PRÉFACE

Ce livre, qui englobe les souvenirs d'un quart de siècle, a été

composé d'une façon assez inattendue. Le premier chapitre en fut

écrit, il y a près d'un an, au monastère d'Hautecombe où, comme le

raconte mon précédent volume: _Dans la lumière d'Ars_, je faisais

une retraite de six semaines. C'était alors un article qu'une

revue publia et auquel je ne songeais pas à donner une suite.

Mais quand il eut paru, plusieurs personnes me dirent ou

m'écrivirent qu'il y aurait intérêt à en corroborer la

signification par d'autres études sur les milieux occultistes,

politiques et littéraires où me conduisirent les péripéties d'une

existence passablement mouvementée.

À la réflexion, le projet me plut d'autant qu'il me permettait

d'esquisser quelques aspects d'une société troublée où la plupart

de nos contemporains font l'effet d'un troupeau sans berger,

piétinant au hasard parmi des ruines, fuyant le bercail que leur

ouvre l'Église, broutant avec avidité les euphorbes et les aconits

de l'individualisme ou de l'humanitairerie.

J'ai donc peint quelques uns des prototypes de ces aberrations.

J'ai montré des révolutionnaires à l'oeuvre soit comme

théoriciens, soit comme émeutiers, soit comme assassins. J'ai

dénoncé les efforts de la Gnose pour fausser le sentiment

religieux dans maintes âmes en désarroi. J'ai analysé le désordre

et la corruption du goût produits par l'invasion des Juifs de

Pologne et d'Allemagne dans notre littérature. J'ai exposé

certains méfaits résultant du triomphe de la démocratie, par

exemple, le fonctionnement malpropre de cette néfaste mécanique le

suffrage universel. J'ai constaté l'avortement de cette chimère:

l'instruction versée sans tact ni mesure dans des cervelles qui

n'étaient point faites pour l'assimiler. J'ai rappelé l'aventure

boulangiste et cet engouement du pays pour un médiocre en qui

l'instinct d'éliminer les poisons du parlementarisme nous

conduisit à chercher un sauveur.

J'aurais pu tirer de tout cela un copieux volume de doctrine. J'ai

préféré multiplier les croquis des troubles auxquels j'assistai,

les profils des personnages qui les suscitèrent ou y prirent part,

les anecdotes caractéristiques. J'ai fait en somme du reportage

rétrospectif.

On voudra bien donc trouver ici une modeste contribution à

l'histoire de la société française telle que l'intoxiquèrent les

principes de la Révolution.

Une idée, qui ne fait que se fortifier dans mon esprit à mesure

que j'avance en âge et en expérience, donne de l'unité à mon

livre. Celle-ci: pour se bien porter, la France doit être

catholique et monarchiste.

Je l'ai déjà formulée ailleurs; je la développerai encore si Dieu

me prête vie.

Ce que je veux ajouter maintenant c'est que la plus grande partie

des pages qu'on va lire, je les ai conçues dans la solitude et le

silence, au cours de longues promenades à travers ma chère forêt

de Fontainebleau.

Les vieux chênes grandioses, les bouleaux rêveurs, les sommets

rocheux d'où l'on domine un océan de feuillages, le murmure

émouvant des brises dans les pins, les jeux du soleil et de

l'ombre dans les taillis m'ont inspiré.

Là, naguère, j'ai connu Dieu.

Aujourd'hui j'y apprends sans cesse la persévérance dans l'effort

vers le bien, je m'y arme de prières et de réflexions salubres

pour le jour -- hélas! prochain -- où il me faudra de nouveau agir

parmi les hommes.

Je dis «hélas» parce que non seulement nos adversaires nous

combattent sans loyauté, mais encore parce que les divisions entre

catholiques rendent la tâche particulièrement ardue, surtout

lorsqu'on voudrait ne pas manquer à la charité...

N'importe, j'espère aimer assez Notre-Seigneur pour le servir,

pour attester les bienfaits de son Église sans trop de

défaillances et malgré les déboires de toutes sortes qui

assaillent l'orateur et l'écrivain dès qu'ils se vouent à

l'apologie de la Vérité unique.

Après, je reviendrai panser mes blessures et louer la Dame de Bon-

Conseil sous vos ombrages, beaux arbres, dont les frondaisons

s'épanouissent dans la lumière et figurent les gestes d'espérance

d'une âme qui cherche à conquérir son salut éternel...

Fontainebleau, septembre 1912.

CHAPITRE PREMIER

AU PAYS DES LYS NOIRS

Il y a quelque vingt ans, une brise chargée d'occultisme souffla

sur la littérature. C'était l'époque où les symbolistes

inauguraient une réaction contre le matérialisme pesant dont Zola,

ses émules et ses disciples pavaient leurs livres et leurs

manifestes. Chez eux l'on ne parlait que de documents humains et

de tranches de vie. On niait l'âme, on bafouait tout

spiritualisme. On définissait l'homme: une fédération de cellules

agglomérées par le hasard, mue exclusivement par ses instincts et

ses appétits, secouée par des névroses, courbée sous les lois

implacables d'un déterminisme sans commencement ni fin. Flottant

sur le tout, un noir pessimisme qui disait volontiers: -- La vie

est une souffrance entre deux néants.

Sous couleur d'études de moeurs, qu'il s'agit de peindre la

bourgeoisie ou le monde des arts, les ouvriers ou les paysans, on

n'alignait que des spécimens de tératologie sociale: des pourceaux

et des ivrognes, des souteneurs et des aigrefins, des demi-fous

sanguinaires et des bandits, des femmes détraquées ou mollement

stupides, des prêtres sentimentaux et sacrilèges. Bref, un Guignol

sinistre où se démenaient des marionnettes impulsives dont la

Nature aveugle tirait les ficelles, en des décors de villes et de

campagnes barbouillés d'un balai fangeux. Puis, quelles

interminables descriptions! Et quels inventaires de marchands de

bric-à-brac de qui le cerveau se fêla pour avoir absorbé trop de

manuels de vulgarisation scientifique!

Pour tirer l'art de ce cloaque, maints poètes firent de loyaux

efforts. Ils se proclamèrent idéalistes, affirmèrent l'âme et ses

tendances à une beauté supérieure. Ils opposèrent, en leurs

strophes, des tableaux de légende stylisés aux photographies

malpropres du naturalisme.

Malheureusement, ils tombèrent dans l'excès contraire. Tout sens

du réel se perdit; ce ne furent plus que chevaliers mystérieux

pourfendant des licornes et des guivres dans des paysages irréels,

princesses hiératiques, psalmodiant des énigmes du haut d'une tour

ou promenant, avec langueur, des troubles mélancolies dans des

parcs aux floraisons de chimère. Les paons et les cygnes, promus

au rang d'animaux distingués, pullulèrent dans les poèmes. Il se

fit une effrayante consommation du mot _songe _et du mot

_mystère._

Ce moyen âge de pacotille n'aurait pas tiré beaucoup à

conséquence: c'était une mode littéraire comme il y en eut tant

d'autres, en faveur aujourd'hui, oubliée demain. Mais le mouvement

ne tarda pas à dévier d'une façon plus grave.

Les théories anarchistes, préconisant l'individualisme à outrance,

firent invasion dans la littérature. Elles se mêlèrent à la

religiosité vague, qui sollicitait un grand nombre d'esprits pour

produire les plus singuliers résultats. On s'écria d'abord: --

plus de règles astreignantes, plus de prosodie traditionnelle

entravant l'inspiration; que chacun se forge son instrument

d'après le génie latent qui bouillonne en lui.

On ajouta bientôt: -- plus de lois, plus de soumission aux

préjugés sociaux; que le Moi s'affirme sans limites, que le culte

de la Beauté soit notre seul objectif, et nous deviendrons pareils

à des dieux!

En même temps, on se déclarait catholique -- mais d'un

catholicisme spécial qui dédaignait, comme vulgaires, les

préceptes de l'Évangile, la fréquentation des sacrements et la

pratique des vertus chrétiennes. On rechercha dans les cérémonies

du culte des émotions d'ordre purement esthétique. On frelata de

sensualité morbide la prière et les rites. Tel qui mit en vers les

litanies de la Vierge offrit, quelques pages plus loin, des

stances luxurieuses à l'Anadyomène. Tel autre écrivit, de la même

encre, le panégyrique de saint François d'Assises et celui de

Ravachol. Une Bradamante du socialisme publia de soi-disant «pages

mystiques» où Jésus était exalté comme le précurseur de ces Slavo-

Mongols délirants: Bakounine et Tolstoï. M. Joséphin Péladan fonda

la Rose-Croix esthétique et poursuivit la création d'un ordre de

Mages qui devaient prendre place, dans la hiérarchie de l'Église,

au-dessus du clergé. Les prêtres ne seraient plus que des

fonctionnaires préposés à la distribution des sacrements. Les

Mages promulgueraient, pour les initiés, les sens ésotérique, et

supérieur selon la Gnose, des enseignements de l'Église.

Plus tard, à la suite des mésaventures qui ne nous regardent pas,

M. Péladan écrivit au Pape pour le sommer, au nom du Beauséant, de

sanctionner le divorce. Rome ne répondit pas -- comme on pouvait

s'y attendre. Et le Sâr-Mage sortit de l'Église en faisant claquer

la porte.

Chez les catholiques quelques-uns espéraient que, peut-être, un

renouveau religieux naîtrait de ces divagations variées. Il n'en

fut rien. Seulement, une phraséologie hétéroclite régna dans les

livres et dans les discours. De bons jeunes gens -- M. Henry

Bérenger, qui depuis... en était -- projetèrent d'instaurer un

christianisme anodin et libérâtre où, pourvu que l'Église se tînt

au second plan, on lui fournirait des recrues. Pas mal de bière

fut ingurgitée à cette intention, car il ne faut pas oublier que

ces néophytes se réunissaient sous ce vocable imprévu: _le Bock

idéal_ (M. l'abbé Fonssagrive, aumônier du cercle catholique du

Luxembourg, m'a fourni des détails bien amusants sur cette

tentative. Mais ce n'est pas mon objet actuel de les publier).

Ailleurs, les vers comme la prose s'encombrèrent de termes

liturgiques, pris souvent à rebours du sens véritable. Surtout il

se fit une dépense incroyable de lys.

Oui, les lys -- symboles gracieux de la virginité, corolles chères

à la Madone immaculée -- foisonnèrent, parmi toutes sortes

d'orchidées équivoques, dans les jardins du Parnasse. Certains,

outrant la métamorphose, se comparaient, eux-mêmes, à des lys.

Stéphane Mallarmé, qui, pour l'ahurissement dévot de quelques-uns,

publiait alors ses charades sans solution, fut le premier, je

crois, à donner, dans un poème, par hasard un peu moins nébuleux

que les autres, une signification scabreuse au lys. Depuis, l'on

alla beaucoup plus loin -- inutile de dire jusqu'où. Il suffira de

mentionner qu'un observateur qui analysait, avec une curiosité

quelque peu dégoûtée, ces profanations, qualifia, d'une façon

mordante, les esthètes en pantalon collant et les toquées à

bandeaux plats et à robes extravagantes dont se bariolait ce

carnaval.

-- Ce sont peut-être des lys, dit-il, -- mais des lys noirs.

De là le titre de ce livre.

* * * * *

La Gnose, toujours vivante et agissante depuis le premier siècle

de l'Église, guettait l'heure favorable pour semer son ivraie dans

un terrain aussi propice à son développement. Avoir fait fusionner

dans les Loges la postérité d'Hiram avec celle d'Homais et celle

de Renan, c'était bien. S'insinuer dans la littérature pour y

conquérir une influence et des adeptes, ce serait mieux. Elle n'y

manqua pas.

Ce sont quelques-uns de mes souvenirs de cette période que je

rapporte ici.

Un des faits caractéristiques de cette époque troublée, c'est que,

non seulement dans la littérature, mais dans toute la société,

faute d'une doctrine traditionnelle, le sentiment religieux

s'égara hors de la voie unique où il n'y avait que l'Église pour

avoir mission de le maintenir. Toutes les erreurs et toutes les

hérésies reparurent. On se détournait de Dieu et de sa Révélation.

Mais plusieurs se réclamèrent des divinités du paganisme grec. Ce

morceau de rhétorique papelarde: la prière sur l'Acropole, fut

leur _Credo_. D'autres annonçaient la résurrection du Grand Pan ou

adoraient la nature sous la forme d'un vague culte rendu à Isis.

Valentin et son Plérôme retrouvèrent des sectateurs. Les théurgies

de Porphyre et de Jamblique furent remises en lumière. Des âmes se

figèrent dans le Bouddhisme. Il y eut des manichéens qui vantèrent

les deux principes et qui offrirent, de préférence, leur encens au

dieu noir.

Mais le plus grand nombre oscillait d'une croyance à l'autre, mu

par l'intuition que les hypothèses, données arrogamment par la

science matérialiste pour des certitudes, ne suffisaient pas à

expliquer l'énigme du monde. Tous, mais ceux-là surtout qui

cherchaient, avec anxiété, une conviction, devinrent des proies

empressées à se prendre aux gluaux de l'occultisme.

Deux livres marquèrent cette préoccupation des choses invisibles.

L'un, de M. Jules Bois, s'intitulait: _les Petites Religions de

Paris_. C'était une enquête assez bien faite sur les cultes

hétérodoxes qui se pratiquaient çà et là dans la Grand'Ville. Pour

la première fois, si je ne me trompe, le mot l'_Au-delà_, qui fit

fortune depuis, y était employé.

On remarquera, en passant, qu'il dut sans doute sa vogue à son

imprécision. En effet, il semblait propre à remplacer le seul mot

qui eût convenu, celui de _Surnaturel._

Mais voilà: ce dernier paraissait trop net; il était clair et ne

souffrait pas l'équivoque. Il impliquait, en somme, l'aveu que

quelqu'un existait en dehors et au-dessus de la nature telle que

l'orgueil humain l'acceptait. À ce titre, il gênait, d'autant que,

depuis plus d'un siècle, la majorité des savants ne cessait

d'enseigner que le Surnaturel n'existe pas.

L'Au-delà, au contraire, cela demeurait vague; cela pouvait

signifier un ensemble de lois naturelles, encore peu spécifiées et

dont l'action ne tombait pas, d'une façon immédiate, sous les

sens. On voulait bien excursionner à travers le mystère. Mais on

préférait ne pas courir le risque d'y rencontrer ce Dieu du

christianisme auquel on s'efforçait de ne plus penser. C'est ainsi

que Celui qui ne veut pas servir mit si facilement sa griffe sur

des âmes avides de plonger dans l'Inconnu.

Ce terme, incorrect mais élastique, l'Au-delà, désigna donc, à la

satisfaction générale, la région confuse où tâtonnèrent,

inconscients du danger qu'ils couraient, les blasés de la pensée

qui cherchaient un frisson inédit, les myopes du spiritisme, qui

prennent pour des anges de lumière des esprits ténébreux venus de

très bas, et les naïfs qui s'imaginaient ne céder qu'à une

curiosité d'ordre scientifique.

Le vieux serpent avait donc réussi, une fois de plus, à se

dissimuler dans cet occultisme qu'on peut parfaitement traduire

par _cachette._ Dès lors, ses préceptes, captieux en leur

obscurité, infestèrent, à la faveur de maintes équivoques, les

intelligences et les sensibilités. Car, comme le dit la

scolastique: _Obscuritate rerum verba saepe obscurantur._

L'autre livre, ce fut celui d'Huysmans: _Là-bas._ Il ne s'agissait

plus ici d'un reportage plus ou moins sceptique et rédigé avec le

souci de ne froisser personne. L'ineptie orgueilleuse du

matérialisme était nettement dénoncée. Au point de vue de

l'histoire comme au point de vue de l'expérience personnelle, le

Surnaturel démoniaque était affirmé, défini, étudié avec minutie,

décrit en ses manifestations contemporaines. On avait sous les

yeux la relation véridique d'un voyage au pays du maléfice et du

sacrilège. Un style âpre, brutal, imprégné de couleurs violentes,

évocatoire au possible en son incorrection, donnait un intense

relief aux découvertes de l'explorateur.

Le retentissement fut énorme. Mais, résultat qu'on aurait pu

prévoir, les _snobs_ de l'occultisme comme les chercheurs de

sensations extrêmes n'y trouvèrent qu'un motif de s'affriander aux

messes noires et aux ordures du succubat. Huysmans, il est vrai,

opposait, d'une plume déjà presque catholique, les blanches

splendeurs de la Passion aux flamboiements fuligineux des tumultes

diaboliques. Peut-être aussi avait-il cru mettre en garde contre

les périls encourus par ceux qui tenteraient d'aussi sombres

expériences. Quoi qu'il en soit, son livre ne fit guère

qu'accroître la vogue de l'occultisme.

Je me trompe, car je sais au moins une conversion déterminée par

la lecture de _Là-bas. _Le converti me disait il y a trois ans:

«Huysmans me fit croire à l'existence du Démon. J'en conclus: si

celui-là existe, l'Autre doit exister également. Je priai -- et,

par un détour fort imprévu, la Grâce me toucha».

De fait, c'est aujourd'hui un excellent catholique.

* * * * *

Voici maintenant de quelle façon je fus, moi-même, porté à

expérimenter les ivresses troubles et les dangers de l'occultisme.

Par nature, je n'y étais guère enclin. Je ne fus tout d'abord pas

de ceux qui répétaient passionnément les vers de Baudelaire:

_Nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres_

_Avec le coeur joyeux d'un jeune passager;_

_Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres_

_Qui chantent: -- par ici, vous qui voulez manger_

_Le lotus parfumé, c'est ici qu'on vendange_

_Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim,_

_Venez vous enivrer de la douceur étrange_

_De cette fin d'après-midi qui n'aura pas de fin..._

Mais dénué de toute éducation religieuse, attiré, comme la plus

grande partie de ma génération, par ce qui avait couleur de

mystère et d'imprévu, quand l'occultisme envahit la littérature,

je fus entraîné après bien d'autres.

Lorsque, par suite de circonstances providentielles, je me

ressaisis, le mal était fait. Et c'est pourquoi, certes, durant

des années, je m'acharnai à miner, avec une morne fureur, le roc

inébranlable sur lequel Dieu a bâti son Église.

Nous avions fondé diverses revues: _l'Ermitage, la Plume, Le

Mercure de France _où les plus militants de la jeunesse littéraire

ferraillaient pour le triomphe de l'esthétique symboliste.

Beaucoup sont morts de ces chevaucheurs de chimères. D'autres ont

désarmé de bonne heure et sont devenus épiciers ou magistrats.

Deux adoptèrent la profession d'académicien: l'un, tel qu'en

songe, s'assit au bout du pont des Arts; l'autre, récemment

défunt, installa ses sourires pincés chez M. de Goncourt. Certains

tournèrent mal. Celui-là, par exemple, qui, se reconnaissant fils

de Lilith et de Pécuchet, s'abreuve d'un horrible mélange de

Quinton et de Nietzsche, brode d'antichristianisme bêta des

pornographies gourmées et publie, deux fois par mois, les _Lettres

d'un Satyre._

_La Plume _réunissait, chaque samedi, dans le sous-sol d'un café

de la rive gauche, bon nombre de ces poètes. Le local consistait

en une cave assez exiguë où l'on s'entassait parfois deux cents.

Là, se succédaient, sur une estrade flanquée d'un piano fourbu,

toutes sortes de personnages plus ou moins notoires, plus ou moins

talentueux. Des compagnons anarchistes préconisaient, en des

couplets à la dynamite, le chambardement universel. Des néophytes

du lyrisme psalmodiaient, en chevrotant d'émotion, leurs premiers

vers. Des chansonniers, descendus de Montmartre, accommodaient le

régime à la vinaigrette. Il y avait des mystiques maigriots qui se

disaient fils des anges et portaient leur petit chapeau rond comme

une auréole. Il y avait des néo-païens qui invoquaient les Muses

et ne juraient que par Dzeus et Aphrodite. L'un est devenu

commissaire de police; les autres sont morts ou tout comme. Il y

avait de griffonnants Américains ou Flamands blondasses venus de

Bruges-la-Morte ou de Chicago-les-cochons dans le but imprévu de

réformer la prosodie française.

Il y avait... Que n'y avait-il pas?

Ce souterrain, embrumé par les vapeurs bleues essoufflées des

pipes et des cigarettes, c'était une cuve où bouillonnaient les

éléments les plus disparates: de la jeunesse exubérante, et plus

naïve qu'on n'aurait pu le croire à entendre le ton des

conversations; du _snobisme _émoustillé par toute extravagance

nouvelle; de l'esprit de révolte contre les préjugés, contre les

conventions sociales, contre les formules de l'art officiel; de la

bohême insouciante; un grand débraillement de moeurs; deux ou

trois ratés, verts d'envie et de rancune; des écrivains et des

peintres de valeur qui, jaillis de cette étrange caverne, marquent

à présent, dans les lettres et dans les arts.

Ce qui soulignait le caractère hétéroclite de ces réunions, c'est

que des célébrités consacrées par le succès s'y risquaient

quelquefois: Coppée, Heredia, Puvis de Chavannes, d'autres encore.

Accueillis avec courtoisie, ils laissaient bientôt de côté l'air

gêné qui les faisait d'abord ressembler à des dompteurs novices

pénétrant à regret dans une cage habitée par des fauves. Ils se

mettaient à l'unisson de la gaîté générale.

Mais on aurait tort de supposer que dans ce cénacle ne se

perpétraient que des mystifications combinées pour «épater le

bourgeois». Sans doute il y avait bien des ruades et des pétarades

de poulains adolescents, heureux de bondir, sans frein, dans les

prairies ensoleillées de la littérature. Cependant on aimait

sincèrement la beauté. Aussi quand quelque poème de large

envergure déployait ses ailes chatoyantes sous la voûte enfumée,

les coeurs battaient d'une noble émotion. Et il ne mentait pas

toujours le: _Tu Marcellus eris_ qu'on décernait au triomphateur

du moment.

Parmi tous ces poètes, parmi tous ces artistes en quête d'un Idéal

et dont la plupart étaient plus étourdis que pervers, l'occultisme

rôdait, s'ingéniant à conquérir des âmes. La profonde ignorance

religieuse qui caractérisait ce temps -- comme il caractérise le

nôtre -- favorisa ses menées (_Il faut pourtant mentionner que

sortirent de ce milieu: deux tertiaires franciscains, un oblat

bénédictin et même un bon prêtre. Spiritus flat ubi vult)._

Un certain docteur E..., qui s'affublait d'un pseudonyme en _us_,

tournait autour de ceux qu'ils jugeaient susceptibles de procurer

un talent d'avenir à la Gnose. Jeune encore, déjà bedonnant, le

teint coloré, une barbiche bifide, des cheveux noirs en brosse,

des yeux fureteurs, un rire jovial -- il offrait l'apparence d'un

commis voyageur plutôt que celle d'un mage. Il se montrait

pourtant aussi instruit qu'aimable. Il offrait volontiers des

consommations. Il guettait la minute propice. Et quand l'alcool

avait fait son oeuvre perfide dans quelque cerveau facilement

inflammable, il émettait des propos mystérieux, mi-plaisants, mi-

troublants, qui éveillaient fortement la curiosité

d'interlocuteurs déjà férus de surnaturel.

Très adroit, très fin, il faisait scintiller sourdement, comme les

gemmes d'une bague à son doigt, les yeux de l'antique Nahash, ou

bien il répandait une poussière d'étincelles sur le voile d'Isis.

Puis d'un calembour ou d'une gaudriole, il semblait rayer ce qu'il

venait de dire.

Si l'on insistait pour en apprendre davantage, satisfait d'avoir

amorcé sa pêche future, il se dérobait par quelque quolibet.

Mais le souvenir de certaines phrases impressionnantes persistait

chez les esprits rêveurs. Ils y pensaient longuement et, la fois

suivante, ces victimes déjà éblouies, ramenaient, d'elles-mêmes,

la conversation sur le sujet qui les attirait comme le miroir

attire les alouettes. Elles demandaient que le tentateur consentît

à leur donner des explications plus étendues sur une doctrine où

elles subodoraient un arôme de voluptés rares, d'ordre

intellectuel ou sensuel -- en tout cas, fermées au vulgaire.

Lui précisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin

les pommes d'or qui mûrissent aux branches de l'arbre des sciences

maudites. -- Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il

corroborait sa séduction par l'octroi de brochures d'occultisme

élémentaire et par le service gratuit de ce néfaste périodique

l'_Initiation._

C'est ainsi que plusieurs furent entraînés. Jusqu'où?... Vous le

savez aujourd'hui, pauvres âmes englouties dans les ténèbres

irrémédiables!

Le docteur E... n'est pas le seul à poursuivre cette oeuvre de

perdition. Actuellement, des gens bien renseignés savent, de façon

certaine, qu'il existe des médecins qui abusent de leur ministère

pour propager, dans leur clientèle, les dangereuses aberrations de

la Théosophie...

Cependant ce ne fut pas le docteur E... qui m'amena, d'une façon

directe, à franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme.

Je causais volontiers avec lui. Je l'écoutais avec intérêt,

surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermétiques du

panthéisme, car j'étais alors très épris de cette doctrine.

Mais quoique l'_Initiation_ me fût régulièrement envoyée, je ne la

lisais guère. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme où

l'on distribuait des diplômes qui conféraient graduellement des

dignités dans la Gnose. -- Cela non par méfiance, mais parce que,

fou d'indépendance et de poésie primesautière, je répugnais à

m'enclore dans une secte.

Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le

docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule

en maléfices, Stanislas de Guaita.

Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Édouard Dubus.

Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort

instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne

possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les

mondes, y compris le demi, il ne savait par résister aux

impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de

mélancolie -- ce _spleen_ rongeur dont toute notre génération a

souffert -- il prétendait ne concevoir l'existence que comme une

farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui

paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas -- il y

courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous

un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du

surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.

Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant!

Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour

principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge

pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient

l'admiration des païens au premier siècle de notre ère.

Il en parla au docteur E... qui, saisissant l'occasion, lui

proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait,

disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand

parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète.

Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus

vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement

quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais

que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je

ne le connaissais que par deux de ses livres: _Rosa mystica,

_titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers,

et _Au seuil du Mystère, _introduction à l'histoire de la magie

noire.

Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la

Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque

effrayé en constatant à quel point les traits de son visage

étaient altérés. D'habitude, il avait le teint assez pâle. Mais,

cette fois, il était plus que pâle: il était livide. Un éclat

fiévreux vitrifiait ses prunelles que me parurent élargies. Son

regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien; il errait çà et là

sur les objets sans s'y poser.

En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à

travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se

relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur

pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée.

Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient

à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée

importune.

-- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi

tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de

déterré; est-ce que le fameux Guaita t'aurait fait boire?

Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me

semblait si étrange, ce matin-là!

-- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu: tu sais bien que je

ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle

impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causé toute

la nuit; c'est un homme extraordinaire.

-- Tant que cela? Mais enfin que t'a-t-il raconté? A-t-il évoqué

devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te

documentât lui-même?

-- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita

m'a ouvert des horizons superbes.

Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers

le plafond, il ajouta d'une voix rauque, _qui n'était plus la

sienne:_

-- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu!

Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurais peut-être

ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelque chose de

si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant

se marquait dans toute sa physionomie, que je ne me sentis

nullement enclin à le railler.

Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le

mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au

surhomme, nous nous étions si souvent écriés avec Musset: _Qui de

nous, qui de nous va devenir un dieu? _Tant de fois le démon de la

gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en

soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles:

_Eritis sicut dei!..._

Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai

Dubus de s'expliquer davantage.

Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de

ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel

point le surnaturel m'attirait, quand je lui eus révélé mon

ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui

dominerait notre temps, il m'a d'abord répondu, sans avoir l'air

d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a

gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la

parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me

traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus

touchant la composition de mon drame. Tu me croira si tu veux: à

mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée

jusque là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers

imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une

ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention

s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau

s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et

je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de

prendre conscience en cette explosion de mon âme.

Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour

faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante

allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on

souffle. Je m'interrompis au milieu d'une phrase. Plus de mots,

plus d'idées! Je restai hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne

cessait pas de m'observer froidement.

-- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous?... Continuez, vous

m'intéressez beaucoup.

-- Je ne trouve plus rien répondis-je.

Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne

trouverais plus jamais rien!

-- Ah! C'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi;

maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même

plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si

surprenante.

-- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais

vous dire comment...

Ici Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitai à poursuivre.

Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son

silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret

sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un

génie surhumain.

-- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens

chez de Guaita. Il désire beaucoup te voir et il a fort insisté

pour que je t'amène à lui.

Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et,

n'est-ce pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers

_Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!..._

-- Certes, reprit Dubus; quant à moi, le sphinx m'a livré son

énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence

divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans

l'infini, car Guaita m'en a livré la clef...

* * * * *

Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui,

loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire

descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et

d'abjection.

Toutefois, à la réflexion, je résolus d'abord de ne pas aller chez

de Guaita. Ma raison me faisait pressentir qu'il y avait là un

danger.

Je ne craignais pas pour mon âme, car je n'avais pas la foi et il

m'importait peu que l'Église mît ses fidèles en garde contre

l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon

imagination et ma sensibilité. Il y avait bien du louche dans ce

que j'avais appris déjà par le docteur E... Aussi, je me méfiais.

Mais ensuite je me remémorai les termes dont Dubus s'était servi

pour me peindre la puissance de création poétique qui avait germé

en lui au contact du théosophe. Le désir grandit en moi de

connaître des joies analogues.

-- Qui sait, me dis-je, si ce personnage -- peut-être inoffensif,

après tout -- ne saura pas m'inculquer cette énergique confiance

en soi-même dont j'ai vérifié les effets sur Dubus? Et puis Dubus,

emballé comme il l'est, par nature, a sans doute exagéré. Je puis

toujours aller chez de Guaita en observateur attentionné à mettre

les choses au point. C'est tentant!

Ce dernier prétexte me décida. Cependant, j'y insiste, tandis que

je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais

que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal;

mais sans l'écouter, je me forçais à mal faire.

Dans le plus pénétrant de ses contes: _le Démon de la perversité,

_Edgar Poe, ce voyant, a décrit, d'une façon incisive, cet état

d'âme. Il a montré comment telles circonstances se produisent où

celui que ne garde pas la prière court à sa perte, le sachant et

_ne voulant pas _réagir...

Le rez-de-chaussée où habitait de Guaita se trouvait dans une rue

tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant,

j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette «clef de l'infini» dont

il gardait si jalousement le secret. Il se déroba par des phrases

évasives. Ce soir-là, du reste, il était taciturne et semblait

possédé d'une idée fixe.

Quand nous eûmes sonné, de Guaita lui-même vint nous ouvrir, une

lampe à la main. Les paroles de présentation et d'accueil

échangées, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette

pièce était entièrement tendue d'étoffe rouge au plafond comme aux

murs. Une grande glace, d'une limpidité parfaite, surmontait la

cheminée. Au-dessus du bureau, chargé de livres et de papiers, une

belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et

son sourire énigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils

moelleux et un large divan oriental qui régnait tout le long d'une

des parois.

Tout en causant, j'étudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps

enveloppé d'une robe de chambre quelconque, il retenait

l'attention par trois particularités de sa physionomie. Encadré

d'une barbe d'un blond pâle qui se terminait en pointe, son visage

était d'une pâleur cadavérique: il semblait que le sang n'avait

jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une

estafilade de sabre, offrait des lèvres d'une coloration de

violette délavée, presque mauve. Ses yeux, bleu faïence, dardaient

ces regards acérés dont Dubus m'avait parlé; ils trouaient comme

des vrilles. Je remarquai que les pupilles en étaient

extraordinairement dilatées.

La conversation, en cette première rencontre, fut d'abord assez

banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il était

nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois

d'ailleurs, se tenait sur la réserve. Moi, je me sentais mal à

l'aise et, détail qu'il faut retenir, quoique la température fût

très douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains,

comme si je les avais tenues dans l'eau glacée.

Naturellement la littérature fut mise sur le tapis et de Guaita me

demanda si je travaillais à un livre en ce moment. Je lui dis que

je composais des poèmes d'amour. -- C'étaient ceux qui furent

réunis depuis sous le titre: _Une belle Dame passa._ J'étais alors

très épris de la personne qui les motiva -- sans, du reste, être

payé de retour.

Peut-être parce que ce déboire m'affligeait fort et qu'il me

soulageait de l'exprimer -- ou pour toute autre cause -- ma gêne

disparut soudain pendant que je parlais de mes vers. Bien plus,

quoique nos relations toutes récentes n'autorisassent pas de

confidences aussi personnelles, j'analysai mon chagrin devant

Guaita et j'ajoutai même que je n'espérais guère attendrir la

rebelle.

Pourquoi me livrais-je de la sorte? C'est que je ne sais quelle

force me poussait à lui dévoiler mes pensées les plus intimes. On

eût dit qu'il les tirait hors de moi, qu'il les dévidait, à la

muette, comme le fil d'une bobine.

-- Oh! dit-il très simplement, quand je me tus, assez ébahi de ma

confiance impromptue, il y aurait sans doute un moyen de vous

faire aimer d'elle.

-- Vraiment? m'écriai-je, mi-sceptique, mi-convaincu.

-- Nous en recauserons, car je pense que vous me ferez le plaisir

de renouveler cette visite.

Conquis par sa quasi-promesse d'aider l'amoureux en panne,

j'allais répondre par l'affirmative quand Dubus se levant, tout

d'une pièce, demanda à passer dans la chambre à côté.

-- Allez, cher ami, dit Guaita, vous trouverez sur la table tout

de qu'il vous faut.

Il ne bougea pas de son fauteuil. À peine s'il esquissa un geste

pour accompagner sa phrase. Mais un léger sourire, où je crus

démêler une nuance de triomphe, voltigea sur ses lèvres.

Par politesse et voyant son calme, je n'osai poser de question.

Cependant mon malaise revint et s'accrut encore quand Dubus

rentra, les yeux embrasés de cette même flamme d'orgueil qu'ils

irradiaient naguère, place de la Sorbonne.

Guaita ne parut pas s'en apercevoir. Mais moi je n'y pus tenir. Un

trouble grandissant m'envahissait. Sous un vague prétexte de

rendez-vous ailleurs, je pris congé en quelques mots rapides, non

sans avoir acquiescé quand Guaita, ne témoignant aucune

contrariété de ce départ à peine correct, insista pour que nous

nous revissions à bref délai.

Je m'en allai par la ville, plein de réflexions confuses où

prédominait l'idée que l'occultiste servirait peut-être ma passion

malheureuse.

C'est pourquoi ma seconde visite suivit bientôt. Guaita me reçut

avec la même courtoisie que la première fois. Mais il semblait

avoir oublié l'espèce d'engagement qu'il avait pris. Malgré mon

impatience, j'attendis pour le lui rappeler qu'un détour de la

conversation nous y amenât. Il en était bien loin: il me parlait

d'un écrivain qui s'était récemment converti au catholicisme après

avoir longtemps publié des livres où l'Église était étrangement

méconnue. Pour qualifier cette évolution, il employa des termes

haineux, presque grossiers, ce qui me surprit chez un homme

d'ordinaire si mesuré. Ce fut violent au point que je me sentis

choqué, non tant par l'âcreté des sentiments exprimés que par la

vulgarité des mots qui les traduisaient.

De Guaita s'en aperçut et rompit tout de suite le propos. Il

remarqua que j'examinais, par contenance, une statuette d'Isis en

or qui scintillait sur son bureau.

-- Avez-vous lu ce qui est écrit sur le piédestal? me demanda-t-

il.

-- Non, répondis-je.

-- Eh bien, voyez.

Je me penchai sous la lampe et je lus: I.N.R.I.

-- Tiens, dis-je, c'est curieux... L'inscription placée, par ordre

de Pilate, au-dessus de la tête du Christ en croix. Je ne vois pas

trop ce qu'elle fait sous les pieds d'Isis.

-- Je vous l'expliquerai plus tard, reprit de Guaita, quand nous

serons plus liés (Il ne me l'expliqua pas; on verra pourquoi. Mais

j'ai appris, par la suite, et dans d'autres conditions de vie, le

sens sacrilège du titre de la Croix dominé par Isis. Le voici:

_Igne Natura Renovatur Integra_. Quant au commentaire gnostique,

je ne le donnerai pas ici. _A porta inferi, erue nos, Domine_!)

Je n'insistai pas, d'autant que je cherchais toujours un joint

pour aiguiller la conversation dans le sens qui m'intéressait. Je

ne trouvais pas. Alors je me décidai à entrer en matière sans

autre préparation.

-- Si je vous ai bien compris, l'autre soir, dis-je, vous seriez à

même de me fournir des arguments pour convaincre la personne dont

je vous ai parlé?

Il eut son sourire ambigu: -- Mieux que des arguments, me

répondit-il, nous en causerons tout à l'heure... Mais si nous

prenions d'abord un peu de champagne?

Sans attendre ma réponse, il passa dans la pièce à côté et en

revint aussitôt avec deux coupes et une bouteille toute débouchée.

Cette particularité aurait dû me mettre en défiance, puisque,

d'habitude, on garde la champagne clos sous sa capsule dorée

jusqu'au moment de le verser. Mais j'étais si loin de soupçonner

que Guaita pût avoir préparé ce liquide pour m'entonner quelque

drogue occulte!

Il remplit les coupes et, me saluant de la sienne, il la porta à

ses lèvres.

Quoique n'aimant pas ce vin tapageur, que je ne sais plus qui

appelait «un coco épileptique», je l'imitai.

À peine avais-je avalé deux gorgées qu'un arrière-goût d'amande

amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout

étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au

plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en

faire autant et je ne touchai plus à la mienne.

Or, j'en avais bu assez: la drogue agissait. Je fus pris de

vertige; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux; une

sueur abondante m'imprégna le front; tous mes membres

s'engourdirent; il me sembla que mon sang ralenti changeait son

cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour

expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets

fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant: -- Je suis

empoisonné!

-- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur

approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien.

Malgré mon demi-évanouissement, je sentis qu'il s'était approché

de moi et qu'il me faisait des passes magnétiques sur la figure et

sur le coeur. Puis du pouce, il me raya le front d'un signe qui

figurait le _tau _de l'alphabet grec (_C'est la marque de la Gnose

et la contrepartie blasphématoire de notre signe de la Croix)._

Je revins à moi: le malaise physique était dissipé. Mais je me

sentais comme un voile sur l'esprit: ma volonté avait disparu.

J'étais sur le point de devenir une sorte d'automate docile à

toutes les suggestions. Et pourtant je ne sais quelle voix presque

étouffée ne cessait de chuchoter au-dedans de moi: -- Prends

garde! Prends garde!

Guaita tira mon fauteuil contre le bureau et me mit sous les yeux

un album richement relié. Il l'ouvrit; je vis défiler une suite de

planches, d'une exécution d'art exquise, et qui représentaient...

je ne veux pas dire quoi.

Pour les érudits, je les comparerai aux priapées du musée secret

de Naples.

De Guaita les commentait d'une voix stridente et mêlait parfois

des saillies blasphématoires à sa glose.

Mais voici que, loin de me stimuler, ces ordures élégantes me

causaient de la répulsion. Je ne pouvais pas la formuler, car

j'étais plongé dans une sorte d'hébétude. Puis cette sensation de

froid intense, ressentie déjà lors de ma première visite,

m'éprouva de nouveau. Je grelottais comme si j'étais dans un bain

de glace...

-- Je gèle, je gèle, m'écriai-je, en repoussant l'album.

Guaita laissa échapper une exclamation d'impatience. Cet incident

parut le déconcerter: on aurait dit qu'il s'attendait à un

résultat très différent.

-- Couchez-vous un quart d'heure, me dit-il d'une voix brève.

Il m'étendit sur le divan, me glissa un coussin sous la tête, jeta

une fourrure sur mon corps et m'en enveloppa soigneusement. Je me

laissais faire comme un enfant; j'étais incapable de vouloir et

presque de penser.

L'occultiste s'assit à son bureau et se mit à écrire, ne

s'interrompant, de temps à autre, que pour me lancer des regards

plutôt malveillants.

Moi, je fus d'abord dans un état vague. Mes idées flottaient

éparses, se muaient en images confuses et difformes, comme il

arrive dans certains cauchemars. Pourtant je ne dormais pas, et

même le nuage de plomb qui s'était appesanti sur mon cerveau se

dissipait peu à peu. Bientôt mon intellect reprit son

fonctionnement normal: je me sentis tout à fait lucide. Seulement

j'étais brisé de fatigue et je ne pouvais remuer ni bras ni

jambes.

Enfin je ne me réchauffais pas. Au contraire, la sensation de

froid ne faisait que s'accroître et, tandis que je claquais des

dents, je la sentis, pour ainsi dire, s'extérioriser. Ce fut comme

si un brouillard d'hiver m'enveloppait...

Il m'enveloppait réellement, car je le vis soudain, comme une

vapeur transparente et givreuse qui ondulait dans la chambre... Je

prie qu'on me croie; je ne fais pas de littérature; je dresse un

procès-verbal.

Parmi cette brume, je sentis une présence invisible, glaciale,

haineuse, qui s'y tenait immobile et me fixait. Simultanément, un

regard machinal, jeté sur la glace du fond de la chambre, me la

montra toute trouble.

Je perçus, par une intuition subite, que la Présence me voulait du

mal -- aurait désiré m'anéantir. Comme j'avais de plus en plus

froid, un souvenir me traversa l'esprit, pareil à un éclair, celui

de ces lignes lues récemment dans un traité de démonologie:

«Souvent, quand la Puissance mauvaise se manifeste, elle s'annonce

par un froid rigoureux qui fait souffrir les néophytes du

Sabbat...»

Alors une horreur indicible m'envahit. Je récupérai toute mon

énergie pour sauter à bas du divan avec le désir véhément de

déguerpir.

-- Je m'en vais, dis-je à Guaita.

Qu'aurais-je dit de plus? Nulle explication n'était nécessaire

entre nous. Nous nous étions compris -- et nous ne pouvions

marcher de compagnie.

Mon annonce ne parut pas l'émouvoir. Il haussa les épaules en

signe que cela lui était indifférent et marmotta en sourdine: --

L'expérience a manqué. Celui-là ne vaut rien pour nous...

Sans autre cérémonie, je pris la porte.

Dehors je respirai largement et, les yeux levés vers les étoiles

qui magnifiaient la nuit printanière, je me jurai de ne jamais

remettre les pieds dans ce lieu maudit.

Je me suis tenu parole...

* * * * *

Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre,

prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le

goût, puis la passion, c'était la morphine.

Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme

manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus

dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa

santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus

qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des

incohérences. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut

réduit à rien.

Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent

pas à le guérir. À peine dehors, il retombait dans son double

vice: la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la

morphine. Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses

efforts furent vains.

Enfin, un soir que Dubus était entré dans une vespasienne pour se

piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en

agonie tout de suite. On le transporta dans un hôpital où il

mourut sans avoir repris connaissance...

Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui-

ci décéda, peu après, dans des tourments atroces. On dit qu'il

s'est repenti à la dernière minute: Dieu veuille avoir son âme!...

Les faits parlent d'eux-mêmes, je crois, dans ce récit strictement

véridique. Je n'ajouterai donc pas grand'chose. Je ferai seulement

remarquer l'habileté de certains occultistes à user des penchants

et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur

emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls

maléfices: ils en propagent d'autres et de plus subtils. J'en

dévoilerai quelques uns dans la suite de ces études.

CHAPITRE II

LES BRISEURS D'IMAGES

I

Le 7 juillet 1893, vers quatre heures de l'après-midi, j'étais

adossé à la devanture, prudemment close, de la boulangerie qui

fait l'angle de la rue Racine et de la rue de l'École-de-médecine,

au boulevard Saint-Michel.

Je reprenais un peu haleine et je tâchais de rassembler mes idées

assez en désarroi depuis quelques jours.

C'est qu'en effet l'émeute, qui avait éclaté le 4, faisait rage

dans plusieurs quartiers de Paris: sur la rive gauche, à

Belleville, place de la République, place de la Concorde -- ainsi

nommée disait Balzac, parce qu'elle mène au palais de l'éternelle

discorde -- et vers l'avenue de Clichy. Le ministère ayant fermé

la Bourse du travail, les syndicats ouvriers tentaient de la

reprendre d'assaut. Les bouchers de la Villette, conduits par leur

idole: le marquis de Morès, allaient descendre. La ligue des

patriotes avait convoqué ses escouades pour risquer un coup en

faveur de son rêve éternel: la dispersion de ceux qui allaient

être bientôt les Quinze-Mille et la purification de la chambre par

l'appel au plébiscite. Amilcare Cipriani, par hasard hors de

prison, apprenait à de jeunes guesdistes comment on construit des

barricades. Les anarchistes, pour qui l'émeute est un élément

vital, étaient accourus de tous les points de la ville et de la

banlieue, ne voulant pas manquer une si belle occasion de

chambardement. De plus, les cochers de fiacre et les terrassiers

étaient en grève.

Ces éléments disparates s'étaient coalisés pour une action commune

contre le gouvernement, les parlementaires et le préfet de police

Lozé -- quittes à s'entredéchirer si le mouvement réussissait.

La veille au soir, des délégués de tous les partis s'étaient

réunis chez un ancien membre de la Commune, nommé Regnard,

disciple de Tridon, et qui présentait cette particularité curieuse

d'être un antisémite féroce, mais imbu d'athéisme jusqu'aux

moelles. On avait tenu un conciliabule dans le but d'établir la

meilleure tactique pour culbuter le régime. Il y avait là, entre

autres, Jules Guérin, Zévaès, depuis député de Grenoble, un ancien

officier, bonapartiste fervent, dont le nom m'échappe, Jean

Carrère, qui se mêlait à cette échauffourée, uniquement, je crois,

pour exercer sa faconde méridionale; un lieutenant de Déroulède,

quelques élèves des Beaux-Arts, un mouchard qu'on démasqua trop

tard, un émissaire des Collignons, un autre des Limousins, Jacques

P... de la Bourse du travail et le signataire de ces lignes envoyé

par un groupe révolutionnaire de la rue Mouffetard.

La discussion fut assez confuse: certains avaient le toupet de

proposer l'envoi d'une délégation à la Chambre pour y poser nos

griefs. Mais on les écoutait peu. En dernier ressort, on résolut

de tenter des attaques à la fois contre l'Élysée, la Bourse du

travail et la Préfecture de Police. Les patriotes devaient aller

troubler la quiétude ruminante du personnage indûment qualifié

Chef de l'État. Les grévistes, soutenus par d'autres corporations,

essaieraient de reprendre la bourse du travail. Enfin les

anarchistes et les collectivistes devaient emporter la Préfecture

de Police, la saccager et, si possible, s'emparer de Lozé pour en

faire un otage.

Guérin avait réservé le rôle de Morès et de ses bouchers. Nous

avions, lui et moi, rendez-vous, avec le marquis, à minuit, au

Ranelagh. La réunion finie, nous allâmes le trouver. Après nous

avoir entendus, il décida de prendre part au combat qui se

livrerait place de la République et rue du Château d'Eau.

-- Nous arriverons par la rue Saint-Maur avec des matraques, me

dit-il, et nous chargerons la police -- en ligne.

-- Vive le Roi! conclut Guérin.

-- Vive l'anarchie! répondis-je.

Et tous trois en choeur: À bas Marianne!

Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 5 / 17 题