PRÉFACE

Si l'on se reporte au programme du «Système de philosophie synthétique»,

on verra que les chapitres détachés de l'ensemble pour former le volume

actuel[1] constituent la première partie des _Principes de morale_ qui

doivent terminer le système. Comme le second et le troisième volume des

_Principes de sociologie_ ne sont pas encore publiés, l'apparition de

l'ouvrage qui en forme la suite logique semblera peut-être prématurée.

[Note 1: Ce volume est intitulé en anglais _The data of ethics_.]

J'ai été amené à m'écarter de l'ordre fixé, par la crainte de ne

pouvoir, si je continuais à suivre cet ordre, exécuter l'oeuvre qui est

le terme de la série. Des avertissements, répétés dans ces dernières

années à des intervalles plus rapprochés et avec plus de clarté, m'ont

appris que je pouvais être définitivement privé de mes forces,--en

supposant même que ma vie se prolonge,--avant d'avoir achevé la tâche

que je m'étais marquée à moi-même. Cette dernière partie de la tâche est

celle pour laquelle toutes les parties précédentes ne sont, à mon avis,

qu'une préparation. Remontant à l'année 1842, mon premier essai,--des

lettres sur _La sphère propre du gouvernement_,--indiquait vaguement que

je concevais l'existence de certains principes généraux de bien et de

mal dans la conduite politique; depuis cette époque, mon but final,

poursuivi à travers tous les buts prochains que je me suis proposés, a

toujours été de découvrir une base scientifique pour les principes du

bien et du mal dans la conduite en général. Manquer ce but, après avoir

fait pour y arriver des travaux si considérables, serait un malheur dont

je n'aime pas à envisager la possibilité, et j'ai à coeur de le prévenir,

sinon complètement, du moins en partie. De là l'avance que je prends.

Bien que cette première division de l'ouvrage qui termine la

_Philosophie synthétique_ ne puisse, naturellement, contenir les

conclusions particulières à établir dans l'ouvrage entier, elle les

implique cependant, de sorte que pour les formuler avec rigueur il

suffit de recourir à une déduction logique.

J'ai surtout à coeur d'esquisser cet ouvrage final, si je ne puis

l'achever entièrement, parce qu'il y a un pressant besoin d'établir sur

une base scientifique les règles de la conduite droite. Aujourd'hui que

les prescriptions morales perdent l'autorité qu'elles devaient à leur

prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. Il

est peu de désastres plus redoutables que la décadence et la mort d'un

système régulateur devenu insuffisant désormais, alors qu'un autre

système plus propre à régler les moeurs n'est pas encore prêt à le

remplacer. La plupart de ceux qui rejettent la croyance commune

paraissent admettre que l'on peut impunément se passer de l'action

directrice qu'elle exerçait et laisser vacant le rôle qu'elle jouait. En

même temps, ceux qui défendent la croyance commune soutiennent que,

faute de la direction qu'elle donne, il n'y a plus de direction

possible: les commandements divins, à leur avis, sont les seules règles

que l'on puisse connaître. Ainsi, entre les partisans de ces deux

doctrines opposées, il y a une idée commune. Les uns prétendent que le

vide laissé par la disparition du code de morale surnaturelle n'a pas

besoin d'être comblé par un code de morale naturelle, et les autres

prétendent qu'il ne serait pas possible de le combler ainsi. Les uns et

les autres reconnaissent le vide; les uns le désirent, les autres le

redoutent. Le changement que promet ou menace de produire parmi nous cet

état, désiré ou craint, fait de rapides progrès: ceux qui croient

possible et nécessaire de remplir le vide sont donc appelés à faire

quelque chose en conformité avec leur foi.

A cette raison spéciale je puis en ajouter une autre plus générale. Il

est résulté un grand dommage de l'aspect repoussant ordinairement donné

à la règle morale par ceux qui l'exposent, et l'on peut espérer

d'immenses avantages si on la présente sous l'aspect attrayant qu'elle a

lorsqu'elle n'est pas déformée par la superstition et l'ascétisme. Si

un père, donnant avec sévérité de nombreux ordres, les uns nécessaires,

les autres inutiles, aggrave son austère surveillance par une manière

d'être tout à fait antipathique; si ses enfants sont obligés de s'amuser

en cachette; si, en se détournant timidement de leurs jeux, ils ne

rencontrent qu'un regard froid ou même un froncement de sourcils,

fatalement l'autorité de ce père ne sera pas aimée, sera peut-être haïe,

et l'on ne cherchera qu'à s'y soustraire le plus possible. Au contraire,

un père qui, tout en maintenant avec fermeté les défenses nécessaires

pour le bien-être de ses enfants ou celui d'autres personnes, non

seulement s'abstient de défenses inutiles, mais encore donne sa sanction

à tous leurs plaisirs légitimes, pourvoit aux moyens de les leur

procurer et regarde avec un sourire d'approbation leurs ébats, un tel

père est presque sûr de gagner une influence qui ne sera pas moins

efficace dans le temps présent et le sera en outre d'une manière

durable. L'autorité de chacun de ces deux pères est le symbole de

l'autorité de la morale comme on l'a faite et de la morale comme elle

devrait être.

Le dommage ne résulte pas seulement de cette sévérité excessive de la

doctrine morale léguée par un passé trop dur. Il vient aussi de

l'impossibilité d'atteindre son idéal. Dans une réaction violente contre

le profond égoïsme de la vie telle qu'elle se présente dans des sociétés

barbares, on a insisté sur le devoir de vivre d'une manière toute

désintéressée. Mais comme l'égoïsme rampant d'une milice brutale ne

pouvait pas être corrigé par la tentative d'imposer au moi une sujétion

absolue dans les couvents et les monastères, de même il ne fallait pas

chercher à corriger l'inconduite de la commune humanité, telle qu'elle

est aujourd'hui, en proclamant le principe d'une abnégation à laquelle

l'homme ne peut arriver. L'effet est plutôt de produire un renoncement

désespéré à toute tentative de rendre la vie meilleure. On cesse tout

effort pour atteindre l'impossible et le possible est discrédité en même

temps. Par une association avec des règles qui ne peuvent être obéies,

les règles qui pourraient l'être perdent leur autorité.

On fera, je n'en doute pas, plus d'une objection à la théorie de la

conduite droite esquissée dans les pages suivantes. Des critiques d'une

certaine classe, loin de se réjouir de voir les principes moraux qu'ils

justifient autrement coïncider avec des principes moraux

scientifiquement déduits, seront choqués de cette coïncidence. Au lieu

d'avouer une ressemblance essentielle, ils exagèrent des différences

superficielles. Depuis les temps de persécution, un curieux changement

s'est produit dans les dispositions de la prétendue orthodoxie à l'égard

de la prétendue hétérodoxie. Autrefois un hérétique, forcé par la

torture à se rétracter, satisfaisait l'autorité par une docilité

extérieure; un accord apparent suffisait, quelle que fût en réalité la

profondeur du désaccord. Maintenant qu'un hérétique ne peut plus être

contraint par la force à professer la foi ordinaire, on fait ce que l'on

peut pour que sa foi paraisse le plus éloignée possible de la foi

commune. Se sépare-t-il du dogme théologique établi? On le traitera

d'athée, quelle que soit à ses yeux l'impropriété de ce terme.

Pense-t-il que l'explication spiritualiste des phénomènes n'est pas

fondée? On le rangera parmi les matérialistes, bien qu'il repousse ce

nom avec indignation. De même, quelle que petite que soit la différence

entre la morale naturelle et la morale surnaturelle, c'est une mode de

l'exagérer au point d'y voir un antagonisme fondamental. Par l'effet de

cette mode, on isolera probablement de ce volume, pour les condamner,

des théories qui, prises en elles-mêmes, peuvent facilement être

présentées comme profondément mauvaises. Pour être plus clair, j'ai

traité séparément quelques aspects corrélatifs de la conduite et donné

des conclusions dont chacune est faussée dès qu'on la sépare des autres;

j'ai ainsi fourni de nombreuses occasions d'être mal compris.

Les relations de cet ouvrage avec ceux qui le précèdent dans la série

sont de nature à rendre nécessaires de fréquents renvois. Comme il

contient en réalité les conséquences de principes déjà établis dans

chacun d'eux, il m'a paru impossible de me dispenser de rétablir ces

principes. En outre, les présentant dans leurs rapports avec différentes

théories morales, j'ai été obligé chaque fois de rappeler brièvement au

lecteur quels ils sont et comment ils sont déduits. De là une foule de

répétitions qui paraîtront peut-être fastidieuses à quelques-uns. Je ne

puis cependant regretter beaucoup ce résultat presque inévitable; car

c'est seulement par des itérations multipliées que des conceptions

étrangères peuvent s'imposer à des esprits prévenus.

LES BASES

DE LA

MORALE ÉVOLUTIONNISTE

Les bases de la morale évolutionniste · 第 7 / 41 题