PANDARE.--Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma nièce Cressida?
LE VALET.--Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.
(Entre Troïlus.)
PANDARE.--Ah! le voilà qui vient.--Eh bien? eh bien?
TROÏLUS, _au valet_.--Drôle, éloigne-toi.
(Le valet sort.)
PANDARE.--Avez-vous vu ma nièce?
TROÏLUS.--Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une
ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous,
soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où
je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui
qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes,
et volez avec moi vers Cressida.
PANDARE.--Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à
l'instant.
(Pandare sort.)
TROÏLUS, _seul_.--Je suis tout étourdi; l'attente me donne des vertiges.
Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante
tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs
traits du céleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort
d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop
exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières.
Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de
ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en
déroute.
(Pandare rentre.)
PANDARE.--Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à
présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi
fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée
par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie
friponne.--Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.
(Pandare sort.)
TROÏLUS.--Le même trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite
que le pouls de la fièvre; et toutes mes facultés perdent leur usage,
comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.
(Pandare vient avec Cressida.)
PANDARE, _à sa nièce_.--Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La
pudeur est un enfant.--La voilà; répétez-lui maintenant tous les
serments que vous m'avez faits à moi.--Quoi, vous voilà déjà repartie?
Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser[38]? dites,
le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou si vous reculez, nous vous
placerons entre les brancards.--Pourquoi ne lui adressez-vous pas la
parole? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons
donc! quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du jour! S'il
était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutôt.--Allons,
allons, éveillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment?
c'est un baiser infini comme un fief perpétuel: bâtis ici, charpentier,
l'air y est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur le
coeur avant que je vous sépare. Oh! le faucon vaut le tiercelet[39], je
gagerais tous les canards de la rivière: allez, allez.
[Note 38: Voyez _l'Art du Fauconnier_.]
[Note 39: Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en
Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.]
TROÏLUS.--Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame.
PANDARE.--Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets.
Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur
activité à l'épreuve. Quoi! on se becquète encore? Nous y voilà.--_En
témoignage de quoi, les deux parties mutuellement_... Entrez, entrez: je
vais faire faire du feu.
(Pandare sort.)
CRESSIDA.--Voulez-vous vous promener, seigneur?
TROÏLUS.--O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhaité où je
suis!
CRESSIDA.--Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur!
TROÏLUS.--Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel
limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour?
CRESSIDA.--Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.
TROÏLUS.--La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne
voit la vérité.
CRESSIDA.--L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide,
marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte,
trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve
souvent.
TROÏLUS.--Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans
toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre[40].
[Note 40: Allusion aux théâtres d'alors.]
CRESSIDA.--Non? ni rien de monstrueux?
TROÏLUS.--Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu
de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de
dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus
difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous
de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y
a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que
le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des
limites.
CRESSIDA.--On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils
ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un
pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un
homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme.
Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas
des monstres?
TROÏLUS.--Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos
louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré
de mérite que nous témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que
le mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges
anticipés; ne nommons point le mérite avant sa naissance; et lorsqu'il
sera né, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi.
Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra
inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que
la vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus.
CRESSIDA.--Voulez-vous entrer, seigneur?
(Pandare revient.)
PANDARE.--Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de
jaser ensemble?
CRESSIDA.--Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.
PANDARE.--Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur Troïlus a un fils
de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidèle; et s'il vous délaisse,
c'est moi que vous gronderez.
TROÏLUS.--Vous connaissez à présent nos otages; la parole de votre oncle
et ma foi constante.
PANDARE.--Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les
filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour; mais
une fois gagnées, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je
puis vous l'assurer; elles s'attachent là où on les jette.
CRESSIDA.--La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage,
prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.
TROÏLUS.--Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se
laisser vaincre?
CRESSIDA.--Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur,
depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue
trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à
présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.--Ah!
d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants
sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.--Voyez comme
nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous,
lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais,
quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant,
je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes
eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami,
dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai
vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre
silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le
plus profond de mon âme.--Fermez-moi la bouche.
TROÏLUS.--Je le veux bien _(il l'embrasse),_ quoiqu'il en sorte une
douce musique.
PANDARE.--C'est fort joli, en vérité.
CRESSIDA.--Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas
l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.--O ciel! qu'ai-je
fait?--Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.
TROÏLUS.--Congé, chère Cressida?
PANDARE.--Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin...
CRESSIDA.--Je vous en prie, permettez-moi...
TROÏLUS.--Qui est-ce qui vous importune, madame?
CRESSIDA.--Seigneur, ma propre compagnie.
TROÏLUS.--Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.
CRESSIDA.--Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fâcheuse,
qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.--Je voudrais
m'en aller! Où est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis.
TROÏLUS.--On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.
CRESSIDA.--Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que
d'amour: et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour
amorcer vos désirs.--Mais vous n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas.
Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme[41]: ce
prodige est réservé aux dieux.
[Note 41: _Amare et sapere vix à Deo conceditur_. (Publius Syrus.)]
TROÏLUS.--Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir
d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir
toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance
pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté
extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang
ne s'appauvrit! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma
fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure
sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même! Mais,
hélas! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple
que la vérité dans son enfance.
CRESSIDA.--Je lutterai de constance avec vous.
TROÏLUS.--O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui
vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront
leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de
protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé
toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter;
après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier,
aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est
au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son
centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le
plus célèbre de fidélité: Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion
de leurs vers pour les rendre sacrés.
CRESSIDA.--Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, ou que
je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps
vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé
les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que
des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière
du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles,
d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura
dit: Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la
génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors
on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie: Aussi perfide que
Cressida!
PANDARE.--Allons, voilà un marché fait: scellez-le, scellez-le; je
servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce:
si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les
peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux
entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom; qu'on
les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient
appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous
les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: _Amen_!
TROÏLUS.--_Amen_!
CRESSIDA.--_Amen_!
PANDARE.--_Amen_!--Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à
coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats,
pressez-le à mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à
toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un
Pandare pour tout préparer!
(Ils sortent.)