DE LA CONDUITE EN GÉNÉRAL

1. Les termes corrélatifs s'impliquent l'un l'autre; ainsi l'on ne peut

penser à un père sans penser à un enfant, à un supérieur sans penser à

un inférieur. Un des exemples les plus communs donnés à l'appui de cette

doctrine, c'est le lien nécessaire qui unit la conception d'un tout à

celle d'une partie.

Il est impossible de concevoir l'idée d'un tout sans faire naître

aussitôt l'idée des parties qui le constituent, et l'on ne peut pas

davantage concevoir l'idée d'une partie sans provoquer aussitôt l'idée

de quelque tout auquel elle appartient. Mais il faut ajouter que l'on ne

saurait avoir une idée correcte d'une partie sans avoir aussi une idée

correcte du tout correspondant. La connaissance inadéquate de l'un de

ces termes entraîne, de plusieurs manières, la connaissance inadéquate

de l'autre.

Si l'on pense à une partie sans la rapporter au tout, elle devient

elle-même un tout, une entité indépendante, et l'on se fait une idée

fausse de ses relations à l'existence en général. En outre, on doit

apprécier mal la grandeur de la partie par rapport à la grandeur du

tout, si l'on se borne à reconnaître que celui-ci contient celle-là, si

l'on ne se le représente pas exactement dans toute son étendue. Enfin on

ne peut pas connaître avec précision la position relative de cette

partie et des autres, à moins de connaître le tout dans la distribution

de ses parties aussi bien que dans son ensemble.

Si la partie et le tout, au lieu de simples relations statiques, ont des

relations dynamiques, il faut posséder une intelligence générale du

tout pour comprendre la partie. Un sauvage qui n'a jamais vu de voiture

sera incapable de concevoir l'usage et l'action d'une roue. Le disque

d'un excentrique, percé d'une ouverture irrégulière, n'a, pour le paysan

qui ne sait pas la mécanique, ni place ni usage déterminés. Un

mécanicien même, s'il n'a jamais vu de piano, ne comprendra pas, à

l'aspect d'une pédale, quelle en est la fonction ou la valeur relative.

C'est surtout lorsqu'il s'agit d'un ensemble organisé que la

compréhension complète d'une partie implique une grande compréhension du

tout. Supposez un être, qui ne connaîtrait pas le corps humain, placé en

présence d'un bras détaché. En admettant même qu'il ne commît pas

l'erreur de le prendre pour un tout au lieu de le regarder comme une

partie d'un tout, il ne pourrait cependant expliquer ni ses rapports

avec les autres parties de ce tout, ni sa structure. Il devinerait à la

rigueur la coopération des os et des muscles; mais il n'aurait

absolument aucune idée de la manière dont le bras contribue aux actions

du tout auquel il appartient, et il ne saurait en aucune façon

interpréter le rôle des nerfs, ni des vaisseaux qui se ramifient dans ce

membre et se rattachent séparément à certains organes du tronc. Une

théorie de la structure du bras implique une théorie de la structure du

corps tout entier.

Cette vérité vaut non seulement pour les agrégats matériels, mais encore

pour les agrégats immatériels, les ensembles de mouvements, de faits, de

pensées, de mots. Les mouvements de la lune ne sont bien compris que si

l'on tient compte des mouvements du système solaire tout entier. Pour

arriver à bien charger une arme à feu, il faut connaître les effets

qu'elle doit servir à produire. Un fragment de phrase, s'il n'est pas

inintelligible, sera mal interprété en l'absence de ce qui manque.

Retranchez le commencement et la fin, et le reste d'une démonstration ne

prouve rien. Les explications fournies par le demandeur sont souvent

trompeuses tant que l'on n'en a pas rapproché celles du défendeur.

2. La conduite est un ensemble, et, en un sens, un ensemble organique,

un agrégat d'actions mutuellement liées accomplies par un organisme. La

division ou l'aspect de la conduite dont traite la morale est une partie

de ce tout organique, et une partie dont les composantes sont

indissolublement unies avec le reste. Si l'on s'en rapporte à l'opinion

commune, tisonner le feu, lire un journal, prendre un repas, sont des

actes où la moralité n'a rien à voir. Ouvrir la fenêtre pour aérer une

chambre, prendre un manteau quand l'air est froid ne passent pas pour

des faits qui aient aucune valeur morale. Ce sont là cependant autant

de parties de la conduite. La manière de vivre que nous appelons bonne,

celle que nous appelons mauvaise sont comprises dans la manière de vivre

en général, avec celle que nous regardons comme indifférente. Le tout

dont la morale est une partie est le tout constitué par la théorie de la

conduite prise dans son ensemble, et il faut comprendre ce tout avant

d'en comprendre une partie.

Examinons de plus près cette proposition.

D'abord, comment définirons-nous la conduite? Il n'y a pas identité

absolue entre les actes qui la composent et l'agrégat des actions, bien

que la différence soit faible. Des actions comme celles d'un épileptique

pendant un accès n'entrent pas dans notre conception de la conduite:

cette conception exclut les actes qui ne tendent à aucune fin. En

reconnaissant ce qui est ainsi exclu de cette conception, nous

reconnaissons en même temps tout ce qu'elle contient, et la définition

de la conduite à laquelle nous aboutissons est celle-ci: ou l'ensemble

des actes adaptés à une fin, ou l'adaptation des actes à des fins,

suivant que nous considérons la somme des actes toute formée, ou que

nous pensons seulement à sa formation. La conduite, dans la pleine

acception du mot, doit être prise comme embrassant toutes les

adaptations d'actes à des fins, depuis les plus simples jusqu'aux plus

complexes, quelle que soit leur nature spéciale, qu'on les considère

d'ailleurs séparément ou dans leur totalité.

La conduite en général ainsi distinguée de n'importe quel tout plus

large constitué par des actions en général, voyons maintenant comment on

distingue habituellement du reste de la conduite la conduite sur

laquelle on porte des jugements moraux. Comme nous l'avons déjà dit, une

grande partie de la conduite ordinaire est indifférente. Irai-je me

promener à la cascade aujourd'hui, ou bien suivrai-je le bord de la mer?

Les fins sont ici moralement indifférentes. Si je vais à la cascade,

passerai-je par le marais ou par le bois? Les moyens sont encore

moralement indifférents. A chaque instant, la plupart de nos actions ne

peuvent ainsi être jugées bonnes ou mauvaises par rapport aux fins ou

aux moyens.

Il n'est pas moins clair que la transition des actes indifférents aux

actes bons ou mauvais se fait par degrés. Si je suis avec un ami qui

connaisse déjà le bord de la mer et qui n'ait pas vu la cascade, le

choix entre l'un et l'autre but de promenade n'est déjà plus moralement

indifférent; si, la cascade choisie comme but de notre excursion, le

chemin à travers le marais est trop long pour ses forces, alors que la

route par le bois est plus courte et plus facile, le choix des moyens

cesse aussi d'être indifférent. En outre, si, en faisant une de ces

excursions plutôt que l'autre, je m'expose à n'être pas rentré assez tôt

pour me trouver à un rendez-vous, si le choix du chemin le plus long a

le même résultat, alors que je pourrais revenir à temps en prenant la

route la plus courte, la décision en faveur de l'un ou de l'autre but,

de l'un ou de l'autre moyen acquiert d'une autre manière une valeur

morale, et cette valeur morale enfin sera de plus en plus grande suivant

que ce rendez-vous aura ou quelque importance ou une grande importance,

ou une importance capitale pour moi ou pour les autres. Ces exemples

font ressortir cette vérité qu'une conduite où la moralité n'intervient

pas se transforme par des degrés insensibles et de mille manières en une

conduite morale ou immorale.

Mais la conduite que nous devons concevoir scientifiquement avant de

pouvoir nous faire une idée scientifique de ces modes de conduite qui

sont les objets des jugements moraux, est immensément plus étendue que

celle à laquelle nous avons fait allusion. Nous n'aurons pas une

compréhension complète de la conduite en considérant seulement la

conduite des hommes: nous devons en effet la regarder comme une simple

partie de la conduite universelle, de la conduite telle qu'elle se

manifeste chez tous les êtres vivants. Car celle-ci rentre dans la

définition que nous avons donnée: des actes adaptés à des fins. La

conduite des animaux supérieurs comparée à celle de l'homme, celle des

animaux inférieurs comparée à celle des animaux supérieurs diffèrent

surtout en ce que l'adaptation des actes aux fins est plus ou moins

simple et incomplète. Ici comme partout, nous devons interpréter le plus

développé par le moins développé. De même que, pour bien comprendre la

partie de la conduite dont traite la morale, nous devons étudier la

conduite humaine dans son ensemble, de même aussi, pour bien comprendre

la conduite humaine dans son ensemble, il faut l'étudier comme une

partie du tout plus vaste que constitue la conduite des êtres animés en

général.

Et nous ne connaîtrons même pas ce tout assez complètement si nous nous

bornons à considérer la conduite telle qu'elle se manifeste actuellement

autour de nous. Nous devons faire entrer dans notre conception la

conduite moins développée dont cette conduite actuelle est sortie dans

la suite des temps. Nous devons considérer la conduite observée

aujourd'hui chez les créatures de tout ordre comme le développement de

la conduite qui a permis à la vie d'arriver dans tous les genres à la

hauteur où nous la voyons. Cela revient à dire que nous avons d'abord,

pour préparer le terrain, à étudier l'évolution de la conduite.

Les bases de la morale évolutionniste · 第 9 / 41 题