à aucun jugement

moral; ou plutôt le jugement moral porté sur son compte lui est tout à

fait favorable.

Ainsi, en signalant les maux produits par certains genres de conduite

seulement, les hommes en général, et les moralistes en tant qu'ils

exposent les croyances du genre humain, méconnaissent que la souffrance

et la mort sont chaque jour causées autour d'eux par le mépris de cette

direction qui s'est établie d'elle-même dans le cours de l'évolution.

Dominés par cette hypothèse tacite, commune aux stoïciens du paganisme

et aux ascètes chrétiens, que nous sommes organisés d'une manière si

diabolique que les plaisirs sont nuisibles et les douleurs avantageuses,

les hommes nous donnent de tous côtés l'exemple de vies ruinées par la

persistance à accomplir des actes contre lesquels leurs sensations se

révoltent. L'un, tout mouillé de sueur, s'arrête dans un courant d'air,

fait fi des frissons qui le prennent, gagne une fièvre rhumatismale avec

des défaillances subséquentes, et le voilà incapable de rien faire pour

le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Un autre, méprisant la fatigue,

se met trop tôt au travail après une maladie qui l'a affaibli, et il

devient pour le reste de ses jours maladif et inutile à lui-même et aux

autres. Ou bien l'on entend parler d'un jeune homme qui, en persistant à

faire des tours de gymnastique d'une violence excessive, se brise un

vaisseau, tombe sur le sol et reste abîmé pour toute sa vie; une autre

fois, c'est un homme arrivé à l'âge mûr, qui, en faisant un effort

jusqu'à l'excès de la douleur, se donne une hernie. Dans telle famille,

on observe un cas d'aphasie, un commencement de paralysie, bientôt suivi

de mort, parce que la victime mangeait trop peu et travaillait trop;

dans une autre, un ramollissement du cerveau est la conséquence

d'efforts intellectuels ininterrompus malgré la protestation continuelle

des sensations; ailleurs, des affections cérébrales moins graves ont été

causées par l'excès du travail en dépit du malaise et du besoin de grand

air et d'exercice[4].

[Note 4: Je puis compter plus d'une douzaine de cas parmi ceux que

je connais personnellement.]

Même sans accumuler des exemples spéciaux, la vérité s'impose à nous en

ne considérant que des classes. L'homme d'affaires usé à force de rester

dans son cabinet, l'avocat à la face cadavéreuse qui passe la moitié de

ses nuits à étudier des dossiers, les ouvrières affaiblies des

manufactures, les couturières qui vivent de longues heures dans un

mauvais air, les écolières anémiques, à la poitrine enfoncée, qui

s'appliquent toute la journée au travail et auxquelles on interdit les

jeux impétueux de leur âge, non moins que les émouleurs de Sheffield qui

meurent suffoqués par la poussière, et les paysans tout perclus de

rhumatismes dus à l'action perpétuelle des intempéries, tous ces gens

nous montrent les innombrables misères causées par des actes qui

répugnent aux sensations et par la négligence obstinée des actes

auxquels nos sensations nous portent. Mais nous en avons des preuves

encore plus nombreuses et plus frappantes. Que sont les enfants

malingres et mal conformés des districts les plus pauvres, sinon des

enfants dont le besoin de nourriture, le besoin de chaleur n'ont jamais

été convenablement satisfaits? Que sont les populations arrêtées dans

leur développement et vieillies avant l'âge, comme on voit dans

certaines parties de la France, sinon des populations épuisées par un

travail excessif et une alimentation insuffisante, l'un impliquant une

douleur positive, l'autre une douleur négative? Que conclure de la

grande mortalité constatée chez les gens affaiblis par les privations,

sinon que les souffrances physiques conduisent à des maladies mortelles?

Que devons-nous encore inférer du nombre effroyable de maladies et de

morts qui s'abattent sur les armées en campagne, nourries de provisions

insuffisantes et mauvaises, couchant sur le sol humide, exposées à

toutes les extrémités de la chaleur et du froid, imparfaitement

protégées contre la pluie et condamnées aux efforts les plus pénibles,

que devons-nous en inférer, sinon les maux terribles que l'on s'attire

en exposant continuellement le corps à un traitement contre lequel les

sensations protestent?

Peu importe à notre thèse que les actions suivies de tels effets soient

volontaires ou involontaires; peu importe, au point de vue biologique,

que les motifs qui les déterminent soient élevés ou bas. Les exigences

des fonctions vitales sont absolues, et il ne suffit pas, pour y

échapper, de dire qu'on a été forcé de négliger ces fonctions ou, qu'en

le faisant, on a obéi à un motif élevé. Les souffrances directes et

indirectes causées par la désobéissance aux lois de la vie restent les

mêmes, quel que soit le motif de cette désobéissance, et l'on ne doit

pas les omettre dans une appréciation rationnelle de la conduite. Si le

but de l'étude de la morale est d'établir des règles pour bien vivre, et

si les règles pour bien vivre sont celles dont les résultats complets,

individuels ou généraux, directs ou indirects, sont le plus propres à

produire le bonheur de l'homme, il est absurde d'écarter les résultats

immédiats pour se préoccuper seulement des résultats éloignés.

38. On pourrait insister ici sur la nécessité de préluder à l'étude de

la science morale par l'étude de la science biologique. On pourrait

insister sur l'erreur des hommes qui se croient capables de comprendre

les phénomènes spéciaux de la vie humaine dont traite la morale, tout en

prêtant peu d'attention ou même en n'en prêtant aucune aux phénomènes

généraux de la vie humaine, tout en ne tenant aucun compte des

phénomènes de la vie générale. Et il est assurément permis de penser

qu'une connaissance du monde des êtres vivants qui nous révèlerait le

rôle joué dans l'évolution organique par les plaisirs et les

souffrances, conduirait à rectifier les conceptions imparfaites des

moralistes. Mais comment croire que l'absence de cette connaissance soit

la seule ou même la principale cause de leur imperfection? Les faits

dont nous avons donné des exemples--et qui, si l'on y prêtait une

attention suffisante, préviendraient les déformations de la théorie

morale,--sont des faits qu'on n'a pas besoin d'apprendre par des

recherches biologiques, mais qui abondent chaque jour sous les yeux de

tout le monde.

La vérité est plutôt que la conscience générale est tellement obsédée de

sentiments et d'idées en opposition avec les conclusions fondées sur les

témoignages les plus familiers, que ces témoignages n'obtiennent aucune

attention. Ces sentiments et ces idées contraires ont plusieurs sources.

Il y a la source théologique. Comme nous l'avons montré plus haut, le

culte pour les ancêtres cannibales, qui trouvaient leurs délices dans le

spectacle des tortures, a produit la première conception de divinités

que l'on rendait propices en supportant la douleur, et, par suite, que

l'on irritait en goûtant quelque plaisir. Conservée par les religions

des peuples à demi civilisés, dans lesquelles elle s'est transmise,

cette conception de la nature divine est parvenue en se modifiant peu à

peu, jusqu'à notre époque, et elle inspire à la fois les croyances de

ceux qui adhèrent à la religion communément admise et de ceux qui font

profession de la rejeter.

Il y a une autre source dans l'état de guerre primitif qui subsiste

encore aujourd'hui. Tant que les antagonismes sociaux continueront à

produire la guerre, qui consiste en efforts pour infliger aux autres des

souffrances ou la mort, en s'exposant soi-même au danger de subir les

mêmes maux, et qui implique nécessairement de grandes privations, il

faudra que la souffrance physique, considérée en elle-même ou dans les

maux qu'elle entraîne, soit considérée comme peu de chose, et que parmi

les plaisirs regardés comme les plus dignes de recherche on range ceux

que la victoire apporte avec elle.

L'industrialisme, partiellement développé, fournit lui aussi l'une de

ces sources. L'évolution sociale, qui implique le passage de la vie de

chasseurs errants à celle de peuples sédentaires livrés au travail,

donne par suite naissance à des activités singulièrement différentes de

celles auxquelles est adaptée la constitution primitive: elle produit

donc une inaction des facultés auxquelles l'état social nouveau n'offre

pas d'emploi, et une surexcitation des facultés exigées par cet état

social; il en résulte d'un côté la privation de certains plaisirs, de

l'autre la soumission à certaines douleurs. Par suite, à mesure que se

manifeste l'accroissement de population qui rend plus intense la lutte

pour l'existence, il devient nécessaire de supporter tous les jours des

souffrances, et de sacrifier des plaisirs.

Or, toujours et partout, il se forme parmi les hommes une théorie

conforme à leur pratique. La nature sauvage, donnant naissance à la

conception d'une divinité sauvage, développe la théorie d'un contrôle

surnaturel assez rigoureux et assez cruel pour influer sur la conduite

des hommes. Avec la soumission à un gouvernement despotique assez sévère

dans la répression pour discipliner des natures barbares, se produit la

théorie d'un gouvernement de droit divin et la croyance au devoir d'une

soumission absolue. Là où l'existence de voisins belliqueux fait

regarder la guerre comme la principale affaire de la vie, les vertus

requises pour la guerre sont bientôt considérées comme les vertus

suprêmes; au contraire, lorsque l'industrie est devenue dominante, la

violence et les actes de pillage dont les gens de guerre se glorifient

ne tardent pas à passer pour des crimes.

C'est ainsi que la théorie du devoir réellement acceptée (et non celle

qui l'est nominalement) s'accommode au genre de vie que l'on mène chaque

jour. Si cette vie rend nécessaires la privation habituelle de plaisirs

et l'acceptation fréquente de souffrances, il se forme bientôt un

système moral d'après lequel la recherche du plaisir est tacitement

désapprouvée et la souffrance ouvertement approuvée. On insiste sur les

mauvais effets des plaisirs excessifs, et l'on passe sous silence les

avantages que procurent des plaisirs modérés; on fait valoir avec force

les bons résultats obtenus en se soumettant à la douleur, et l'on

néglige les maux qui la suivent.

Tout en reconnaissant la valeur et même la nécessité de systèmes moraux

adaptés, comme les systèmes religieux et politiques, aux temps et aux

pays dans lesquels ils se développent, nous devons regarder les

premiers, aussi bien que les seconds, comme transitoires. Nous devons

admettre qu'un état social plus avancé comporte une morale plus vraie,

comme un dogme plus pur et un meilleur gouvernement. Conduits, _à

priori_, à prévoir l'existence de défauts, nous sommes en état de

déclarer tels ceux que nous rencontrons en effet, et dont la nature

justifie nos prévisions. Il faut donc proclamer comme vérité certaine,

que la moralité scientifique commence seulement lorsque les conceptions

imparfaites adaptées à des conditions transitoires se sont développées

assez pour devenir parfaites. La science du bien vivre doit tenir compte

de toutes les conséquences qui affectent le bonheur de l'individu ou de

la société, directement ou indirectement, et autant elle néglige une

classe quelconque de conséquences, autant elle est éloignée de l'état de

science.

39. Ainsi le point de vue biologique, comme le point de vue physique,

est d'accord avec les résultats que nous avons obtenus en prenant le

principe de l'évolution pour point de départ de l'étude de la conduite

en général.

Ce qui était défini en termes physiques comme un équilibre mobile, nous

le définissons en termes biologiques comme une balance de fonctions. Ce

que suppose une pareille balance, c'est que, par leur genre, leur

énergie et leurs combinaisons, les diverses fonctions s'ajustent aux

diverses activités qui constituent et conservent une vie complète: pour

elles, être ainsi ajustées, c'est être arrivées au terme vers lequel

tend continuellement l'évolution de la conduite.

Passant aux sentiments qui accompagnent l'accomplissement des fonctions,

nous voyons que, de toute nécessité, les plaisirs pendant l'évolution de

la vie organique, ont coïncidé avec l'état normal des fonctions, tandis

que les souffrances positives ou négatives ont coïncidé avec l'excès ou

l'insuffisance des fonctions. Bien que, dans chaque espèce, ces

relations soient souvent troublées par des changements de conditions,

elles se rétablissent toujours d'elles-mêmes, sous peine, pour l'espèce,

de disparaître.

Le genre humain qui a reçu par héritage, des êtres inférieurs, cette

adaptation des sentiments et des fonctions dans leurs rapports avec les

besoins essentiels du corps, et qui est forcé chaque jour par des

sensations impérieuses à faire les actes qui conservent la vie, et à

éviter ceux qui entraîneraient une mort immédiate, le genre humain a

subi un changement de conditions d'une grandeur et d'une complexité

inusitées. Ce changement a beaucoup dérangé la direction de la conduite

par les sensations, et dérangé plus encore celle que nous devrions

recevoir des émotions. Il en résulte que, dans un grand nombre de cas,

ni les plaisirs ne sont en connexion avec les actions qui doivent être

faites, ni les peines avec celles qui doivent être évitées; c'est le

contraire qui se produit.

Plusieurs influences ont contribué à dissimuler aux hommes les bons

effets de cette relation entre les sentiments et les fonctions, pour

leur faire remarquer plutôt tous les inconvénients que l'on peut y

trouver. Aussi exagère-t-on les maux qui peuvent être causés par

certains plaisirs, tandis qu'on oublie les avantages attachés

d'ordinaire à la jouissance des plaisirs; en même temps, on exalte les

avantages obtenus au prix de certaines souffrances, et on atténue les

immenses dommages que les souffrances apportent avec elles.

Les théories morales caractérisées par ces erreurs de jugement sont

produites par des formes de vie sociale correspondant à une constitution

humaine imparfaitement adaptée, et sont appropriées à ces formes. Mais

avec le progrès de l'adaptation, qui établit l'harmonie entre les

facultés et les besoins, tous ces désordres, et les fautes de théorie

qui en sont la conséquence, doivent diminuer, jusqu'à ce que, grâce à un

complet ajustement de l'humanité à l'état social, on reconnaisse que les

actions, pour être complètement bonnes, ne doivent pas seulement

conduire à un bonheur futur, spécial et général, mais en outre être

immédiatement agréables, et que la souffrance, non seulement éloignée

mais prochaine, caractérise des actions mauvaises.

Ainsi, au point de vue biologique, la science morale devient une

détermination de la conduite d'hommes associés constitués chacun en

particulier de telle sorte que les diverses activités requises pour

l'éducation des enfants et celles qu'exige le bien-être social

s'exercent par la mise en jeu spontanée de facultés convenablement

proportionnées et produisant chacune, en agissant, sa part de plaisir;

par une conséquence naturelle, l'excès ou le défaut dans l'une

quelconque de ces activités apporte sa part de souffrance immédiate.

NOTE AU N° 33.--Dans sa _Morale physique_, M. Alfred Barratt

a exprimé une opinion que nous devons signaler ici.

Supposant l'évolution et ses lois générales, il cite

quelques passages des _Principes de psychologie_ (1re édit.,

IIIe part., ch. VIII, pp. 395, sqq.; Cf. IVe part., ch. IV),

dans lesquels j'ai traité de la relation entre l'irritation

et la contraction qui «marque le commencement de la vie

sensitive». J'ai dit que «le tissu primordial doit être

différemment affecté par un contact avec des matières

nutritives ou avec des matières non nutritives,» ces deux

genres de matières étant représentés pour les êtres

aquatiques par les substances solubles et les substances

insolubles, et j'ai soutenu que la contraction par laquelle

la partie touchée d'un rhizopode absorbe un fragment de

matière assimilable «est causée par un commencement

d'absorption de cette matière assimilable». M. Barratt,

affirmant que la conscience «doit être considérée comme une

propriété invariable de la vie animale, et en définitive,

dans ses éléments, de l'univers matériel» (p. 43), regarde

ces réactions du tissu animal sous l'influence des

stimulants comme impliquant une certaine sensation. L'action

de certaines forces, dit-il, est suivie de mouvements de

retraite, ou encore de mouvements propres à assurer la

continuation de l'impression. Ces deux genres de contraction

sont respectivement les phénomènes et les marques

extérieures de la peine et du plaisir. Le tissu agit donc de

manière à assurer le plaisir et à éviter la peine par une

loi aussi véritablement physique et naturelle que celle par

laquelle une aiguille aimantée se dirige vers le pôle, un

arbre vers la lumière (p. 52). Eh bien, sans mettre en doute

que l'élément primitif de la conscience ne soit présent même

dans le protoplasma indifférencié, et n'existe partout en

puissance dans ce pouvoir inconnaissable qui, sous d'autres

conditions, se manifeste dans l'action physique (_Principes

de psychologie_, § 272-3), j'hésite à conclure qu'il existe

d'abord sous la forme de plaisir et de peine. Ceux-ci

naissent, je crois, comme le font les sentiments plus

spéciaux, par suite d'une combinaison des éléments ultimes

de la conscience (_Princ. de psy._, §§ 60, 61); car ils

sont, en réalité, des aspects généraux de ces sentiments

plus spéciaux élevés à un certain degré d'intensité.

Considérant que, dans les créatures mêmes qui ont des

systèmes nerveux développés, une grande partie des processus

vitaux résultent d'actions réflexes inconscientes, je ne

trouve pas convenable de supposer l'existence de ce que nous

appelons conscience chez des créatures dépourvues non

seulement de systèmes nerveux, mais même de toute structure.

NOTE AU N° 36.--Plusieurs fois, dans _Les émotions et la

volonté_, M. Alex. Bain insiste sur la connexion entre le

plaisir et l'exaltation de la vitalité, entre la peine et la

dépression de la vitalité. Comme on l'a vu plus haut, je

m'accorde avec lui sur ce point; il est en effet au-dessus

de toute discussion, grâce à l'expérience générale de tout

le monde et à l'expérience plus spéciale des médecins.

Toutefois lorsque, des effets respectivement fortifiants ou

débilitants du plaisir et de la peine, M. A. Bain fait

dériver les tendances originales à persister dans les actes

qui donnent du plaisir et à cesser ceux qui procurent de la

peine, je ne puis le suivre. Il dit: «Nous supposons des

mouvements commencés spontanément et qui causent

accidentellement du plaisir; nous admettons alors qu'il se

produira avec le plaisir un accroissement de l'énergie

vitale; les mouvements agréables prendront leur part de cet

accroissement, et le plaisir sera augmenté par là. Ou bien,

d'un autre côté, nous supposons que la peine résulte de

mouvements spontanés; il faut alors qu'il y ait avec la

peine une diminution d'énergie, qui s'étend aux mouvements

d'où vient le mal, et qui apporte par cela même un remède.»

(3e édit., p. 315.) Cette interprétation, d'après laquelle

les «mouvements agréables» _participent_ seulement de

l'augmentation de l'énergie vitale causée par le plaisir, ne

me semble pas s'accorder avec l'observation. La vérité

paraît plutôt ceci: bien qu'il se produise en même temps un

accroissement général de la vigueur musculaire, les muscles

spécialement excités sont ceux qui, par l'accroissement de

leur contraction, conduisent à un accroissement de plaisir.

Réciproquement, admettre que la cessation des mouvements

spontanés causant la douleur est due à un relâchement

musculaire général, auquel participent les muscles qui

produisent ces mouvements particuliers, c'est, il me semble,

oublier que la rétraction prend communément la forme non

d'une chute passive, mais d'un retrait actif. On peut

remarquer aussi que, la peine déprimant, comme elle finit

par le faire, le système en général, nous ne pouvons pas

dire qu'elle déprime en même temps les énergies musculaires.

Ce n'est pas seulement, comme l'admet M. A. Bain, une vive

douleur qui produit des mouvements spasmodiques; les peines

de tout genre, qu'elles soient sensationnelles ou

émotionnelles, stimulent aussi les muscles (_Essais_, 1re

série, p. 360, I, ou 2e édit., vol. I, p. 211, 12).

Cependant la douleur (et aussi le plaisir lorsqu'il est très

intense) a pour effet d'arrêter toutes les actions réflexes;

et comme les fonctions vitales en général s'exercent par des

actions réflexes, cette suspension, croissant avec

l'intensité de la douleur, déprime en proportion les

fonctions vitales. L'arrêt de l'action du coeur et

l'évanouissement sont un résultat extrême de cet

empêchement, et les viscères, dans leur ensemble, sentent

son effet à des degrés proportionnés aux degrés de la

douleur.

Ainsi la douleur, tout en causant directement, comme le fait

le plaisir une décharge de l'énergie musculaire, finit par

diminuer le pouvoir musculaire en affaiblissant les

processus vitaux d'où dépend la production de l'énergie. Par

suite, nous ne pouvons pas, je crois, attribuer la prompte

cessation des mouvements musculaires causant de la douleur

au décroissement du flot de l'énergie, car ce décroissement

ne se fait sentir qu'après un intervalle. Réciproquement,

nous ne pouvons pas attribuer la persistance dans l'action

musculaire qui donne du plaisir à l'exaltation d'énergie qui

en résulte; mais nous devons, comme je l'ai indiqué au n°

33, l'attribuer à l'établissement de lignes de décharge,

entre le point où se fait sentir l'excitation agréable et

ces structures contractiles qui conservent et accroissent

l'acte causant l'excitation, connexions voisines de l'action

réflexe, en laquelle elles se transforment par d'insensibles

gradations.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 19 / 41 题