ACHILLE.--Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du vin grec; et
demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.--Patrocle, fêtons-le à
toute outrance.
(Entre Thersite.)
PATROCLE.--Voici Thersite.
ACHILLE.--Eh bien! coeur de l'envie, pâte mal pétrie par la nature,
quelles nouvelles?
THERSITE.--Allons, toi, portrait de ce que tu parais, idole adorée par
des imbéciles, voilà une lettre pour toi.
ACHILLE.--De la part de qui, avorton?
THERSITE.--De Troie, plat de fou.
PATROCLE.--Qui garde la tente maintenant?
THERSITE.--L'étui du chirurgien, ou la blessure du patient[46].
[Note 46: _Tent_, appareil de chirurgie et tente.]
PATROCLE.--Bien dit, seigneur contrariant. Et quel besoin avons-nous de
ces tours d'esprit?
THERSITE.--Je t'en prie, tais-toi, mon garçon: je ne gagne rien à tes
propos: tu passes pour être le varlet mâle d'Achille.
PATROCLE.--Varlet mâle! Insolent que veux-tu dire par là?
THERSITE.--Eh bien! que tu es sa concubine mâle. Que toutes les
gangrènes du Midi, les coliques, les hernies, les catarrhes, la gravelle
et les sables des reins, les léthargies, les froides paralysies, la
chassie des yeux, la pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les
apostumes, les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la paume des
mains, l'incurable carie des os, et les rides de la lèpre soient la
punition de ces horribles inventions!
PATROCLE.--Détestable boîte à envie, qui prétends-tu maudire ainsi?
THERSITE.--Est-ce que je te maudis, toi?
PATROCLE.--Non, borne en ruine; non, chien difforme, fils de prostituée.
THERSITE.--Non! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, écheveau léger de
soie floche, bandeau de taffetas vert pour un oeil malade, glands de
la bourse d'un prodigue! Ah! comme le pauvre monde est importuné de ces
moucherons d'eau, atomes de la nature!
PATROCLE.--Va-t'en, fiel!
THERSITE.--Va-t'en, oeuf de chardonneret[47]!
[Note 47: On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à
cette dénomination.]
ACHILLE.--Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans mon grand projet de
combat pour demain. Voici une lettre de la reine Hécube, et un gage de
sa fille, ma belle maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un
serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer: tombez, Grecs; gloire,
éclipse-toi: honneur, fuis ou reste; mon premier voeu est engagé ici;
c'est à lui que je veux obéir.--Allons, allons, Thersite, aide à parer
ma tente; il faut passer toute cette nuit dans les festins.--Viens,
Patrocle.
(Ils sortent.)
THERSITE.--Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, ces deux
compagnons peuvent devenir fous; mais s'ils le deviennent jamais par
trop de cervelle, et par trop peu de sang, je consens à me faire médecin
de fous.--Voici Agamemnon, un assez honnête homme, et grand amateur de
cailles[48]. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il a de cire dans
l'oreille; et cette belle métamorphose de Jupiter qui est là, son frère,
le taureau, patron primitif et emblème des hommes déshonorés, maigre
chausse-pied dans une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous
quelle autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice, ou la
malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils? En âne? ce ne serait
rien; il est à la fois âne et boeuf. En boeuf? ce ne serait rien encore;
il est à la fois boeuf et âne. Être chien, mulet, chat, putois,
crapaud, lézard, chouette, buse, ou un hareng sans laite; je ne m'en
embarrasserais pas: mais être un Ménélas, oh! je conspirerais contre la
destinée. Ne me demandez pas ce que je voudrais être, si je n'étais pas
Thersite; car je consens à être le pou d'un mendiant, pourvu que je ne
sois pas Ménélas.--Ouais! Esprits et feux[49]!
[Note 48: La caille est un oiseau très-lascif; _caille coiffée_,
sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux français, _caille_ signifiait
fille de joie.]
[Note 49: Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le
lointain.]
(Entrent Hector, Troïlus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Ménélas et
Diomède, avec des flambeaux.)
AGAMEMNON.--Nous nous trompons, nous nous trompons.
AJAX.--Non, c'est là-bas, où vous voyez de la lumière.
HECTOR.--Je vous dérange.
AJAX.--Non, non, pas du tout.
ULYSSE.--Le voilà, qui vient lui-même nous guider.
(Entre Achille.)
ACHILLE.--Soyez le bienvenu, brave Hector: soyez tous les bienvenus,
princes.
AGAMEMNON.--A présent, beau prince de Troie, je vous souhaite une bonne
nuit. Ajax commande la garde qui doit vous escorter.
HECTOR.--Merci, et bonne nuit au général des Grecs.
MÉNÉLAS.--Bonne nuit, seigneur.
HECTOR.--Bonne nuit, aimable Ménélas.
THERSITE, _à part_.--Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit? Aimable égout,
aimable cloaque!
ACHILLE.--Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont, ou qui restent.
AGAMEMNON.--Bonne nuit.
(Agamemnon et Ménélas s'en vont.)
ACHILLE.--Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomède, tenez compagnie
à Hector, une heure ou deux.
DIOMÈDE.--Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire importante dont
voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector.
HECTOR.--Donnez-moi votre main.
ULYSSE, _à part, à Troïlus_.--Suivez sa torche; il va à la tente de
Calchas. Je vais vous accompagner.
TROÏLUS.--Aimable seigneur, vous me faites honneur.
HECTOR.--Adieu donc, bonne nuit.
(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.)
ACHILLE.--Allons, allons, entrons dans ma tente.
(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.)
THERSITE.--Ce Diomède est un misérable au coeur faux, un scélérat sans
foi; je ne me fie pas plus à lui quand il vous regarde de travers,
qu'à un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de
promesses, comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tient, oh! les
astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit amener quelque
révolution: le soleil emprunte sa lumière de la lune, quand Diomède
tient sa parole. J'aime mieux manquer de voir Hector que de ne pas le
suivre: on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte la
tente du traître Calchas; je veux le suivre. Il n'y a que des débauchés
ici: ce sont tous des valets incontinents.