LA BONNE ET LA MAUVAISE CONDUITE

8. En comparant les sens qu'il a dans différents cas et en observant ce

que ces sens ont de commun, nous parvenons à déterminer la signification

essentielle d'un mot. Cette signification, pour un mot qui est

diversement appliqué, peut aussi être connue en comparant l'une avec

l'autre celles de ses applications qui diffèrent le plus entre elles.

Cherchons de cette manière ce que signifient les mots bon et mauvais.

Dans quel cas donnons-nous l'épithète de bon à un couteau, à un fusil, à

une maison? Quelles circonstances d'autre part nous conduisent à traiter

de mauvais un parapluie ou une paire de bottes? Les caractères attribués

ici par les mots _bon_ et _mauvais_ ne sont pas des caractères

intrinsèques; car, en dehors des besoins de l'homme, ces objets n'ont ni

mérites ni démérites. Nous les appelons bons ou mauvais suivant qu'ils

sont plus ou moins propres à nous permettre d'atteindre des fins

déterminées. Le bon couteau est un couteau qui coupe; le bon fusil, un

fusil qui porte loin et juste; la bonne maison, une maison qui procure

convenablement l'abri, le confort, les commodités qu'on y cherche.

Réciproquement, le mal que l'on trouve dans le parapluie ou la paire de

bottes se rapporte à l'insuffisance au moins apparente de ces objets

pour atteindre certaines fins, comme de nous protéger de la pluie ou de

garantir efficacement nos pieds.

Il en est de même si nous passons des objets inanimés aux actions

inanimées. Nous appelons mauvaise la journée où une tempête nous empêche

de satisfaire quelque désir. Une bonne saison est l'expression employée

lorsque le temps a favorisé la production de riches moissons.

Si, des choses et des actions où la vie ne se manifeste pas, nous

passons aux êtres vivants, nous voyons encore que ces mots, dans leur

application courante, se rapportent à l'utilité. Dire d'un chien d'arrêt

ou d'un chien courant, d'un mouton ou d'un boeuf, qu'ils sont bons ou

mauvais, s'entend, dans certains cas, de leur aptitude à atteindre

certaines fins pour lesquelles les hommes les emploient, et, dans

d'autres cas, de la qualité de leur chair en tant qu'elle sert à

soutenir la vie humaine.

Les actions des hommes considérées comme moralement indifférentes, nous

les classons aussi en bonnes ou mauvaises suivant qu'elles réussissent

ou qu'elles échouent. Un saut est bon, abstraction faite d'une fin plus

éloignée, lorsqu'il atteint exactement le but immédiat que l'on se

propose en sautant; et au billard, un coup est bon, suivant le langage

ordinaire, lorsque les mouvements sont tout à fait ce qu'ils doivent

être pour le succès d'une partie. Au contraire, une promenade où l'on

s'égare, une prononciation qui n'est pas distincte sont mauvaises, parce

que les actes ne sont pas adaptés aux fins comme ils doivent l'être.

En constatant ainsi le sens des mots _bon_ et _mauvais_ quand on les

emploie dans d'autres cas, nous comprendrons plus facilement leur

signification quand on s'en sert pour caractériser la conduite sous son

aspect moral. Ici encore, l'observation nous apprend qu'on les applique

suivant que les adaptations de moyens à fins sont ou ne sont pas

efficaces. Cette vérité est quelque peu déguisée. Les relations sociales

sont en effet si enchevêtrées que les actions humaines affectent souvent

simultanément le bien-être de l'individu, de ses descendants et de ses

concitoyens. Il en résulte de la confusion dans le jugement des actions

comme bonnes ou mauvaises; car des actions propres à faire atteindre des

fins d'un certain ordre peuvent empêcher des fins d'un autre ordre

d'être atteintes. Néanmoins, quand nous démêlons les trois ordres de

fins et considérons chacune d'elles séparément, nous reconnaissons

clairement que la conduite par laquelle on atteint chaque genre de fin

est bonne et que celle qui nous empêche de l'atteindre est relativement

mauvaise.

Prenons d'abord le premier groupe d'adaptations, celles qui servent à la

conservation de la vie individuelle. En réservant l'approbation ou la

désapprobation relativement au but qu'il se propose ultérieurement, on

dit qu'un homme qui se bat fait une bonne défense, si sa défense est en

effet de nature à assurer son salut; les jugements touchant les autres

aspects de sa conduite restant les mêmes, le même homme s'attire un

verdict défavorable si, en ne considérant que ses actes immédiats, on

les juge inefficaces. La bonté attribuée à un homme d'affaires, comme

tel, se mesure à l'activité et à la capacité avec lesquelles il sait

acheter et vendre à son avantage, et ces qualités n'empêchent pas la

dureté avec les subalternes, une dureté que l'on condamne. Un homme qui

prête fréquemment de l'argent à un ami, lequel gaspille chaque fois ce

qu'on lui a prêté, se conduit d'une manière louable à la considérer en

elle-même; cependant, s'il va jusqu'à s'exposer à la ruine, il est

blâmable pour avoir porté si loin le dévouement. Il en est de même des

jugements exprimés à chaque instant sur les actes des personnes de notre

connaissance, quand leur santé, leur bien-être est en jeu. «Vous

n'auriez pas dû faire cela,» dit-on à celui qui traverse une rue

encombrée de voitures. «Vous auriez dû changer d'habits,» à celui qui a

pris froid à la pluie. «Vous avez bien fait de prendre un reçu.»--«Vous

avez eu tort de placer votre argent sans prendre conseil.» Ce sont là

des appréciations très ordinaires. Toutes ces expressions d'approbation

ou de désapprobation impliquent cette affirmation tacite que, toutes

choses égales d'ailleurs, la conduite est bonne ou mauvaise suivant que

les actes spéciaux qui la composent, bien ou mal appropriés à des fins

spéciales, peuvent conduire ou non à la fin générale de la conservation

de l'individu.

Ces jugements moraux que nous portons sur les actes qui concernent

l'individu sont ordinairement exprimés sans beaucoup de force, en partie

parce que les inspirations de nos inclinations personnelles,

généralement assez fortes, n'ont pas besoin d'être fortifiées par des

considérations morales, en partie parce que les inspirations de nos

inclinations sociales, moins fortes et souvent peu écoutées, en ont

besoin; de là un contraste. En passant à cette seconde classe

d'adaptations d'actes à des fins qui servent à l'élevage des enfants,

nous ne trouvons plus aucune obscurité dans l'application qu'on leur

fait des mots _bon_ et _mauvais_, suivant qu'elles sont efficaces ou

non. Les expressions: bien élever ou mal élever, qu'elles se rapportent

à la nourriture, ou à la qualité et à la quantité des vêtements, ou aux

soins que les enfants réclament à chaque instant, indiquent

implicitement que l'on reconnaît, comme des fins spéciales que l'on doit

atteindre, le développement des fonctions vitales, en vue d'une fin

générale, la continuation de la vie et de la croissance. Une bonne mère,

dira-t-on, est celle qui, tout en veillant à tous les besoins physiques

de ses enfants, leur donne aussi une direction propre à leur assurer la

santé mentale; un mauvais père est celui qui ne pourvoit pas aux

nécessités de la vie pour sa famille, ou qui, de quelque autre manière,

nuit au développement physique et mental de ses enfants. De même pour

l'éducation qui leur est donnée ou préparée. On affirme qu'elle est

bonne ou mauvaise (souvent il est vrai à la légère) suivant que les

méthodes en sont appropriées aux besoins physiques et psychiques, de

manière à assurer la vie des enfants pour le présent tout en les

préparant à vivre complètement et longtemps quand ils auront grandi.

Mais l'application des mots _bon_ et _mauvais_ est plus énergique quand

il s'agit de cette troisième division de la conduite comprenant les

actes par lesquels les hommes influent les uns sur les autres. Dans la

défense de leur propre vie et l'éducation de leurs enfants, les hommes,

en adaptant leurs actes à des fins, peuvent si bien s'opposer à des

adaptations pareilles chez les autres hommes qu'il faudra toujours

imposer des bornes aux empiètements possibles; les dommages causés par

ces conflits entre actions servant de part et d'autre à la conservation

de l'individu sont si graves, qu'il faut ici des défenses péremptoires.

De là ce fait que les qualifications de bon et mauvais sont plus

spécialement appliquées chez nous aux actes qui favorisent la vie

complète des autres ou qui lui font obstacle. Le mot _bonté_, pris

séparément, suggère avant tout l'idée de la conduite d'un homme qui aide

un malade à recouvrer la santé, qui fournit à des malheureux les moyens

de subsister, qui défend ceux qui sont injustement attaqués dans leur

personne, leur propriété, ou leur réputation, ou qui assure son concours

à quiconque promet d'améliorer la condition de ses semblables. Au

contraire, le mot _méchanceté_ fait penser à la conduite d'un homme qui

passe sa vie à entraver la vie des autres, soit en les maltraitant, soit

en détruisant ce qui leur appartient, soit en les trompant, ou en les

calomniant.

Ainsi les actes sont toujours appelés bons ou mauvais, suivant qu'ils

sont bien ou mal appropriés à des fins, et toutes les inconséquences qui

peuvent se rencontrer dans l'usage que nous faisons des mots viennent de

l'inconséquence des fins. Mais l'étude de la conduite en général et de

l'évolution de la conduite nous a préparés à concéder ces

interprétations. Les raisonnements exposés plus haut font voir que la

conduite à laquelle convient la qualification de bonne est la conduite

relativement la plus développée, et que la qualification de mauvaise

s'applique à celle qui est relativement la moins développée. Nous avons

dit que l'évolution, tendant toujours à la conservation de l'individu,

atteint sa limite lorsque la vie individuelle est la plus grande

possible, en longueur et en largeur; nous voyons maintenant, en laissant

de côté les autres fins, qu'on appelle bonne la conduite par laquelle

cette conservation de soi est favorisée, et mauvaise la conduite qui

tend à la destruction de l'individu. Nous avons montré aussi qu'à

l'accroissement du pouvoir de conserver la vie individuelle,--qui est le

fruit de l'évolution,--correspond un accroissement du pouvoir de

perpétuer l'espèce par l'élevage des enfants, et que, dans cette

direction, l'évolution atteint sa limite lorsque le nombre nécessaire

d'enfants amenés à l'âge mûr est capable d'une vie complète en plénitude

et en durée. A ce second point de vue, on dit que la conduite des

parents est bonne ou mauvaise suivant qu'elle se rapproche ou s'écarte

de ce résultat idéal. Le raisonnement montre encore que l'établissement

d'un état social rend possible et réclame une forme de conduite telle

que la vie soit complète pour chacun et les enfants de chacun, non

seulement sans priver les autres du même avantage, mais encore en

favorisant leur développement. Nous avons trouvé enfin que c'est là la

forme de conduite que l'on regarde essentiellement comme bonne. En

outre, de même que l'évolution nous a paru devenir la plus haute

possible lorsque la conduite assure simultanément la plus grande somme

de vie à l'individu, à ses enfants et aux autres hommes, nous voyons ici

que la conduite appelée bonne se perfectionne et devient la conduite

considérée comme la meilleure quand elle permet d'atteindre ces trois

classes de fins dans le même temps.

9. Ces jugements sur la conduite impliquent-ils quelque postulat?

Avons-nous besoin d'une hypothèse pour appeler bons les actes qui

favorisent la vie de l'individu ou de ses semblables, et mauvais ceux

qui tendent directement ou indirectement à la mort de celui qui les

accomplit ou des autres? Oui, nous avons fait une hypothèse d'une

extrême importance; une hypothèse qui est nécessaire pour toute

appréciation morale.

La question à poser nettement et à résoudre avant d'aborder une

discussion morale quelconque est une question très controversée de notre

temps: La vie vaut-elle la peine de vivre? Adopterons-nous la théorie

pessimiste? Adopterons-nous la théorie optimiste? Ou, après avoir pesé

les arguments des pessimistes et ceux des optimistes, conclurons-nous

que la balance est en faveur d'un optimisme mitigé?

De la réponse à cette question dépend absolument toute décision

relativement à la bonté ou à la méchanceté de la conduite. Pour ceux qui

regardent la vie non comme un avantage, mais comme un malheur, il faut

blâmer plutôt que louer la conduite qui la prolonge; si la fin d'une

existence odieuse est désirable, on doit applaudir à ce qui hâtera cette

fin et condamner les actions qui favoriseraient sa durée pour

l'individu ou pour les autres. D'un autre côté, ceux qui embrassent

l'optimisme, ou qui, sans être tout à fait optimistes, soutiennent

cependant que le bien dans cette vie l'emporte sur le mal, porteront des

jugements tout opposés; d'après eux, on doit approuver une conduite qui

favorise la vie de l'individu et des autres et désapprouver celle qui

lui nuit ou la met en danger.

La dernière question est donc de savoir si l'évolution a été une faute,

et surtout l'évolution qui perfectionne l'adaptation des actes à des

fins dans les degrés ascendants de l'organisation. Si l'on soutient

qu'il aurait mieux valu qu'il n'y eût pas d'êtres animés quelconques, et

que plus tôt ils cesseront d'exister mieux cela vaudra, on aura un ordre

déterminé de conclusions relativement à la conduite. Si l'on soutient,

au contraire, que la balance est en faveur des êtres animés, bien plus,

si l'on prétend que cette balance leur sera de plus en plus favorable

dans l'avenir, les conclusions à tirer seront d'un ordre tout différent.

Si même on alléguait que la valeur de la vie ne doit pas être appréciée

par son caractère intrinsèque, mais bien par ses conséquences

extrinsèques,--par certains résultats supposés au delà de cette

vie,--nous arriverions à des conclusions du même ordre que dans le cas

précédent, mais sous une autre forme. En effet la foi dans cette

dernière hypothèse peut bien condamner un attentat volontaire à une vie

misérable, mais elle ne peut pas approuver une prolongation gratuite

d'une telle vie. La théorie pessimiste fait blâmer une législation qui

tend à accroître la longévité, tandis que la théorie optimiste la fait

hautement apprécier.

Eh bien, ces opinions irréconciliables ont-elles quelque chose de

commun? Les hommes pouvant être divisés en deux écoles adverses sur

cette question essentielle, il faut rechercher s'il n'y a rien que les

deux théories radicalement opposées accordent l'une et l'autre. Dans la

proposition optimiste, que l'on affirme tacitement lorsque l'on emploie

les mots _bon_ et _mauvais_ avec leur sens ordinaire, et dans la

proposition pessimiste qui, si elle est faite ouvertement, implique

l'emploi des mêmes mots avec un sens inverse du sens ordinaire, un

examen attentif ne découvre-t-il pas une autre proposition cachée sous

celles-là, une proposition qu'elles renferment l'une et l'autre, et qui

peut être affirmée avec plus de certitude, une proposition

universellement reconnue?

10. Oui, il y a un postulat que les pessimistes et les optimistes

admettent également. Leurs arguments de part et d'autre supposent comme

évident de soi-même que la vie est bonne ou mauvaise suivant qu'elle

apporte ou n'apporte pas un surplus de sensations agréables. Le

pessimiste déclare qu'il condamne la vie parce qu'elle aboutit à plus de

peine que de plaisir. L'optimiste défend la vie dans cette croyance

qu'elle apporte plus de plaisir que de peine. L'un et l'autre prennent

pour critérium la nature de la vie au point de vue de la sensibilité.

Ils accordent que la question de savoir si la vie est une manière d'être

bonne ou mauvaise revient à celle-ci: La conscience, dans ses

oscillations, se maintient-elle au-dessus du point d'indifférence dans

une sensation de plaisir ou tombe-t-elle au-dessous, dans la peine?

Leurs théories opposées supposent également que la conduite doit tendre

à la préservation de l'individu, de la famille et de la société, dans

l'hypothèse seulement où la vie apporterait plus de bonheur que de

misère.

La différence du point de vue ne peut changer ce verdict. Le pessimiste

soutient que les maux prédominent dans la vie et l'optimiste prétend que

ce sont les plaisirs; mais l'un et l'autre admettent que les peines

actuelles doivent être compensées par des plaisirs futurs et qu'ainsi la

vie, justifiée ou non dans ses résultats immédiats, est justifiée par

ces derniers résultats. L'hypothèse impliquée dans ces deux jugements

reste donc la même. On se décide encore en comparant la somme des

plaisirs à celle des peines. Les uns et les autres jugent qu'il faut

maudire l'existence, si, au surplus de misères actuelles, doit s'ajouter

un surplus de misères dans l'avenir, et qu'il faut la bénir au contraire

si, en admettant que le mal surpasse le bien aujourd'hui, on suppose que

le bien l'emportera un jour sur le mal. Il faut donc reconnaître qu'en

appelant bonne la conduite qui sert à la conservation de la vie,

mauvaise celle qui l'arrête ou la détruit, en supposant ainsi qu'on doit

bénir la vie et non la maudire, nous affirmons nécessairement que la

conduite est bonne ou mauvaise selon que la somme de ses effets est

agréable ou pénible.

Pour expliquer autrement le sens des mots _bon_ et _mauvais_, il n'y a

qu'une seule théorie possible, celle d'après laquelle les hommes

auraient été créés afin d'être pour eux-mêmes des sources de misères, et

seraient tenus de continuer à vivre pour que leur créateur ait la

satisfaction de contempler leurs souffrances. C'est là une théorie que

personne ne soutient ouvertement, et qui n'est clairement formulée nulle

part; cependant il y a beaucoup d'hommes qui l'acceptent sous une forme

déguisée. Les religions inférieures sont toutes pénétrées de cette

croyance qu'une vie de douleur est agréable aux dieux. Ces dieux sont

des ancêtres sanguinaires divinisés, et il est naturel de croire qu'ils

aiment les supplices; de leur vivant, ils trouvaient leurs délices à

torturer les autres êtres, et l'on suppose que c'est leur procurer les

mêmes délices que les faire assister à des tortures. Ces conceptions

subsistent longtemps. Il n'est pas nécessaire de rappeler les fakirs

indiens qui se suspendent à des crochets de fer, ou les derviches

orientaux qui se font eux-mêmes des blessures, pour montrer que, dans

des sociétés déjà fort développées, on peut encore trouver des hommes

regardant la douleur volontaire comme un moyen de s'assurer la faveur

divine. Sans nous étendre sur les jeûnes et les mortifications, nous

savons bien qu'il y a eu, et qu'il y a encore chez les chrétiens, cette

croyance que le Dieu auquel Jephté, pour se le rendre propice, sacrifie

sa fille, peut être rendu propice en effet par les peines que l'on

s'inflige à soi-même. Cette autre idée,--conséquence de la

première,--qu'on offense Dieu en se procurant du plaisir, a subsisté

longtemps et conserve encore aujourd'hui beaucoup de partisans; si elle

n'est pas un dogme formel, elle constitue cependant une croyance dont

les effets sont assez visibles.

Sans doute, de pareilles croyances se sont affaiblies de nos jours. Le

plaisir que des dieux féroces étaient supposés prendre à la vue des

tortures s'est, dans une grande mesure, transformé; c'est aujourd'hui la

satisfaction d'une divinité qui aimerait voir les hommes se mortifier

eux-mêmes pour assurer leur bonheur futur. Il est clair que les adeptes

d'une théorie si profondément modifiée ne rentrent pas dans la classe

des hommes dont nous nous occupons maintenant. Bornons-nous à cette

classe: supposons que le sauvage immolant des victimes à un dieu

cannibale ait parmi les hommes civilisés des descendants convaincus que

le genre humain est né pour souffrir et qu'il est de son devoir de

continuer à vivre dans la misère pour le plus grand plaisir de son

créateur: nous serons bien forcés de reconnaître que la race des

adorateurs du diable n'est pas encore éteinte.

Laissons de côté les gens de cette sorte, s'il y en a; leur croyance est

au-dessus ou au-dessous de tout raisonnement. Tous les autres doivent

soutenir, ouvertement ou tacitement, que la raison dernière pour

continuer de vivre est uniquement de goûter plus de sensations agréables

que de sensations pénibles, et que cette supposition seule permet

d'appeler bons ou mauvais les actes qui favorisent ou contrarient le

développement de la vie.

Nous sommes ici ramenés à ces premières significations des mots _bon_ et

_mauvais_, que nous avions laissées pour considérer les secondes. Car,

en nous rappelant que nous appelons bonnes et mauvaises les choses qui

produisent immédiatement des sensations agréables et désagréables, et

aussi ces sensations elles-mêmes,--un bon vin, un bon appétit, une

mauvaise odeur, un mauvais mal de tête,--nous voyons que ces sens

directement relatifs aux plaisirs et aux peines s'accordent avec les

sens qui se rapportent indirectement aux plaisirs et aux peines. Si nous

appelons bon l'état de plaisir lui-même, comme un bon rire; si nous

appelons bonne la cause prochaine d'un état de plaisir, comme une bonne

musique; si nous appelons bon tout agent qui de près ou de loin nous

conduit à un état agréable, comme un bon magasin, un bon maître; si nous

appelons bon, en le considérant en lui-même, tout acte si bien adapté à

sa fin qu'il favorise la conservation de l'individu et assure ce surplus

de plaisir qui rend la conservation de soi désirable; si nous appelons

bon tout genre de conduite qui aide les autres à vivre, et cela dans la

croyance que la vie comporte plus de bonheur que de misère: il est alors

impossible de nier que,--en tenant compte de ces effets immédiats ou

éloignés pour une personne quelconque,--ce qui est bon ne se confonde

universellement avec ce qui procure du plaisir.

11. Diverses influences morales, théologiques et politiques conduisent

les hommes à se déguiser eux-mêmes cette vérité. Dans ce cas le plus

général de tous, comme en certains cas plus particuliers, les hommes

sont bientôt si préoccupés des moyens d'atteindre une fin, qu'ils en

viennent à prendre ces moyens pour la fin elle-même. L'argent, par

exemple, qui est un moyen de pourvoir à ses besoins, un malheureux le

regarde comme la seule chose que l'on doive s'efforcer de se procurer,

et il ne songe pas à satisfaire ses besoins. Exactement de la même

manière, la conduite jugée préférable, parce qu'elle conduit le mieux au

bonheur, a fini par être regardée comme préférable en elle-même,--non

seulement en tant que fin prochaine (ce qu'elle doit être), mais aussi

en tant que fin dernière,--à l'exclusion de la fin dernière véritable.

Cependant un examen attentif amène bien vite à reconnaître la vraie fin

dernière. Le malheureux dont nous parlions, si nous le forçons à

s'expliquer, est obligé de reconnaître la valeur de l'argent pour

obtenir les choses désirables. De même, pour le moraliste qui regarde

telle conduite comme bonne en elle-même et telle autre comme mauvaise:

une fois poussé dans ses derniers retranchements, il est obligé de se

rabattre sur les effets agréables ou pénibles de ces deux genres de

conduite.--Pour le prouver, il suffit de remarquer qu'il nous serait

impossible de les juger comme nous le faisons, si leurs effets étaient

inverses.

Supposons qu'une blessure ou un coup produise une sensation agréable et

entraîne à sa suite un accroissement de nos facultés d'agir ou de jouir:

nous ferions-nous d'une attaque l'idée que nous en avons maintenant? Ou

bien supposez qu'une mutilation volontaire, comme une amputation de la

main, soit à la fois agréable en elle-même et favorable au progrès par

lequel on assure son propre bien-être et celui des siens:

estimerions-nous, comme à présent, qu'il faut condamner ce dommage qu'un

homme peut se faire subir à lui-même? Supposez encore qu'en vidant la

poche d'un homme on lui procure des émotions agréables, on aille

au-devant de ses désirs: le vol serait-il mis au nombre des crimes,

comme le veulent toutes les lois et le code moral? Dans ces cas

extrêmes, personne ne peut nier que nous appelons certaines actions

_mauvaises_ uniquement parce qu'elles sont des causes de peine,

immédiate ou éloignée, et qu'elles ne seraient pas ainsi qualifiées si

elles procuraient du plaisir.

En examinant nos conceptions sous leur aspect opposé, ce fait général

force lui-même notre attention avec une égale clarté. Imaginez qu'en

soignant un malade on ne fasse qu'augmenter ses souffrances, que

l'adoption d'un orphelin soit nécessairement pour lui une source de

misères, que l'assistance donnée dans un embarras d'argent à un homme

qui s'adresse à vous tourne à son désavantage, que ce soit enfin le

moyen d'empêcher un homme de faire son chemin dans le monde que de lui

inspirer un noble caractère: que dirions-nous de ces actes classés

maintenant parmi les actes dignes d'éloges? Ne devrions-nous pas au

contraire les ranger parmi ceux qu'il faut blâmer?

En employant comme pierres de touche ces formes les plus accusées de la

bonne et de la mauvaise conduite, on met facilement ce point hors de

doute: que nos idées de la bonté et de la méchanceté des actes viennent

de la certitude ou de la probabilité avec laquelle nous les croyons

capables de produire, ici ou là, des plaisirs ou des peines. Cette

vérité nous apparaît avec la même clarté si nous examinons les règles

des différentes écoles morales, car l'analyse nous montre que chacune de

ces règles tire son autorité de cette règle suprême.

Les systèmes de morale peuvent être distingués en gros suivant qu'ils

prennent pour idées cardinales: 1º le caractère de l'agent; 2º la nature

de ses motifs; 3º la qualité de ses actes; et 4º leurs résultats. Chacun

de ces faits peut être caractérisé comme bon ou mauvais; ceux qui

n'apprécient pas un mode de conduite d'après ses effets sur le bonheur

l'apprécient par la bonté ou la méchanceté supposée de l'agent, de ses

motifs ou de ses actes. La perfection de l'agent est prise comme pierre

de touche pour juger sa conduite. En dehors de l'agent, nous prenons son

sentiment considéré comme moral, et, en dehors du sentiment, nous avons

l'action considérée comme vertueuse.

Les distinctions ainsi indiquées sont aussi peu définies que les mots

qui les expriment sont d'un usage invariable; mais elles correspondent

cependant à des doctrines en partie différentes les unes des autres.

Nous pouvons les examiner avec soin, et séparément, pour montrer que

leurs critériums de la bonté sont dérivés.

12. Il est étrange qu'une notion aussi abstraite que celle de perfection

ou d'un certain achèvement idéal de la nature ait jamais pu être choisie

comme point de départ pour le développement d'un système de morale. Elle

a été acceptée cependant d'une manière générale par Platon et avec plus

de précision par Jonathan Edwards. Perfection est synonyme de bonté au

plus haut degré. Définir la bonne conduite par le mot de perfection,

c'est donc indirectement la définir par elle-même. Il en résulte

naturellement que l'idée de perfection, comme celle de bonté, ne peut

être formée que par la considération des fins.

Nous disons d'un objet inanimé, d'un outil par exemple, qu'il est

imparfait quand il manque d'une partie nécessaire pour exercer une

action efficace, ou lorsque quelqu'une de ses parties est conformée de

manière à l'empêcher de servir de la façon la plus convenable à l'usage

auquel il est destiné. On parle de la perfection d'une montre quand elle

marque exactement les heures, quelque simple qu'elle soit; et on la

déclare imparfaite, quelle que soit d'ailleurs la richesse de ses

ornements, si elle ne marque pas bien les heures. Nous disons bien que

les choses sont imparfaites quand nous y découvrons quelque défaut, même

s'il ne les empêche pas de rendre de bons services; mais nous le faisons

parce que ce défaut implique une fabrication inférieure, ou une usure,

et par suite cette dégradation qui décèlent ordinairement dans la

pratique l'impossibilité d'être vraiment utile; le plus souvent en effet

l'absence d'imperfections minimes s'associe avec l'absence

d'imperfections plus graves.

Appliqué aux êtres vivants, le mot perfection a le même sens. L'idée

d'une forme parfaite, s'il s'agit d'un cheval de race, est dérivée par

généralisation des traits qui chez les chevaux de race accompagnent

habituellement la faculté d'atteindre la plus grande vitesse; l'idée de

constitution parfaite pour un cheval de race se rapporte aussi à la

force qui lui permet de conserver cette vitesse le plus longtemps

possible. Il en est de même des hommes, à les considérer comme êtres

physiques: nous n'avons d'autre critérium de la perfection que la

faculté complète pour chaque organe de remplir ses fonctions

particulières. Notre conception d'un équilibre parfait des parties

internes et d'une parfaite proportion des parties externes se forme de

cette manière; il est facile de s'en convaincre: par exemple nous

reconnaissons l'imperfection d'un viscère, comme les poumons, le coeur

ou le foie, à ce seul caractère qu'il est incapable de répondre

entièrement aux exigences des activités organiques; de même l'idée de la

grandeur insuffisante ou de la grandeur excessive d'un membre dérive

d'expériences accumulées relativement à cette proportion des membres qui

favorise au plus haut degré l'accomplissement des actions nécessaires.

Nous n'avons pas d'autre moyen de mesurer la perfection quand il s'agit

de la nature mentale. Si l'on parle d'une imperfection de la mémoire, du

jugement, du caractère, on entend par là une inaptitude à satisfaire aux

besoins de la vie. Imaginer un parfait équilibre des facultés

intellectuelles et des émotions, c'est imaginer entre elles cette

harmonie qui assure l'entier accomplissement de tous les devoirs suivant

les exigences de chaque cas.

Aussi la perfection d'un homme considéré comme agent veut dire qu'il est

constitué de manière à effectuer une complète adaptation des actes aux

fins de tout genre. Or, comme nous l'avons montré plus haut, la complète

adaptation des actes aux fins est à la fois ce qui assure et ce qui

constitue la vie à son plus haut degré de développement, aussi bien en

largeur qu'en longueur. D'un autre côté, ce qui justifie tout acte

destiné à accroître la vie, c'est que nous recueillons de la vie plus de

bonheur que de misère. Il résulte de ces deux propositions que

l'aptitude à procurer le bonheur est le dernier critérium de la

perfection dans la nature humaine. Pour en être pleinement convaincu, il

suffit de considérer combien serait étrange la proposition contraire.

Supposez un instant que tout progrès vers la perfection implique un

accroissement de misère pour l'individu, ou pour les autres, ou pour

l'un et les autres à la fois; puis essayez de mettre en regard cette

affirmation que le progrès vers la perfection signifie véritablement un

progrès vers ce qui assure un plus grand bonheur!

13. Passons maintenant, de la théorie de ceux qui font de l'excellence

de l'être leur principe, à la théorie de ceux qui prennent pour règle le

caractère vertueux de l'action. Je ne fais pas allusion ici aux

moralistes qui, après avoir décidé expérimentalement ou rationnellement,

par induction ou par déduction, que des actes d'un certain genre ont le

caractère que nous désignons par le mot _vertueux_, soutiennent que de

pareils actes doivent être accomplis sans égard pour leurs conséquences

immédiates: ceux-là sont amplement justifiés. Je parle de ceux qui

s'imaginent concevoir la vertu comme une fin non dérivée d'une autre

fin, et qui soutiennent que l'idée de vertu ne peut se ramener à des

idées plus simples.

Il semble que telle soit la doctrine proposée par Aristote. Je dis:

semble, car il s'en faut que les différents traits de cette doctrine

s'accordent les uns avec les autres. Aristote reconnaissait que le

bonheur est la fin suprême des efforts de l'homme, et on pourrait croire

à première vue qu'il ne doit point passer pour le type de ceux qui font

de la vertu la fin suprême. Cependant il se range lui-même dans cette

catégorie, en cherchant à définir le bonheur par la vertu, au lieu de

définir la vertu par le bonheur. L'imparfaite distinction des mots et

des choses, qui caractérise généralement la philosophie grecque, en est

peut-être la cause. Dans les esprits primitifs, le nom et l'objet nommé

sont associés de telle sorte que l'un est regardé comme une partie de

l'autre. C'est au point que le seul fait de connaître le nom d'un

sauvage paraît à ce sauvage entraîner la possession d'une partie de son

être et donner par suite le pouvoir de lui faire du mal à volonté. Cette

croyance à une connexion réelle entre le mot et la chose se continue aux

degrés inférieurs du progrès, et persiste longtemps dans cette hypothèse

tacite que le sens des mots est intrinsèque. Elle pénètre dans les

dialogues de Platon, et l'on peut en suivre la trace même dans les

oeuvres d'Aristote: il ne serait pas facile de comprendre autrement

pourquoi il aurait si imparfaitement séparé l'idée abstraite de bonheur

des formes particulières du bonheur.

Tant que le divorce des mots comme symboles et des choses comme

symbolisées n'est pas complet, il doit naturellement être difficile de

donner aux mots abstraits une signification assez abstraite. A l'époque

des premiers développements du langage, un nom ne peut être séparé, dans

la pensée, de l'objet concret auquel il s'applique: cela donne à

présumer que, pendant la formation successive de plus hauts degrés de

noms abstraits, il a fallu résister contre la tendance d'interpréter

chaque mot plus abstrait au moyen de quelques-uns des noms moins

abstraits auxquels on le substituait. De là, je pense, ce fait

qu'Aristote regarde le bonheur comme associé à un certain ordre

d'activités humaines, plutôt qu'à tous les ordres réunis de ces

activités. Au lieu d'enfermer dans le bonheur la sensation agréable liée

à des actions qui constituent surtout l'être vivant, actions communes,

dit-il, à l'homme et au végétal; au lieu d'y comprendre ces états

mentaux que produit l'exercice de la perception externe, et qui, d'après

lui, sont communs à l'homme et à l'animal en général, il les exclut de

l'idée qu'il se fait du bonheur, pour y comprendre seulement les modes

de conscience qui accompagnent la vie rationnelle. Il affirme que la

tâche propre de l'homme «consiste dans l'exercice actif des facultés

mentales conformément à la raison;» et il conclut que «le suprême bien

de l'homme consiste à remplir cette tâche avec excellence ou avec vertu:

par là, il arrivera au bonheur.» Il trouve une confirmation de sa

théorie dans le fait qu'elle concorde avec des théories précédemment

exposées. «Notre doctrine, dit-il, s'accorde exactement avec celles qui

font consister le bonheur dans la vertu; car selon nous il consiste dans

l'action de la vertu, c'est-à-dire non seulement dans la possession,

mais encore dans la pratique.»

La croyance ainsi exprimée que la vertu peut être définie d'une autre

manière que par le bonheur--autrement cela reviendrait à dire que le

bonheur doit être obtenu par des actions conduisant au bonheur--se

ramène à la théorie platonicienne d'un bien idéal ou absolu d'où les

biens particuliers et relatifs empruntent leur caractère de bonté. Un

argument analogue à celui qu'Aristote emploie contre la conception du

bien proposée par Platon peut servir également contre sa propre

conception de la vertu. Qu'il s'agisse du bien ou de la vertu, il ne

faut pas employer le singulier, mais le pluriel: dans la classification

même d'Aristote, la vertu, au singulier quand il en parlait en général,

se transforme en vertus. Les vertus qu'il distingue alors doivent être

ainsi nommées, grâce à quelque caractère commun, intrinsèque ou

extrinsèque. Nous pouvons classer ensemble certaines choses, pour deux

motifs: 1º parce qu'elles sont toutes faites de la même manière chez des

êtres qui présentent d'ailleurs en eux quelque particularité, par

exemple lorsque nous réunissons les animaux vertébrés parce qu'ils ont

tous une colonne vertébrale;--2º à cause de quelque trait commun dans

leurs relations extérieures, par exemple lorsque nous groupons, sous le

nom commun d'outils, les scies, les couteaux, les marteaux, les herses,

etc. Les vertus sont-elles classées comme telles à cause de quelque

communauté de nature intrinsèque? Il doit alors y avoir un trait commun

à retrouver dans toutes les vertus cardinales distinguées par Aristote:

«le courage, la tempérance, la libéralité, la magnanimité, la

magnificence, la douceur, l'amabilité ou l'amitié, la franchise, la

justice.» Quel est donc le trait commun à la magnificence et à la

douceur? et, si l'on peut démêler un pareil trait commun, est-ce aussi

le trait qui constitue essentiellement la franchise? Notre réponse doit

être négative. Les vertus ne sont donc pas classées comme telles à cause

d'une communauté intrinsèque de caractère. Il faut donc qu'elles le

soient à cause de quelque chose d'extrinsèque, et ce quelque chose ne

peut être que le bonheur, lequel consiste, suivant Aristote, dans la

pratique de ces vertus. Elles sont unies par leur relation commune à ce

résultat; mais elles ne le sont point dans leur nature intérieure.

Peut-être rendrons-nous cette induction plus claire en la présentant en

ces termes: Si la vertu est primordiale et indépendante, on ne peut

donner aucune raison pour expliquer la correspondance qui doit exister

entre la conduite vertueuse et la conduite procurant le plaisir,

pleinement et dans tous ses effets, à l'auteur ou aux autres, ou à l'un

et aux autres à la fois. Or, s'il n'y a pas là une correspondance

nécessaire, on pourra concevoir que la conduite classée comme vertueuse

soit capable de causer de la peine dans ses résultats définitifs. Pour

montrer la conséquence d'une pareille conception, prenons deux vertus

considérées comme des vertus par excellence chez les anciens et chez les

modernes: le courage et la chasteté. Par hypothèse, nous devons donc

concevoir le courage, déployé pour la défense de l'individu aussi bien

que pour la défense du pays, non seulement comme entraînant des maux

accidentels, mais encore comme étant une cause nécessaire de misères

pour l'individu et pour l'Etat; l'absence de courage au contraire, par

une conséquence légitime, amènerait le bien-être de l'individu et de la

société. De même, par hypothèse, nous devons concevoir les relations

sexuelles irrégulières comme directement et indirectement avantageuses:

l'adultère amènerait avec lui l'harmonie domestique et l'éducation

attentive des enfants; les relations conjugales, au contraire,

produiraient le désaccord entre le mari et la femme en proportion de

leur durée, et auraient pour résultats les souffrances, les maladies, la

mort des enfants. A moins d'affirmer que le courage et la chasteté

pourraient encore être regardés comme des vertus malgré cette suite de

maux, il faut bien admettre que la conception de la vertu ne peut être

séparée de la conception d'une conduite procurant le bonheur. Si cela

est vrai de toutes les vertus, quelles que soient d'ailleurs leurs

différences, c'est qu'elles doivent d'être classées comme des vertus à

leur propriété de donner le bonheur.

14. En passant de ces doctrines morales, pour lesquelles la perfection

de nature ou le caractère vertueux de l'action fournissent le principe

de jugement, à celles qui prennent pour critérium la rectitude de

l'intention, nous nous rapprochons de la théorie de l'intuition morale,

et nous pouvons légitimement traiter de ces doctrines en critiquant

cette théorie.

Par théorie de l'intuition, j'entends ici non pas celle qui regarde

comme produits par l'hérédité ou des expériences prolongées les

sentiments d'amour ou d'aversion que nous inspirent certains genres

d'actes, mais bien la théorie d'après laquelle ces sentiments nous

viennent de Dieu lui-même, indépendamment des résultats expérimentés par

nous ou par nos ancêtres. «Il y a donc, dit Hutcheson, comme chacun peut

s'en convaincre par une sérieuse attention et par la réflexion, un

penchant naturel et immédiat à approuver certaines affections et

certains actes qui leur répondent;» Hutcheson admettait, avec ses

contemporains, la création spéciale de l'homme et de tous les autres

êtres; il considérait donc «ce sens naturel d'une excellence immédiate»

comme un guide d'origine surnaturelle. Il dit bien que les sentiments et

les actions dont nous reconnaissons ainsi intuitivement la bonté

«s'accordent tous en un caractère général, celui de tendre au bonheur

des autres;» mais il est obligé d'y voir l'effet d'une harmonie

préétablie. Néanmoins on peut établir que l'aptitude à procurer le

bonheur, représentée ici comme un trait accidentel des actes qui

obtiennent cette approbation morale innée, est réellement la pierre de

touche qui révèle le caractère moral de cette approbation. Les

intuitionnistes mettent leur confiance dans ces verdicts de la

conscience, uniquement parce qu'ils aperçoivent, d'une manière au moins

confuse, sinon distincte, que ces verdicts s'accordent avec les

indications de ce critérium suprême. En voici la preuve.

Par hypothèse, on apprécie donc la gravité d'un meurtre grâce à une

intuition morale que l'esprit humain doit à sa constitution originelle.

D'après cette hypothèse, il ne faudrait pas admettre que ce sentiment de

la culpabilité naisse, de près ni de loin, de la conscience que le

meurtre implique, directement ou indirectement, une diminution du

bonheur. Si vous demandez à un partisan de cette doctrine d'opposer son

intuition à celle d'un Figien qui regarde le meurtre comme un acte

honorable et n'a pas de repos avant d'avoir massacré quelques individus;

si vous lui demandez comment on justifiera l'intuition de l'homme

civilisé par opposition à celle du sauvage, il n'aura qu'un seul moyen

de le faire, c'est de montrer comment, en se conformant à l'une, on

arrive au bien-être, tandis que l'autre produit seulement des

souffrances particulières ou générales. Demandez-lui pourquoi son sens

moral, lui enseignant qu'il est mal de dérober le bien d'autrui, doit

être obéi plutôt que le sens moral d'un Turcoman qui prouve combien le

vol lui paraît méritoire en faisant des pèlerinages et en portant des

offrandes aux tombeaux de voleurs fameux: l'intuitionniste est réduit à

reconnaître que,--du moins dans des conditions comme celles où nous

vivons, sinon dans celles où le Turcoman est placé,--le mépris du droit

de propriété chez les autres non seulement cause une misère immédiate,

mais encore implique un état social qui ne saurait comporter aucun

bonheur. Demandez-lui encore de justifier le sentiment de répugnance que

le mensonge lui inspire, en opposition avec le sentiment d'un Égyptien

qui s'estime pour son adresse à mentir, qui croit même très beau de

tromper sans autre but que le plaisir de tromper: l'intuitionniste ne le

fera qu'en montrant la prospérité sociale favorisée par une entière

confiance mutuelle et la désorganisation sociale liée à la défiance

universelle; or ces conséquences conduisent respectivement, de toute

nécessité, à des sentiments agréables ou à des sentiments désagréables.

Il faut donc bien conclure que l'intuitionniste n'ignore pas, ne peut

pas ignorer que le bien et le mal dérivent en dernière analyse du

plaisir et de la peine. Admettons qu'il soit guidé, et bien guidé, par

les décisions de sa conscience sur le caractère des actes humains: s'il

a pleine confiance dans ces décisions, c'est parce qu'il aperçoit, d'une

manière vague, mais positive, qu'en s'y conformant il assure son propre

bien-être et celui des autres, et qu'en les méprisant il s'expose, lui

et les autres, à toutes sortes de maux. Demandez-lui d'indiquer un

jugement du sens moral déclarant bon un genre d'actes qui doit entraîner

un excès de peine, en tenant compte de tous ses effets, soit dans cette

vie, soit, par hypothèse, dans la vie future: vous verrez qu'il est

incapable d'en citer un seul. Voilà bien la preuve qu'au fond de toutes

ces intuitions sur la bonté et la méchanceté des actes se cache cette

hypothèse fondamentale: les actes sont bons ou mauvais suivant que la

somme de leurs effets augmente le bonheur des hommes ou augmente leur

misère.

15. Il est curieux de voir combien le culte rendu par les sauvages aux

démons a survécu, sous divers déguisements, chez les hommes civilisés.

Ce culte démoniaque a engendré l'ascétisme qui, sous différentes formes

et à différents degrés, jouit d'une si grande faveur aujourd'hui

encore, et exerce une influence si marquée sur des hommes, affranchis en

apparence, non-seulement des superstitions primitives, mais encore des

superstitions plus développées. Ces manières de comprendre la vie et la

conduite, inventées par des hommes qui cherchaient, en se torturant

eux-mêmes, à se rendre favorables leurs ancêtres divinisés, inspirent

encore de notre temps les théories morales de beaucoup de personnes,

même de personnes qui ont rompu depuis bien des années avec la théologie

du passé et se croient entièrement soustraites à son influence.

Dans les écrits d'un auteur qui rejette les dogmes chrétiens aussi bien

que la religion juive d'où ces dogmes procèdent, vous trouverez le récit

d'une conquête, qui a coûté la vie à dix mille hommes, fait avec une

sympathie toute semblable à la joie dont les livres hébraïques saluent

la destruction des ennemis accomplie au nom de Dieu. D'autres fois

l'éloge du despotisme se joint à des considérations sur la force d'un

Etat où les volontés des esclaves ou des citoyens sont soumises aux

volontés de maîtres ou de tribuns, et ce sentiment nous rappelle la vie

orientale dépeinte dans les récits de la Bible. Avec ce culte de l'homme

fort, avec cette facilité à justifier tout ce que la force entreprend

pour satisfaire son ambition, avec cette sympathie pour une forme de

société où la suprématie d'une minorité est sans limite, où la vertu du

grand nombre consiste dans l'obéissance, il est tout naturel de répudier

la théorie morale d'après laquelle la plus grande somme de bonheur, sous

une forme ou sous une autre, est la fin de la conduite humaine; il est

tout naturel d'adopter cette philosophie utilitaire désignée sous le nom

méprisant de «philosophie de porc». Alors, pour montrer comment doit

s'entendre la philosophie ainsi surnommée, on nous dit que ce n'est pas

le bonheur, mais la béatitude qui est la véritable fin de l'homme.

Evidemment on suppose ainsi que la béatitude n'est pas un genre de

bonheur. Mais cette hypothèse provoque une question: Quel mode de

sentiment est-elle donc? Si c'est un état de conscience quelconque, il

faut nécessairement qu'il soit pénible, indifférent ou agréable. Si la

béatitude ne fait éprouver aucune émotion d'aucun genre à celui qui l'a

acquise, c'est exactement comme s'il ne l'avait point acquise; et, si

elle lui fait éprouver une émotion, cette émotion doit être pénible ou

agréable.

Chacune de ces possibilités peut être conçue de deux manières. Le mot

béatitude peut d'abord désigner un état particulier de conscience, parmi

tous ceux qui se succèdent en nous: nous avons alors à chercher si cet

état est agréable, indifférent ou pénible. Dans un second sens, le mot

béatitude ne s'appliquerait pas à un état particulier de la conscience,

mais caractériserait l'agrégat de ses états; par hypothèse, cet agrégat

peut être constitué de telle sorte ou que le plaisir y prédomine, ou que

la peine l'emporte, ou que les plaisirs et les peines s'y compensent

exactement.

Nous allons examiner successivement ces deux interprétations possibles

du mot béatitude.

«Bienheureux les miséricordieux!»--«Bienheureux les

pacifiques!»--«Bienheureux celui qui a pitié du pauvre!» Ce sont là

autant d'expressions que nous pouvons prendre à bon droit comme propres

à faire connaître le sens du mot _béatitude_. Que devons-nous donc

penser de celui qui est bienheureux en accomplissant un acte de

miséricorde? Son état mental est-il agréable? Alors il faut abandonner

l'hypothèse, car la béatitude devient une forme du bonheur. Son état

est-il indifférent ou pénible? Il faut alors que l'homme bienheureux

dont on parle soit assez exempt de sympathie pour que le fait de

soulager la peine d'un autre, ou de l'affranchir de la crainte de la

peine, le laisse absolument froid ou même lui cause une émotion

désagréable. De même, si un homme, bienheureux pour avoir rétabli la

paix, n'en ressent aucune joie comme récompense, c'est que la vue des

hommes s'attaquant injustement les uns les autres ne l'afflige pas du

tout, ou lui cause même un plaisir qui se change en peine lorsqu'il

prévient ces injustices. De même encore, appeler bienheureux celui qui

«a compassion du pauvre», si ce n'est pas lui attribuer un sentiment

agréable, c'est dire que sa compassion pour le pauvre ne lui procure

aucun sentiment ou lui fait éprouver un sentiment désagréable. Si donc

la béatitude est un mode particulier de conscience d'une durée

déterminée produit à la suite de tout genre d'actions bienfaisantes,

ceux qui refusent d'y voir un plaisir ou un élément de bonheur avouent

eux-mêmes que le bien-être des autres ou ne les émeut en aucune manière,

ou leur déplaît.

Dans un autre sens, la béatitude, comme nous l'avons dit, consiste dans

la totalité des sentiments éprouvés durant sa vie par l'homme occupé des

actes que ce mot désigne. On peut faire alors trois hypothèses: excès de

plaisir, excès de peine, ou égalité de l'un et de l'autre. Si les états

agréables l'emportent, la vie bienheureuse ne se distingue plus d'une

autre vie agréable que par la quantité relative ou la qualité des

plaisirs; c'est une vie qui a pour fin un bonheur d'un certain genre et

d'un certain degré: il faut alors renoncer à soutenir que la béatitude

n'est pas une forme du bonheur. Si au contraire, dans la vie

bienheureuse, les plaisirs et les peines s'équilibrent exactement et

produisent ainsi comme résultante un état d'indifférence, ou si la somme

des peines l'emporte sur celle des plaisirs, cette vie possède le

caractère que les pessimistes attribuent à la vie en général et pour

lequel ils la maudissent. L'anéantissement, disent-ils, est préférable.

En effet, si l'indifférence est le terme de la vie bienheureuse,

l'anéantissement fait atteindre ce but une fois pour toutes; et, si un

excès de maux est le seul résultat de cette forme la plus haute de la

vie, de la vie bénie, c'est assurément une raison de plus pour souhaiter

la fin de toute existence en général.

On nous opposera peut-être cette réponse: Supposez agréable l'état

particulier de conscience accompagnant la conduite appelée bienheureuse;

on peut soutenir que la pratique de cette conduite et la recherche du

plaisir qui s'y attache entraînent cependant, par l'abnégation de

soi-même, par la persistance de l'effort et peut-être par quelque

douleur physique qui en est la suite, une souffrance supérieure à ce

plaisir même. On affirmerait, malgré cela, que la béatitude, ainsi

caractérisée par l'excès d'un ensemble de peines sur un ensemble de

plaisirs, doit être poursuivie comme une fin préférable au bonheur qui

consiste dans un excès des plaisirs sur les peines.

Cette conception de la béatitude peut se défendre, s'il s'agit d'un seul

individu ou de quelques-uns; mais elle devient insoutenable dès qu'on

l'étend à tous les hommes. Pour le comprendre, il suffit de chercher la

raison qui fait supporter ces peines supérieures aux plaisirs. Si la

béatitude est un état idéal offert également à tous les hommes, si les

sacrifices que chacun s'impose dans la poursuite de cet idéal ont pour

but d'aider les autres à atteindre le même idéal, il en résulte que

chacun doit parvenir à cet état de béatitude, rempli d'ailleurs de

peines, pour permettre aux autres d'arriver aussi à cet état à la fois

bienheureux et pénible: la conscience bienheureuse se formerait donc par

la contemplation de la conscience de tous dans une condition de

souffrance. Peut-on admettre cette conséquence? Évidemment non. Mais, en

rejetant une pareille théorie, on accorde implicitement que si l'homme

accepte la souffrance dans l'accomplissement des actes constituant la

vie appelée bienheureuse, ce n'est pas avec l'intention d'imposer aux

autres les peines de la béatitude, mais bien pour leur procurer des

plaisirs. Par suite le plaisir, sous une forme ou une autre, est

tacitement reconnu comme la fin suprême.

En résumé, la condition nécessaire à l'existence de la béatitude est un

accroissement de bonheur, positif ou négatif, dans une conscience ou

dans une autre. Elle n'a plus aucun sens si les actions dites bénies

peuvent être présentées comme une cause de diminution de bonheur aussi

bien pour les autres que pour celui qui les accomplit.

16. Pour achever de rendre claire l'argumentation exposée dans ce

chapitre, nous allons en rappeler les différentes parties.

Ce qu'on a étudié, dans le chapitre précédent, comme la conduite

parvenue au dernier degré de l'évolution, reparaît dans celui-ci sous le

nom de bonne conduite. Le but idéal que nous avons d'abord dû assigner à

l'évolution naturelle de la conduite nous donne maintenant la règle

idéale de la conduite considérée au point de vue moral.

Les actes adaptés à des fins, qui constituent à tous les instants la vie

manifestée au dehors sont de mieux en mieux adaptés à leurs fins, à

mesure que l'évolution fait des progrès; ils finissent par rendre

complète, en longueur et en largeur, la vie de chaque individu, en même

temps qu'ils contribuent efficacement à l'élevage des jeunes. Puis, ce

double résultat est atteint sans empêcher les autres individus d'y

parvenir aussi, et même de manière à les y aider. Ici, on affirme sous

ces trois aspects la bonté de cette conduite. Toutes choses égales

d'ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre

conservation; bons, les actes bien appropriés à l'éducation d'enfants

capables d'une vie complète; bons, les actes qui favorisent le

développement de la vie de nos semblables.

Juger bonne la conduite qui favorise pour l'individu et pour ses

semblables le développement de la vie, c'est admettre que l'existence de

l'être animé est désirable. Un pessimiste ne peut, sans se contredire,

appeler bonne une conduite qui sert à assurer la vie: pour l'appeler

ainsi, il devrait en effet, sous une forme ou sous une autre, adopter

l'optimisme. Nous avons vu toutefois que les pessimistes et les

optimistes s'accordent au moins sur ce postulat: que la vie est digne

d'être bénie ou maudite suivant que la résultante en est agréable ou

pénible pour la conscience. Puisque les pessimistes, déclarés ou

secrets, et les optimistes de toutes sortes constituent, pris ensemble,

l'humanité tout entière, il en résulte que ce postulat est

universellement accepté. D'où il suit que, si nous pouvons appeler

_bonne_ la conduite favorable au développement de la vie, nous le

pouvons à la condition seulement de sous-entendre qu'elle procure en

définitive plus de plaisirs que de peines.

Cette vérité--que la conduite est jugée bonne ou mauvaise suivant que la

somme de ses effets, pour l'individu, pour les autres, ou pour l'un et

les autres à la fois, est agréable ou pénible,--un examen attentif nous

a montré qu'elle était impliquée dans tous les jugements ordinaires sur

la conduite: la preuve en est qu'en renversant l'emploi des mots on

arrive à des absurdités. Nous avons constaté en outre que toutes les

autres règles de conduite que l'on a pu imaginer tirent leur autorité de

ce principe. Qu'on prenne comme terme de nos efforts la perfection, la

vertu des actes, ou la droiture du motif, peu importe: pour définir la

perfection, la vertu ou la droiture, il faut toujours revenir, comme

idée fondamentale, au bonheur éprouvé sous une forme ou sous une autre,

à un moment ou à un autre, par une personne ou par une autre. On ne peut

pas davantage se faire de la béatitude une idée intelligible, sans la

concevoir comme impliquant une tendance de la conscience, individuelle

ou générale, à un plus haut degré de bonheur, soit par la diminution des

peines, soit par l'accroissement des plaisirs.

Ceux mêmes qui jugent la conduite au point de vue religieux plutôt qu'au

point de vue moral ne pensent pas autrement. Les hommes qui cherchent à

se rendre Dieu propice, soit en s'infligeant des peines à eux-mêmes,

soit en se privant de plaisirs pour éviter de l'offenser, agissent ainsi

pour échapper à des peines futures plus grandes, ou obtenir à la fin de

plus grands plaisirs. Si, par des souffrances positives ou négatives en

cette vie, ils s'attendaient à augmenter plus tard leurs souffrances,

ils ne se conduiraient pas comme ils le font. Ce qu'ils appellent leur

devoir, ils cesseraient de le regarder comme tel si son accomplissement

leur promettait un malheur éternel au lieu d'un éternel bonheur. Bien

plus, s'il y a des gens capables de croire les hommes créés pour être

malheureux, et obligés de continuer une vie misérable pour la seule

satisfaction de celui qui les a créés, de pareils croyants sont obligés

eux-mêmes de suivre la même règle dans leurs jugements; car le plaisir

de leur dieu diabolique est la fin qu'ils doivent se proposer.

Aucune école ne peut donc éviter de prendre pour dernier terme de

l'effort moral un état désirable de sentiment, quelque nom d'ailleurs

qu'on lui donne: récompense, jouissance ou bonheur. Le plaisir, de

quelque nature qu'il soit, à quelque moment que ce soit, et pour

n'importe quel être ou quels êtres, voilà l'élément essentiel de toute

conception de moralité. C'est une forme aussi nécessaire de l'intuition

morale que l'espace est une forme nécessaire de l'intuition

intellectuelle.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 13 / 41 题