SCÈNE XI

Une autre partie du champ de bataille.

ÉNÉE, _suivi des Troyens_.

ÉNÉE.--Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille; ne rentrons

pas chez nous; restons ici toute la nuit.

(Troïlus arrive.)

TROÏLUS.--Hector est tué.

TOUS LES TROYENS.--Hector!--Que les dieux nous en préservent!

TROÏLUS.--Il est mort; et, attaché à la queue du cheval de son

meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement traîné le

long de la plaine. Cieux! courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre

vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez à Troie;

oui, montrez votre clémence dans la rapidité de nos désastres, et ne

prolongez point notre destruction inévitable.

ÉNÉE.--Seigneur, vous découragez toute l'armée.

TROÏLUS.--Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne

parle pas de fuite, de crainte ou de mort; mais je brave tous les

dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux.

Hector n'est plus! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube? Que celui qui

veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, et dise: Hector est

mort! Ce mot changera Priam en pierre, et les épouses et les jeunes

filles en fontaines et en Niobés, fera de froides statues des jeunes

gens, et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. Mais

allons, marchons! Hector est mort, il n'y a rien de plus à dire: arrêtez

cependant... Exécrables tentes, fièrement plantées sur nos plaines

phrygiennes, que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous

traverserai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de terre ne

séparera nos deux haines: je t'obséderai comme une conscience coupable

qui crée des spectres aussi vite que la fureur enfante des pensées.

Donnez le signal de la marche vers Troie; prenons courage et marchons;

l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.

(Énée sort avec les Troyens.)

(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)

PANDARE.--Écoutez donc, écoutez donc!

TROÏLUS.--Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie et la honte

poursuivent ta vie et accompagnent à jamais ton nom!

(Troïlus sort.)

PANDARE.--Voilà un excellent topique pour mes douleurs. O monde!

monde! monde! c'est ainsi que le pauvre agent est méprisé! O fourbes et

entremetteurs, comme à force de protestations on vous presse d'agir, et

comme on vous en récompense mal! Pourquoi donc nos efforts sont-ils

si recherchés et nos succès si dédaignés! Quels vers citer à ce sujet?

quels exemples? Voyons.

Le bourdon chante joyeusement

Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon;

Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée,

Adieu son miel et ses doux bourdonnements.

Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez cette leçon sur

vos tapisseries.

Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de la complaisance,

que vos yeux, à demi sortis de leur orbite pleurent la chute de

Pandare; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques

gémissements; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de

vos os malades, vous frères et soeurs, qui faites métier de veiller à

la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait; il le

serait même déjà, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie

de Winchester[54] ne le sifflât: jusqu'à ce moment je transpirerai et

chercherai mes aises; et, l'instant venu, je vous lègue mes maladies.

(Il sort.)

[Note 54: Les filles de joie étaient anciennement sous la

juridiction de l'évêque de Winchester.]

Troïlus et Cressida · 第 49 / 51 题